Saturday, 6 April 2013

Au citoyen inconnu/To the unknown citizen



Dimitris Christoulas s’est suicidé il y a un an, pratiquement jour pour jour, place de la Constitution. Il s’est tiré une balle sous un arbre anonyme, devenu depuis, un autre lieu de mémoire, à quelques mètres à peine du monument du soldat inconnu sur cette même place. Par un hasard de la micro histoire par ce gros temps anthropophage, je me trouvais place de la Constitution quelques minutes seulement après le suicide de Dimitris et ensuite, j’ai vécu directement cette traînée de poudre émotionnelle et symbolique, qu’a été la propagation de la nouvelle de bouche à oreille à Athènes et par les médias. Jeudi soir, ce 4 avril, à l’anniversaire de sa mort, des citoyens anonymes, pour certains d’entre eux issus du mouvement de Mikis Theodorakis, se sont recueillis devant ce même arbre, pas très nombreux il faut toutefois préciser, mais déterminés et entiers.

Place de la Constitution, le 4 avril 2012

Et la foule du moment quant à elle, elle ne faisait que passer à côté, à moitié indifférente et à moitié “saisie” par l’émotion et la colère, devenue depuis un an presque de la haine. Les policiers, omniprésents sur les lieux mais cette fois assez discrets, observèrent d’assez loin ces manifestants de la mémoire présente. Déjà il faut dire, l’animosité des participants viserait plutôt les politiques ou la délégation de la Troïka, qui en ce même jour, se trouvait juste en face, à l’intérieur du bâtiment du ministère des Finances. D’ailleurs, les Maîtres fous troïkans avaient été hués quelques instants auparavant par les membres du mouvement de Mikis Theodorakis Spitha, “l'Étincelle”.

Devant le ministère des Finances, slogan, “Gloire d'argent, Dieu existe”, le 4 avril

Ensuite, et comme de coutume, la police a évacué ce qu’elle a pu de l’esprit du jour et d’époque, pas grand-chose apparemment: “As-tu vu, les troïkans avaient quinze gardes du corps, Ils n'ont pas l'air très rassurés, même de nos policiers paraît-il”, telle fut l’impression exprimée par certains témoins oculaires de la scène. C’est vrai que depuis les menaces de mort explicites, visant le président chypriote Nikos Anastastasiadis, ainsi que le gouverneur de la Banque Centrale de Chypre Panikos Dimitriadis, il y a de quoi s’en inquiéter.

Place de la Constitution, le 4 avril 2013



Selon les reportages de la presse chypriote et grecque des derniers jours, et d’après une lettre évidemment anonyme et dactylographiée, adressée au quotidien chypriote Politis, datée du 20 mars 2013, des menaces sont proférées à l’encontre des deux personnalités, mais également à l’encontre des membres de leurs familles. Les auteurs de cette lettre tiennent à préciser, entre autres: “qu'il ne s'agit pas d'un bluff. Nous allons commencer par vos petits-enfants, puis par vos enfants et vous, vous passerez en dernier, pour ainsi souffrir autant que nous”.

Le contenu de cette lettre dont les signataires se présentent comme faisant partie d’une “Équipe de sauvetage des dépôts en banque, composée de personnes jurées jusqu'à la mort”, a été très médiatisée en Grèce et à Chypre par l’ensemble de la presse, et à ce propos, certains medias chypriotes comme Alithia, laissent même entendre que “selon certaines sources, pour ce qui est du gouverneur de la banque de Chypre, ce n'est pas la première fois qu'il reçoit des menaces ce dernier temps. Selon certaines informations, l'épouse de M. Dimitriadis aurait dû retirer leurs enfants de l'école qu'ils fréquentaient jusque-là, avant de quitter Chypre afin de s’installer avec ses enfants à l'étranger”.

Monument du Soldat inconnu, Place de la Constitution, le 4 avril

C’est vrai que Dimitris Christoulas n’aurait peut-être pas imaginé toute cette accélération dans densification du temps hystérique déjà, et ceci, dès la première année écroulée (comme nous) après sa mort, ou peut-être que si. Depuis, d’abord les militants du parti de Samaras en juin 2012, puis nos autres cerbères et passeurs vers l’au-delà bien de chez nous, ont tout fait, pour “épurer” l’arbre de Dimitris de toute trace de mémoire, de tout signe et ornement commémoratif. La guerre de l’oubli est ainsi lancée, mais je crois que d’emblée, et pour les historiens du futur, cet arbre, comme déjà cette place, seront des lieux de mémoire et pas qu’en Grèce, comme témoigne la Canción para Dimitris, composée par Joaquín Carbonell depuis l’Espagne.

Eh oui, l’Europe existe à travers les peuples du Sud du continent et bien au-delà, l’Europe évidemment, et non pas l’Union Européenne qui n’est qu’un plagiat mortifère des cultures, des luttes, des cohésions sociales, voire des peuples européens eux-mêmes. C’est ainsi qu’en ce moment, nous pensons beaucoup à ces triples suicidés... familiaux, ces compatriotes européens retraités et chômeurs de Civitanova dans de la région italienne des Marches, “Romeo Dionisi, aveva 62 anni ed era un muratore che da mesi non riusciva a farsi pagare per i lavori svolti. Lei, Anna Maria Sopranzi, 68, viveva con una pensione modesta. Quando ha saputo la notizia, il fratello della donna, Giuseppe, 72 anni, si è ucciso gettandosi in mare”, d’après la presse italienne et grecque.

Dimitri Christoulas

Notre célèbre caricaturiste et dessinateur, Spyros Ornerakis, a esquissé pour cette journée du 4 avril 2013, un dessin qui à mon avis marquera les esprits, ainsi que nos représentations: “Tombe du citoyen inconnu, à la mémoire des citoyens tombers par milliers dans cette guerre économique non déclarée 2010-2013”. Je dirais à mon ami Spyros lors de notre prochaine rencontre que cette guerre serait plutôt déjà déclarée dans un sens. Peut-être aussi parce que l’anthropophagie sociale nous guette désormais à chaque étage de l’édifice sociétal.

Interpellation du marchant de fleurs ambulant, le 5 avril



Hier vendredi, 5 avril, c’est dans un quartier d’Athènes qu’une patrouille de la police municipale a voulu contrôler un commerçant ambulant, un gitan, à proximité du marché. Sa marchandise, c'est-à-dire ses pots de fleurs ont été saisis, puis, le gitan et les policiers municipaux en sont venus aux mains. La foule aussitôt attirée par l’incident, s’est divisée en trois camps: ceux qui n’ont pas caché leur satisfaction de voir ainsi ce gitan “interpellé car il visiblement il n'est pas en règle”, leurs contradicteurs pour qui “c'est de la poudre aux yeux, car il n'y a qu'à arrêter d’abord les politiciens, en commençant par le maire lui-même, puis s’occuper des banquiers et des autres escrocs”, et enfin, il y avait les concitoyens... anonymes et d’abord silencieux. C’est ainsi que l’affaire du jour et celle du malheureux gitan, a failli finir en bagarre généralisée, “eh... arrêtons-nous, cela finira mal, il n'y aura plus de société si tout le monde mord autrui de cette manière” a lancé un vieil homme mais déjà, une patrouille de la police (d’État), arrivée sur les lieux, a mis fin à l’incident, et le gitan en état d’arrestation, dissipant ainsi la foule.
Ce même vendredi, mais au centre-ville, des policiers ont interpelé des africains, des musiciens de rue sur la place de Monastiraki. Et la foule, une fois de plus, fut divisée en ces trois parties, là par contre, ceux qui ont adopté le silence furent parmi les plus nombreux.

Place de Monastiraki, le 5 avril

J’ai quitté la place de la Constitution, après avoir jeté un dernier regard au dessin de Spyros sur l’arbre de Dimitris, ou il fut accroché par des Syrizistes. Notre place n’est plus la même non plus. Déjà, un des cafés a fait faillite depuis 2012.

Café en faillite, Place de la Constitution, le 4 avril

Athènes, braderies improvisées, le 5 avril

Athènes, marchands de tissus, le 5 avril

Mais enfin, le printemps est de retour, nos touristes sillonnent le centre-ville et les commerçants espèrent et croient enfin en quelque chose. Athènes entre la vie et la mort. Des braderies improvisées, des tissus hétéroclites, la mémoire de nos morts et du... soleil pour tous.

Printemps, Athènes, 5 avril




* Photo de couverture: Tombe du Citoyen inconnu, Place Syntagma, Spyros Ornerakis, avril 2013

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