Monday, 22 April 2013

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Nous avons maintenant acquis la certitude que nous changeons définitivement de modèle politique et social. Ce sera ou presque, une émanation d’un certain passé remodelé dans sa variante la moins enviable, comme le pensent alors certains. Déjà, chaque fois que l’histoire se répète, le prix humain augmente, on peut donc s'attendre aisément au pire. Sauf que l’histoire ne se répète pas et que le pire est en gestation. Vendredi midi, le 19 avril, des retraités venus de toute la Grèce et répondant à l’appel de leurs organisations syndicales, ont défilé au centre-ville d’Athènes pour dénoncer la politique d’austérité et pour dire stop à la mise à mort économique qui concerne désormais toutes les générations du pays. “Nous, nous finirons bientôt... d'avoir mangé notre dernier pain. Malheur à vous autres, malheur à nos enfants et à nos petits-enfants, c'est surtout pour eux que nous sommes venus manifester”.

Manifestation des retraités. Athènes, le 19 avril

Selon un récent sondage, de ce qui est d’emblée présenté comme un “baromètre” de l’institut de sondages Metron Analysis, il s’avère que 30% des personnes interrogées, “jugent que tout allait mieux durant la dictature”. L’enquête a été publiée par le quotidien Elefterotypia du 20 avril, la veille justement de la date du sinistre anniversaire de la dictature des colonels (1967), ce qui d’après les éditorialistes de ce quotidien serait plus que choquant. Ah... ces beaux jours qui auraient fui avec le prétendu calme plat, emportés par les tempêtes incessantes et les crues de la mondialisation ainsi que de ses énormes métonymies du réel. Mais à cette même question ainsi posée sous cet angle à de nombreux Européens de l’Est comme de l’Ouest, les réponses ne seront pas trop différentes. “Nos” affaires tournaient alors mieux sous Pompidou, sous Willy Brandt, voire même sous Walter Ulbricht ou encore sous le “socialisme du goulasch” de János Kádár, c’est toujours possible, et c’était surtout un autre siècle. Encore une fois, le problème n’est pas tant la “nostalgie”, mais plutôt ses jonctions avec le présentéisme obligatoire dans lequel se trouvent plongés les peuples de l’Europe en commençant par le Sud, ainsi que l’instrumentalisation faite de celle-ci.

Manifestation des retraités. Athènes, le 19 avril

Nostalgiques ou pas, en tout cas nos vieux ont défilé sous une météo incertaine entre la place Omonoia et l’avenue de la Reine Sophie (1870-1932, fille du Kaiser Frédéric III d'Allemagne, princesse de Prusse et d'Allemagne, reine des Hellènes par son mariage). Les manifestants ont ensuite trouvé l’accès à la rue d’Hérode Atticus bloqué par les unités de la police comme de coutume. Arrivés place de la Constitution, ils ont été rattrapés par la pluie, avant l’auto-dispersion de la manifestation sous les applaudissements et l’amertume. Notre époque n’est définitivement plus douce, c'est le moins qu'on puisse dire. “On nous empêche d'atteindre le palais du Premier ministre, mais au moins, une délégation vient d'être reçue par les conseillers de Samaras ici même, car comme vous le voyez nous marquons cette dernière pose avant la dispersion et la fin de cette journée d’action devant le ministère de l'Intérieur. Nos revendications seront alors examinées dès lundi, c'est tout... et c’est trois fois rien”. Je note qu’à présent, ce ministère porte le nom de (la) “Réforme administrative et de la Gouvernance électronique”, évidemment, la dite “réforme administrative”, celle-ci en tout cas, tout comme la “gouvernance”, autre... grenade sémantique de la syntaxe méta-démocratique, et qui sont d’emblée des négations des souverainetés populaires et nationales.

Manifestation des retraités, une femme a fait un malaise. Athènes, le 19 avril

Manifestation des retraités, on s'abrite sous les pancartes et sous les banderoles. Athènes, le 19 avril

Manifestation des retraités, ancien marin, “347 euros de retraite par mois”. Athènes, le 19 avril

Ainsi amenés à protester justement devant ce nouveau palais de la “gouvernance”, de nombreux manifestants ont dû déjà s’abriter sous leurs pancartes et sous les banderoles, afin de se protéger de la pluie, à défaut de pouvoir protéger leurs faibles retraites. La tension enfin monta, comme d’ailleurs la fatigue, une femme a même fait un malaise heureusement rapidement surmonté, et Antonis, un retraité de la délégation venue de la région de Trikala, en Thessalie (Grèce centrale), s’est égaré, comme il n’a pas pu rejoindre son autocar à temps. Pour finir, un vent inhabituellement froid pour la saison s’est mis à souffler depuis le Mont Hymette en face, et c’est par ce vent, que les retraités ont pris le chemin du retour, plus perplexes encore que lors de leur venue, place Omonoia. Décidément, la capitale ne se prête plus à grand-chose: “Je suis effaré du spectacle, cela faisait longtemps que je n'étais pas venu à Athènes. J'y habitais encore il y a trente ans. C'est loin, trop loin même. Je me souviens de ces rues, ces avenues, l'avenue du Stade, celle de l'Académie étaient bien plus vivantes autrefois. Là un tiers des boutiques ont fait faillite et il y a peu de monde, comparé à 1980 par exemple, c’est triste. Au village c’est aussi la crise certes, mais au moins, nos bâtiments disons ne se dégradent pas. Mais ce n’est guère mieux pour les jeunes, en en an environ, plus d’une centaine de jeunes ont émigré, essentiellement en Allemagne, c’est ainsi que notre catastrophe est planifiée, malheur aux jeunes”, a conclu Dimitri, un retraité venu de la région de Trikala.

“Les retraités en ont assez des belles paroles et des mensonges”. Athènes, le 19 avril

Les membres de cette dernière délégation ont eu le cœur serré durant un assez long moment finalement. Ils s’imaginaient le pire au sujet d’Antonios, un de leurs “ce n'est pas possible que nous perdions ainsi un homme, un des nôtres, ce n'est pas la guerre tout de même, pas encore en tous cas”, rajouta Costas. J’ai appris par la suite, qu’Antonios avait fait finalement signe depuis la gare centrale. S’étant perdu dans la ville, il a demandé à un chauffeur de taxi de l’y emmener. La délégation thessalienne ainsi soulagée, au même moment d’autres manifestants, des retraités athéniens venus des quartiers Est de l’agglomération, ont dû “batailler” pour que la police libère enfin le trottoir situé à gauche (en allant vers Syntagma) de l’avenue de la Reine Sophie, même les Evzones de la Garde nationale se sont ainsi retrouvés bloqués durant quelque minutes. “C'est une honte et c'est une junte, vous avez peur des vieux ou quoi ?”, lança un homme avant la libération... historique de ce trottoir côté gauche. Au moins, à chaque fois que l’histoire ne se répète pas tout à fait, le prix du ridicule augmente à son tour, les officiers de la police ne disaient pas autre chose à leur manière: “On comprend, vous avez raison... ce sont des ordres, patientez un peu...

Même les Evzones se sont retrouvés bloqués. Athènes, le 19 avril

Avenue de la Reine Sophie, blocages. Athènes, le 19 avril

Puis, suite aux agressions que nos immigrés cultivateurs de fraises ont subi par les “nôtres” à Nea Manolada, le pays s’est aussitôt emparé d’un indéniable... Manoladisme intégral. La moitié des titres des journaux encore vendredi dernier en témoigner de cette soudaine redécouverte de l’horreur (d’abord) économique. À ce propos, Takis Fotopoulos, politologue et économiste de gauche, fait remarquer “qu'inévitablement, la violence se propage d’abord d’en haut de la pyramide sociale, et ainsi, elle reste d’ailleurs généralement impunie, avant de s’étendre en tant que pratique, aux autres couches sociales privilégiées, comme ces propriétaires terriens et criminels systématiques de Manolada, tout simplement, parce qu'ils se sont assurés de l'impunité. L'explication alternative et disons "pratique", serait de dire que ce sont des phénomènes du racisme ordinaire. Comme, respectivement en arrivent aujourd'hui à cette même conclusion beaucoup de gens de gauche, pour ainsi blâmer pour racisme ou pour ses tendances fascistes, les 10% à 15% de gens qui d’après les sondages, voteraient pour l’Aube dorée Golden Dawn. Ainsi, dans l'ère de la mondialisation, nous avons... des manifestations antifascistes, comme si nous étions dans les années 1930, à l’époque où régnait encore l’État-nation! Sauf que tout cela n’est pas le fruit du hasard, car il s’agit de leurres sur l’origine de la paupérisation économique et morale actuelle, leurres construits par ces mêmes institutions politiques et idéologiques véhiculées par la mondialisation, et par la suite, reproduits par la dite gauche”, Elefterotypia du 21 avril.

Les journaux. Athènes, le 19 avril

Ploutos d'Aristophane. Athènes, le 19 avril

Je remarque au moins qu’en 2013 à Athènes, on représente toujours au théâtre Ploutos d’Aristophane, indétrônable dieu de la richesse, et aveugle paraît-il, depuis la nuit des temps. Et il fait encore nuit jusqu’à nouvel ordre. C’est tout le sens de l’échange que j’ai eu avec le journaliste Costas Arvanitis, hors antenne mais également devant les micros de la radio 105,5 Sto Kokkino (Rouge), dont il est le nouveau directeur, c’était vendredi dernier. Le temps presse pour les Syrizistes comme pour tout le monde. Ils ne le savent peut-être pas, mais les cadres et les députés Syrizistes, seraient des organes supposons encore vivants dans un corps déjà mort. Pis encore, car mortifère. Tel est l’état intermédiaire des ex-démocraties (dites) occidentales, en Europe déjà, et plus spécialement au sein de l’U.E. bien évidemment.

Costas Arvanitis, au studio de la radio 105,5. Athènes, le 19 avril

Le hasard (?) est tel, qu’en ce moment on projette à Athènes le documentaire du réalisateur suisse, Olivier Zuchuat, “Comme des lions de pierre à l'entrée de la nuit”. Nous avons eu la chance de suivre vendredi soir, un débat en présence du réalisateur après la projection à la Cinémathèque d’Athènes, un étonnant documentaire sur l’île de Makronissos, lieu de mémoire et d’exil, où “Entre 1947 et 1951, plus de 80 000 hommes, femmes et enfants grecs ont été internés sur l'îlot de Makronissos (Grèce) dans des camps de rééducation destinés à lutter “contre l'expansion du communisme”. Parmi ces déportés se trouvaient de nombreux écrivains et poètes, dont Yannis Ritsos et Tassos Livaditis. Malgré les privations et les tortures, ces exilés sont parvenus à écrire des poèmes qui décrivent leur (sur)vie dans cet univers concentrationnaire. Ces textes, pour certains enterrés dans le sol du camp, ont été retrouvés. “Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit” mêle ces écrits poétiques avec des discours de rééducation politique qui étaient diffusés en permanence dans les haut-parleurs des camps. De longs travellings, tels des mouvements hypnotiques, arpentent les ruines des camps et se heurtent aux archives photographiques. Un essai filmé qui ranime la mémoire de ruines oubliées et d’une bataille perdue”. (Site officiel du film)

Cinémathèque, après le débat. Athènes, le 19 avril

Nous ne sommes guère loin de Makronissos je dirais et de son univers concentrationnaire, seule l’échelle change, ainsi que la mise en scène du réel imposée par les possédants, autrement dit, ceux qui possèdent en même temps son image car ils la construisent à leur guise. Dans ce sens et par un bien curieux renversement des perceptives, les aborigènes du nouveau siècle ce sont bien eux. Ils construisent leurs villages, leurs endogamies, leur pouvoir clanique, et cela a bien avancé déjà depuis un quart de siècle au moins. D’où le malaise des gauches européennes, elles sont dans le mirage, elles seraient même leur propre mirage. D’où certainement les petites et grandes guerres intestines en ce moment au sein de Syriza, mais aussi chez les communistes du KKE. La densification du temps (restant) historique oblige à des redéfinitions continuelles des lignes politiques, ce qui n’est pas facile. Certains militants Syrizistes (récents ou pas), sont en train de quitter le parti de la Gauche radicale pour le mouvement du “Plan B” d’Alekos Alavanos, prônant la sortie déjà de la Grèce, de la zone euro. Dimanche matin (21 avril) à Athènes, lors d’une réunion pré-inaugurale qui se voulait la plus large possible, l’ambiance chez les militants du Plan B “était vraie, juste et émouvante”, d’après certains participants, “entre nous, c'est l'amour et la solidarité” a dit Alekos Alavanos, cet ancien du KKE et par la suite, mentor politique d’Alexis Tsipras, ayant certes quitté également Syriza. Les cadres des partis de gauche (et accessoirement les autres), ne remarquent sans doute pas suffisamment, la volatilité du militantisme, surtout nouveau ainsi que certaines de ses formes, dans un sens multicarte. Rien ne leur sera plus jamais acquis.

Ce qui ne veut pas dire que nous nous laisserons abattre pour cause de dictature “new age”, surtout pas. Notre mouvement Enotita 2012 (“Unité 2012”), a co-organisé samedi soir 20 avril une deuxième soirée, consacré aux... boîtes à musique des années 1960-1970. Linos Kokotos était là, au piano, les chanteurs, notre ami Fondas Ladis dont certains poèmes ont été mis en musique par Linos, c’était déjà en 1965. Ils se sont souvenus ensemble et publiquement de cette autre dictature du 21 avril, “nous l'attendions, nous savions qu’elle arriverait, mais les partis et mouvements de notre gauche se sont montrés très impréparés ; il faut bien le dire”. Ce qui a peut-être fait réfléchir Nikos Voutsis, secrétaire du groupe parlementaire Syriza, présent dans la salle. Au moins tout le monde a dansé et chanté c’est primordial en ce moment.

Linos Kokotos et Fondas Ladis. Athènes, le 20 avril

Soirée consacrée aux "Boîtes". Athènes, le 20 avril


Le films de nos vies restantes et pourquoi pas passionnantes, comportant de beaux plans-séquences de travelling, comme à Makronissos, comme autant qu’à travers les poèmes d’Elytis, merveilleusement mis en musique par Linos. Nous l’avons remercié très émus encore hier soir.

Costumes, Cinémathèque d'Athènes. Athènes, le 22 avril




* Photo de couverture: Manifestation des retraités. Athènes, le 19 avril

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