Wednesday, 1 May 2013

Fête du travail/May Day



Ce matin, les rues d’Athènes respiraient la normalité pour ne pas dire la banalité. En cette journée de la dite fête du travail... c’était décidément sa fête. Les boutiques étaient ouvertes, tout comme les banques, visiblement plus importantes que jamais, et seul le métro ne desservait que certaines stations centrales, “pour de raisons de sécurité et sur l'ordre de la Police, pour cause de rassemblements”. À pratiquement 30% de chômage officiel et après que le gouvernement ait décrété “le report de ce jour férié”, on ne pouvait guère s’attendre à mieux. Le travail n’est plus, et de ce fait, il n’aura plus besoin de symboles. Signe tangible de l’ère nouvelle et de fin de régime, l’après 1945 européen se terminerait quelque part entre 2010 et 2013.

Fête du travail. Rassemblement place de la Constitution, syndicat PAME. Athènes, le 1er mai

Il y avait du monde au centre d’Athènes, mais bien plus nombreux ont été ceux qui n’ont pas pu ou voulu faire autrement que travailler. Les syndicats, organisateurs des manifestations ont quant à eux, évoqué “des milliers de participants”, c’est dire combien le compte n’y était plus. Salle temps, sous un soleil si radieux. J’ai rencontré Place de la Constitution, ces militants du syndicat PAME et du parti communiste KKE, insensibles ou plutôt indifférents au discours de leur dirigeant et à sa langue de bois fatigué, si usés eux-mêmes et je dirais presque résignés. Notre gauche a perdu sa gaieté, et elle en souffre. Après trois ans de mémorandum, nous ne sommes pas au bout de nos mutations.

Nos univers sociaux ne se rencontrent même plus, nos “syllogismes collectifs” se délitent, y compris à gauche. Or, pour ses “moralistes” qui ne peuvent se résoudre à faire leur deuil de l’idée de l’homme engagé de jadis pour ainsi si possible réinventer, il est évident que cela mène tout droit à la catastrophe. Sur le trottoir de la Banque Nationale de Grèce, deux militants PAME faisaient circuler une boîte pour collecter les petites pièces auprès de leurs, ils sont passés à côté du mendiant des lieux sans le voir. Une fois de plus, et une fois de trop en pareils moments, le modèle anthropologique de la Grèce méta-démocratique, ou plutôt son “dés anthropomorphisme” laisse dessiner trois tendances catégorielles au demeurant si lourdes: les manifestants, les indifférents... et les mendiants.

Le mendiant et les manifestants. Athènes, le 1er mai

Notons également que pas un seul employé du secteur privé n’a suivi l’appel des syndicats, du moins, sans l’accord de son patron. En réalité, d’assez nombreuses entreprises sont restées fermées, contrairement aux commerces. Au matin du le 1er mai rue Hermès, les commerçants attendaient les clients ou les touristes, tandis qu’à deux pas et sur la Place de la Constitution... morte, les syndicalistes du mouvement PAME préparaient leur meeting “unitaire” et surtout solitaire. Trois cent mètres plus loin, sur la place Klafthmonos, les syndicats proches de SYRIZA s’y préparaient également, disons pour la même... unité séparée. C’est ainsi que les nombreux badauds s’en moquaient visiblement, passant du premier au troisième “rassemblement unitaire” du jour. Ce dernier, s’est tenu près du Musée archéologique, et il a fini par compléter l’image de la fête du travail, mais que l’image seulement.

Certes, nos syndiqués et nos sympathisants... compatissants ont répondu aux appels du 1er mai, mais mécaniquement, ou comme on “répondrait” du fond d’un puits finalement. Le puits, voilà notre dernier refuge, et celui à la fois du militantisme historique. Sa funeste découverte fera-elle de ce site un... sanctuaire des eaux troubles de la politique à défaire et à refaire, remarque qui ne concerne pas que les bancocrates triomphants du moment sur nos ruines sociales. Très probablement, et avant de rentrer chez eux ou de profiter du beau temps, certains syndiqués ont peut-être médité sur cette même et insoluble aporie. Bilan du jour: Peu de manifestants en ce 1er mai 2013, dans la dispersion, syndicale et politique. Alexis Tsipras, présent Place Klafthmonos, a déclaré que “l'économie ne sera pas ressuscitée par la bancocratie en faillite ni par le système politique corrompu. Elle ressuscitera par le monde du travail à travers ses combats”.
...Sauf que certains syndiqués et citoyens actifs ne seront plus jamais au rendez-vous. Tel, Kostas Kogias de la ville de Volos en Thessalie, syndicaliste, activiste et citoyen engagé. Il s’est pendu, donnant fin à ses jours vendredi 26 avril dans la soirée. Il avait 61 ans.

Kostas Kogias. Elefterotypia du 29 avril

Les habitants de Volos ont été choqués par la nouvelles de son suicide qui s’est aussitôt propagée à travers la ville. Syndicaliste militant, Kostas Kogias, présidait la Fédération des professionnels, artisans et marchands du département de Magnésie, ainsi que l’Union professionnelle des débiteurs de tabac, autrement-dit, des gérants des kiosques qui à part du tabac, vendent à peu près de tout en Grèce, hormis l’espoir évidemment. Il tenait un kiosque sur le port de Volos. La presse locale, celle de Volos, rapporte que Kostas avait des soucis et notamment, ce que les reporteurs désignent par des “énormes pressions économiques”, ainsi que par certains problèmes de santé. “Les gens n'achètent rien, tout est gelé” disait-il avec inquiétude. D'autre part, la pression exercée sur lui, chaque jour plus insupportable des banques ou des caisses d’Assurance et de prévoyance, et ceci pour dettes, l’avait déjà conduit à la décision d’hypothéquer sa maison.

Le site iskra.gr, de la mouvance gauche de Syriza, souligne dans sa nécrologie, que Kostas, déjà très engagé politiquement, était membre actif de SYRIZA, mais également, d’autres mouvements citoyens. En 2012, il avait pris l'initiative du mouvement “Espoir, Mouvement citoyen”, qui d’après ses initiateurs le but fut de “mettre en évidence les graves problèmes causés par la crise et ainsi chercher à modifier cette politique à travers la rupture avec le mémorandum et avec l’asservissement à la Troïka de l’intérieur et de l’extérieur”. Ainsi accompagné des autres membres de son mouvement, c’était en octobre 2012, il organisa une grande manifestation, une marche entre Volos et Athènes, pour arriver après 330 kilomètres parcourus et onze jours de marche, devant le Parlement, et “porter les problèmes insoutenables des petits commerçants jusqu'au Parlement”. Kostas, se disait enfin inspiré de la grande marche des mineurs espagnols du printemps 2012.

Coïncidence... peut-être, Me Kostas Resvanis, Vice-Bâtonnier de l'Ordre des avocats du Pirée, s’est suicidé mardi 30 avril, se jetant du balcon de son bureau, situé au cinquième étage, et au numéro 5 de la rue Paléologue, près du port. En début de semaine, un autre avocat, âgé de 32 ans, s’est jeté également du cinquième étage rue Hermès à Thessalonique. Et aux huit suicides connus de la semaine dernière, d’après la presse locale et nationale, s’ajoute... enfin celle d’un vieil homme, âgé de 75 ans, lequel a mis fin à ses jours en se tranchant lui-même l’artère carotide, il habitait la ville d’Héraklion en Crète. Cela se nomme une... “société autophage”, relevant d’un nouveau modèle de... “décroissance” et d’un carnet de notes qui finira par devenir un véritable nouveau genre nécrologique.

Bleu d’ Attique. Fin avril 2013

Néflier d’Attique. Fin avril 2013

Et par ce temps si lourd à comprendre et à prévoir, heureusement que désormais, nous nous échappons dans la mesure du possible sur nos plages, certains athéniens se rappelleront peut-être que le mémorandum IV avait aussi été ce temps de leurs premières baignades en mer de la saison 2013. Nous voilà alors rassurés, d’autant plus, que les néfliers d’Attique sont pratiquement en... libre-service c’est toujours appréciable. Mercredi midi mais sans libre-service, c’était depuis les halles d’Athènes qu’un boucher interrogé par les journalistes de Real-FM, expliquait qu’il vend désormais moitié moins, même si dimanche prochain c’est le jour de Pâques, “les gens ne sont plus les mêmes, la paupérisation a modifié leur comportement, ils n'accordent plus autant d'importance qu’il y a deux ans à certaines habitudes”, disait-il. Au moins, certaines expressions culturelles et artistiques se renouvèlent au gré des thématiques issues de la crise, comme le dessin humoristique lorsqu’il est inspiré du théâtre d’ombres par exemple. Vendredi dernier, le 26 avril, notre mouvement “Unité 2012”, a organisé une soirée poétique et musicale, où le poète Kostas Kanavouris est venu nous lire des poèmes sur le thème de l’argent et de l’escroquerie. Avant, ceci était impensable, c'est-à-dire, en tant que choix thématique.

Les halles d'Athènes. Fin avril 2013

D’ailleurs, la plupart de nos graffitis étaient tout autant impensables avant, comme celui que j’ai découvert récemment et qui représente le ministre de l’Ordre publique, Dendias, en presque Dracula. Figures et images alors d’une ville et d’une cité défaites et dont les rythmes se décomposent. Même aux alentours du Pirée, on arrive à cette fausse ou peut-être vraie impression, sur les cargos qui avanceraient désormais plus lentement. C’est sans doute une illusion de plus, dans un monde sans rêve. Reste alors ce qui est concret, très concret, c'est-à-dire comestible. Nos journaux du dimanche et pas seulement, offrent à leurs lecteurs des coupons alimentaires, valables dans certaines grandes surfaces, de même que des coupons “spéciales pompiste”. En termes de valeur, cela permet de gagner entre deux et quatre euros, évidemment, une fois le prix d’achat du journal déduit.

“Chômeur en détresse”. Presse grecque, avril 2013

Le poète Kostas Kanavouris. Athènes, le 26 avril

Représentation du ministre Dendias. Athènes, avril 2013

“Mutations”. Athènes, Avril 2013


Près du Pirée. Avril 2013

C’est aussi ces autres paramètres du “gérable” éventuel et quotidien qu’il va falloir admettre à nos gauches, surtout lorsqu’elles aspirent à gouverner. Un futur gouvernement qui ne voudra plus nous envoyer à la crémation économique, devra par exemple, d’abord instaurer le versement d’une petite allocation chômage pour tous les demandeurs d’emploi. C'est-à-dire, aux deux millions de personnes, et disons à cinq cent euros par mois et par personne, cela représente plus de douze milliard d’euros par an. Au matin du 1er mai 2013 et au rassemblement Syriziste de la fête du travail, on n’avait pas l’air de se poser ces questions. Mais quoi qu’il arrive nous finirons par traverser le temps. Comme cette vieille “Wartburg 1.3”, garée de l’autre côté de la place Klafthmonos, et toujours estampillée “DDR”, c’est vrai qu’en ville, certaines rencontres peuvent s’avérer extraordinaires, y compris sous le régime des Troïkans.

Les journaux et leurs... “coupons”. Athènes, mai 2013

Fête du travail. Manifestation SYRIZA. Athènes, le 1er mai

La “Wartburg 1.3”

Le chien du bistrot. Athènes, mai 2013

On se rappellera aussi de ce chien d’un bistrot du centre, pas toujours accepté par certains clients, “ils ont peur, ils disent que l'animal est sale et qu'il va falloir l'expulser de l'établissement avant de pouvoir consommer entre nous”, s’est confié son gérant. La suite serait donc prévisible... sauf pour les oiseaux du Pirée.

Oiseau du Pirée, avril 2013





* Photo de couverture: Fête du travail. Place de la Constitution, mouvement SPITHA

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