Saturday, 11 May 2013

Chine nouvelle/New China



Le premier Ministre du presque pays Antonis Samaras prépare son voyage officiel en Chine, prévu pour le mercredi 15 mai, au grand pays d’ailleurs, du milieu, et de Sun Yat-sen. D’après la presse du jour, les conseillers... samaritains sont déjà bien fébriles, ils ont dû enchaîner réunion sur réunion ces derniers jours pour ainsi “préparer” les mêmes arguments: “La Grèce est belle et attirante, elle offre des opportunités et, bientôt, elle ira même mieux”. Tandis que nos éditorialistes soulignent déjà “l'importance de ce déplacement officiel”, les caricaturistes et illustrateurs en profitent à leur manière pour proposer leur vision de l’événement. Ceux par exemple de l’hebdomadaire satirique et politique To Pontiki du jeudi 9 mai, ont imaginé un “Antonis Samaras chinois”, ou encore “la Grèce en petit chien tenu en laisse par son maître allemand, qui le présente ainsi au partenaire chinois”. Une autre caricature de l’hebdomadaire, représente la Grèce et toxicomane, tenue par la main par Antonis Samaras jusqu’au dealer du quartier qui n’est autre que l’U.E., allusion faite au versement de la tranche “d'aide financière”, accordée lors du récent Eurogroupe, car ici on utilise le terme “dose” pour définir chaque tranche de ce type. Sauf que la Chine semble bien trop lointaine pour la plupart des Grecs pour qu’ils y songent réellement, quant à la “dose”, elle évoque plutôt et par antithèse, notre ancien monde supposé mélodieux mais qui s’est définitivement englouti. La “dose” c’est alors et surtout un bruit, un bruit de fond, un vacarme même, désormais fondamental.

To Pontiki” du 9 mai

To Pontiki” du 9 mai

La presse n’évoque plus les suicides... groupés de Pâques, dont quatre en Crète et un autre sur l’île d’Eubée, celui d’un officier de l’armée, il était âgé de 46 ans. Ce dernier a laissé comme désormais de triste coutume, un ultime message écrit, avant de se jeter du balcon d’un bâtiment en construction situé à proximité de sa demeure. D’après le reportage de la presse électronique régionale par exemple, il s'est excusé auprès de sa famille pour sa décision de mettre fin à sa vie, en ajoutant qu'il ne pouvait plus supporter sa situation financière devenue intenable, après la diminution de sa solde. Il avait même déposé une demande de démobilisation et aurait déjà recherché un deuxième emploi pour subvenir à ses besoins mais sans succès.

C’est ainsi que la vie continue au pays des records du chômage sans cesse battus et... corrigés. Nos vies sont alors revues et corrigées. Mutations, adaptation et recyclage, tel serait le maître-mot de la nouvelle régence. Je remarque que les désormais rares encombrants sont aussitôt récupérés, et que les dispensaires et autres antennes médicales de notre Sécurité sociale ferment définitivement les unes après les autres, en vue de gérer ces autres... encombrants humains.

Athènes, le 9 mai

Hier 9 mai, c’était devant l’antenne de Holargos au nord d’Athènes qu’une centaine d’habitants, ont manifesté toute leur colère, suite à un appel lancé par la municipalité, par les associations de quartier, et par les représentants du personnel médical. Sauf que pour le trop grand reste, le rythme fut celui d’une matinée disons “normale”, au point d’exaspérer certains participants: “Ce n'est guère suffisant, nous faisons de la figuration, où sont les autres ?” Effectivement. Au kiosque voisin, certains journaux évoquent en première page le chômage des jeunes et sur la diminution de 20% des salaires non sans une certaine banalisation. Cette diminution sera effective dans plus de cinquante branches professionnelles à compter du 14 mai, voilà pour les “ordonnances” du mémorandum III, et du mémorandum devenu... éternel. Karl Kraus aurait déjà donc vu juste dans ses “Aphorismes”, les journaux sont les conserves de notre temps. Et sur le trottoir d’en face, voilà que la seule nouvelle boutique après trois magasins fermés est celle des acheteurs d’or, voilà ce prouve qu’un certain... redéploiement économique est enfin en cours.

Au kiosque voisin. Athènes, le 10 mai

“Non à la fermeture de l'antenne médicale”. Holargos, le 9 mai


Heureusement, il y a certaines exceptions, espérons-le, et si possible, durables. Maria qui tient la petite boutique de reprographie, photocopie et impression, est désormais seule à tenir son commerce. Petros, son mari est parti sur une île des Cyclades, où ils ont ouvert une nouvelle crêperie. “Nous nous battons pour vivre. Nous passons toute notre journée au magasin. Petros a trouvé cette opportunité et il l'a saisi. Les loyers ont bien baissé et sur ce port de plaisance, il n'y avait pas de crêperie. Certes, nous disposions le capital nécessaire pour ce nouveau lancement, mon mari y est déjà. J’y étais aussi durant toute la semaine dernière, durant la semaine de Pâques. Les clients étaient déjà au rendez-vous, oui, ces gens qui possèdent les bateaux de plaisance et qui payent toujours l’assiette de spaghettis au homard plus de soixante euros par personne, ils existent encore, c’est hallucinant. Ces gens n’ont plus aucun rapport avec nos réalités, nous les observions débarquer de leurs yachts comme s’ils descendaient d’une autre planète. Dès la fin de l’école en juin, je prendrai notre fils avec moi, et j’irai sur l’île aider mon mari. Nous avons publié une annonce pour embaucher deux jeunes personnes, capables de faire tourner le premier magasin jusqu’en septembre, cette boutique de reprographie ici. Et là, voilà ce qui nous a paru encore plus hallucinant que l’attitude des plaisanciers: c’est que de nombreux jeunes parmi ceux qui ont répondu à notre annonce, d’abord ils font sonner et ils attendent ensuite notre coup de fil, pour ensuite, et visiblement très gênés, nous demander à... financer leur déplacement jusqu’à la boutique nous réclamant ainsi entre trois et cinq euros. Petros n’en revenait pas, ça encore c’est nouveau et c’est grave, les gens sont économiquement exsangues... et les autres s’amusent toujours”.

“Achat Or” et boutiques en faillite. Holargos, le 9 mai

Reste le voisin Christos. Il attend toujours l’hypothétique acquéreur pour sa camionnette, maintenant qu’il a déposé le bilan de sa petite entreprise ainsi que les plaques d’immatriculation du véhicule. Je l’ai rencontré ce matin en bas de l’immeuble, il sortait promener son chien. “Je suis heureux car je suis soulagé. Je viens de m’inscrire au chômage, j’avais... le seul visage souriant de la journée au guichet de l’organisme, même après une attente si longue, plus de deux heures. Donc voilà, comme mon épouse est également au chômage il sera alors difficile aux huissiers de saisir nos meubles. Je dois la TVA à l’État, les cotisations sociales, un emprunt contracté par ma société défunte, et finalement je ne possède plus rien. Je ne verse pas de loyer non plus mais Costas le gynécologue, qui est le propriétaire de notre appartement ne les réclame plus. Je vais rénover ses trois appartements, plus celui de sa fille, c’est ainsi... Heureusement qu’il y a la maigre retraite de ma belle-mère, elle vit avec nous et c’est notre seule source de revenus en ce moment. Et nous nous occupons toujours du chien, nous l’avons depuis sept ans, nous ne pouvons pas l’abandonner sous prétexte de crise, car il va falloir se maintenir au rang d'hommes et de femmes dignes coûte que coûte”.

La camionnette de Christos. Athènes, le 9 mai

Notre hebdomadaire politique et satirique “To Pontiki” de cette semaine, consacre encore six pages de reportage sur le dernier situationnisme en cours chez les partis politiques. La Nouvelle démocratie sous l’impulsion de Samaras changera. Ce dernier voudrait refonder son parti en grand “rassemblent européen”, déjà devenu grand conglomérat de la droite, d’une partie “éclectique” du Pasok et de l’extrême-droite du défunt parti LAOS, précurseur de l’Aube dorée. Les restes du PASOK qui sous l’impulsion de l’autre... grand timonier Venizélos, se préparerait à former une liste commune avec le parti de la dite “Gauche démocratique” de Kouvelis aux prochaines élections, voilà pour ce qui est des trois partenaires au gouvernement de la troïka de l’intérieur comme on dit ici. Quant à SYRIZA, il serait déjà embourbé dans ses lignes imprécises et surtout intenables aux yeux de beaucoup de monde, et pas qu’à gauche. D’ailleurs, Gabriele Zimmer du parti Die Linke, a suggéré cette candidature “innovante” de la “gauche européenne” à la présidence de la Commission Européenne, Alexis Tsipras serait alors “l'anti-Barroso”. La nouvelle, quelque peu embarrassante, n’a pas été très médiatisée, déjà par le quotidien de SYRIZA, “Avgi”, signe des temps... plus nouveaux que jamais.

Christos ne lira et n’apprendra rien de tout cela. D’abord ses moyens ne lui permettent plus d’acheter le journal, et ensuite, les stratégies des partis ne l’intéressent plus. Ainsi, il n’apprendra pas non plus qu’en ce matin du 10 mai, “notre” police a utilisé ses moyens... chimiques si habituels depuis trois ans, contre les habitants à Skouries, ils manifestaient contre les exploitants d’or de leur région. Certains pensent que seuls les nantis achètent désormais la presse. Ce qui expliquerait, partiellement en tout cas, le timide maintien de la presse mémorandaire, réalisant près de 70% des ventes, déjà très en retrait en comparaison avec la situation d’il y a trois ans.

Loterie nationale et Constantin Cavafy. Athènes, le 10 mai

Mon ami Th., journaliste qui a connu le chômage durant deux ans le confirme: “La dite nouvelle presse anti-mémorandum a un problème de cible, de lectorat, mais également un handicap thématique. Certains n'ont pas compris que faire du journalisme autrement et par temps de crise ne se fait pas en observant les habitudes et les pratiques des années 1990. Pour vendre, il va falloir offrir au lecteur avec chaque exemplaire du journal, des coupons alimentaires d’une valeur au moins égale au prix du quotidien, comme le pratiquent déjà certains quotidiens politiquement disons suspects, mais qui se vendent ainsi toujours bien. La presse... devient certes de la loterie gagnante, mais c’est la seule manière encore infaillible en termes de marketing, l’estomac du peuple, passe désormais avant les idées, ce que les députés et les autres cadres des partis de gauche n’ont pas compris non plus”. Th. qui a retrouvé du travail rémunéré et touchant la moitié de son ancien salaire et pour le même poste dans un grand journal, mais voilà, cela fait six semaines qu’il attend son salaire non versé. La crise, c’est alors la guerre faite au travail, d’abord par sa raréfaction, et ensuite par sa dévalorisation, lorsqu’il existe, à laquelle s’ajoute cette effroyable saignée fiscale qui comme par hasard frappe d’abord les travailleurs au pays où le chômage officiel chez les jeunes s’élève à 64%. Mais la crise, c'est aussi la guerre faite aussi à la culture et à la civilisation, en témoigne, cette effigie de notre poète et également poète d’Alexandrie et du vaste monde, Constantin Cavafy, reproduite sur les billets de la loterie ex-nationale, désormais privatisée. Pauvre Cavafy et surtout pauvres de nous. Au moins, tous nos quotidiens évoquent ces derniers jours le décès de Lefteris Vogiatzis, acteur et metteur en scène. Le voisin Christos était au courant cette fois-ci, sauf que même de l’ancien temps il ne fréquentait guère les théâtres.

Lefteris Vogiatzis. “To Pontiki” du 9 mai

La Grèce, la Chine nouvelle ou historique, finiront peut-être par se rencontrer. Déjà que d’après la presse grecque du jour, les touristes chinois en Grèce arrivent désormais plus nombreux que nos visiteurs allemands. Pourtant, ces derniers nous ont laissé leurs séquences filmées en super 8, celles de l’Égée et des ferries et ceci dès les années 1970, c’était durant la funeste dictature des Colonels, sans doute un autre temps où même ces voyageurs venus d’Allemagne faisaient encore figure de joyeux adespotes, errants et peut-être insouciants.

Autres temps, ceux de la lointaine Chine. Mais ce midi 10 mai, on vient d’apprendre par la radio que sous prétexte d’une loi qui prétendument vise l’Aube dorée, d’autres “délits d'opinion” seraient instaurés et certaines formations politiques pourraient de ce fait, se voir interdire leurs activités. Le PC grec, KKE, s’insurge déjà contre cet arsenal politico-juridique, temps de mutation effectivement.

Athènes, le 9 mai




* Photo de couverture: Antonis Samaras en... Chinois, “To Pontiki” du 9 mai

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