Thursday, 6 June 2013

No Signal



Le quotidien de la dite crise, deviendrait presqu’un insoluble nœud gordien. Sur-le-champ, notre société émet des signaux bien contradictoires. Tout y est, tout s’y retrouve pêle-mêle, car nous croisons chaque jour et à chaque coin de rue, pratiquement toute la palette des destins individuels et collectifs dans la précarité du moment. Sur le port du Pirée jeudi matin, les navires desservant les îles de l’Égée avaient presque pu appareiller comme par “temps normal”, et seuls certains marins évoquaient encore dans leurs discussions au café de l’embarcadère, la mobilisation de la veille. Quant au vieux Agios Georgios, ce “Ro-ro/passenger ship” de 1972, amarré depuis mardi soir, il ne reprend visiblement sa traversée vers Sifnos, Serifos et Milos que ce vendredi.

“Agios Georgios”. Le Pirée, le 6 juin

L’appareillage de ce bateau fut empêché depuis mercredi par les syndicalistes de la branche, ainsi que par ses propres marins et ceci, en signe de contestation car ces derniers n’ont pas reçu de salaire depuis plusieurs mois. Ce vendredi 7 juin, deux autres marins et membres de l’équipage du Pénélope, ont entravé le départ du navire sur le port de Rafina près d’Athènes, en immobilisant leurs voitures sur la catapulte du ferry. Ils ont été aussitôt arrêtés par les hommes de la police dépêchés sur place. Au même moment, de nombreuses compagnies maritimes promettent de “régulariser la situation” avant la fin juin.

C’est dire combien ce pays, a déjà largué les amarres du... travail. Le “troïkanisme fulgurant” est alors un régime si... avant-gardiste, que certains slogans du matin, deviennent vite dépassés, balayés, voire trahis par la réalité le soir même. Comme celui apparu il n’y a pas bien longtemps sur un mur du Pirée: “40 heures pour 400 euros, ce n'est pas la faute aux immigrés mais aux patrons”, sauf que déjà, “on” travaille ici ou là pour moins de 400 euros par mois. Et comme si cela ne suffisait pas, les salaires ne sont pas versés à temps parfois. Temps triste et temps qui bat tous les records ainsi que toutes les certitudes dans un sens. Dans les familles, on se serre bien les coudes, rien que pour le pain quotidien. Les employés ne sont plus payés, et ils sont désormais assez nombreux à subir cette forme de financement forcé, au bénéfice de leurs patrons.

À l’instar de la dernière tentative éditoriale du quotidien “Elefterotypia”, lequel après une année d’absence réapparut dans les kiosques en janvier 2013. Sauf que son affaire tourne désormais au fiasco, pour le personnel évidemment. Déjà que certains des anciens journalistes et employés “rescapés” de la période 2010-2012 attendent toujours l’essentiel de leurs salaires de l’avant... résurrection du quotidien, voilà que les nouveaux-anciens galériens de 2013 n’ont pas été payés non plus depuis déjà bientôt deux mois. La nouvelle direction du journal a même annoncé sa sombre couleur cette semaine: “Seule l'édition dominicale subsistera avec environ un tiers du personnel. Ceux qui souhaitent alors quitter le quotidien doivent se prononcer rapidement, pour ensuite entériner un tel accord par écrit. Il va de soi qu'il n'y aura ni indemnités, ni rien, à part un versement différé et échelonné sur quatre à six mois des salaires non versés. Inutile de dire qu’en cas de grève, le processus sera dynamité et vous perdrez tout. Ceux qui resteront ensuite, ne toucheront par contre qu’une partie de leur salaire désormais, et ceci, en dépit des contrats déjà signés entre les deux parties. Il se peut que durant une période de trois à quatre mois aucun salaire ne sera versé en attendant que le quotidien trouve un financement”, d’après la synthèse qui m’a été faite par un témoin direct des derniers événements qui se sont déroulés cette semaine au sein du quotidien. Au “Quotidien des Rédacteurs” ce n’est guère mieux, ses “salariés-coopérants” ont versé mille à deux mille euros dans la caisse commune pour ensuite percevoir peu de salaire, voire rien. Chez les “Rédacteurs” l’aventure est certes belle, sauf qu’elle est triste.

40 heures pour 400 euros”. Le Pirée, le 6 juin

Les employés d’Elefterotypia quant à eux, réunis récemment en Assemblée générale, se sont en tout cas “rendus à l'évidence”: “Il n'y a plus rien à faire, il va falloir accepter les conditions de la direction”. C’est ainsi que la nouvelle Assemblée générale initialement prévue pour hier jeudi, a été jugée “inutile et contre-productive”. Le travail, le nôtre bien entendu n’est plus, et sa déstructuration sociale, puis symbolique à travers notre Politeia de après-travail généralisé, n’est guère une surprise ici. Annoncer alors, comme le fait une certaine presse ou même le FMI que “le mémorandum est plutôt un échec”, c’est faire de l’humour noir. Car aux yeux de tous en Grèce, la corrélation entre la dite “crise de la dette” et la dévaluation du travail, plus exactement des travailleurs, ne fait guère de doute. Signe des temps, au Pirée, et à coté d’une affiche de SYRIZA annonçant le récent meeting d’Alexis Tsipras ainsi que son “Plan contre la pauvreté”, il y a celle d’un petit mouvement, et qui invite à participer à un meeting-débat d’un genre assez nouveau: “Sur les luttes qui ont échoué contre la dite crise de la dette, mais en réalité contre la dévaluation des travailleurs, puis, contre l’instauration du travail à la chinoise”.

Sur les luttes qui ont échoué

Effectivement, sur-le-champ notre société émet des signaux bien contradictoires. Tout y est, tout s’y retrouve pêle-mêle: les luttes qui ont échoué, le nœud gordien, un biscuit que l’on retrouve ainsi bien apparent sur un muret, les pistaches d’Égine en vente au centre-ville... à un prix d’époque. En une seule journée passée à Athènes, on peut alors croiser sans forcement les rencontrer, tous les acteurs ou comparses de la dite crise, hormis ses authentiques scénaristes paraît-il.

Le biscuit. Athènes, le 6 juin

Pistaches d'Égine. Athènes, le 6 juin

Jeudi 6 juin, toujours au centre-ville, devant le ministère du Travail et de la Sécurité Sociale, nos retraités de gauche s’étaient dignement réunis pour une énième fois en trois ans, histoire de nous rappeler au désormais “ineffaçable” fait accompli. Toujours en colère mais quelque part résignés et visiblement moins accablés que de nombreux jeunes en ce moment, “nous nous réunissons une fois de plus devant ce ministère, sans fléchir et lorsque les circonstances l’exigeront. Si besoin disons, pour marquer ce bien mauvais temps social à notre manière. Même si la participation n'est certes pas à la hauteur, peu importe, car nous en sommes si fiers”, paroles de manifestants. Parmi eux, certains handicapés ainsi qu’une délégation composée d’ouvriers du port du Pirée, ont complété ainsi l’image de la lutte du jour.

Manifestation des retraités athéniens. Athènes, le 6 juin


Puis, Place de la Constitution c’était déjà de cet autre pays de la “Grèce de l'endroit” qu’il s’agissait au même moment. Comme de l’ancien temps, les nombreux touristes découvraient les lieux sous le soleil, tandis que les services de la voirie, préparaient la place, pour la “Journée mondiale de l'environnement”. Au même moment et pas vraiment comme de l’ancien temps, les vendeurs ambulants d’un nouveau “magazine de la solidarité”, tous chômeurs, parfois sans domicile fixe, complétèrent... dignement cette autre “quête environnementale”. Effectivement, la crise ne change pas tout d’un coup, sauf que ses ajouts sont souvent si... remarquables. Telle l’apparition soudaine d’une ambulance au beau milieu de la place, alors vécue comme un miracle par de nombreux passants. Non pas évidemment parce que la jeune femme qui a fait un malaise dans la station du métro fut aussitôt secourue, mais plutôt par ce grand soulagement de circonstance, partagé, et ainsi exprimé: “Tiens, voilà que tout n'est pas perdu, il y a encore un SAMU chez nous”. Certes.

Place de la Constitution. Athènes, le 6 juin




Ailleurs près de Syntagma et vers la rue Solon, les récupérateurs de déchets, des immigrés essentiellement bloqués au pays, s’activaient sans faiblir. Comme tous les jours cela fait déjà bien partie de notre horizon urbain, depuis quelques années d’ailleurs. Rue Solon toujours, dans le quartier des librairies, ce fut alors à cause d’un piano, c'est-à-dire de son transport ou de son déménagement, que toute circulation fut momentanément bloquée, ce qui a attiré d’ailleurs tous les regards. “Est-ce une saisie ? Une vente de temps de crise ?”, se sont demandé certains.

Rue Solon. Athènes, le 6 juin


J’ai aussi remarqué ces derniers jours, que nos mendiants sont de plus en plus souvent photographiés par les visiteurs, les reporteurs, les journalistes ou les curieux activistes, de passage chez nous. C’est tout autant vrai que le pays n’offre plus tout à fait le même spectacle qu’avant. Ceci se voit partout et sans trop de peine depuis un an environ, et n’en déplaise, aux sinistres faiseurs d’euphémisme au gouvernement. Même certains visiteurs... aguerris le remarquent désormais. Lorsque par exemple Naomi Klein a visité récemment le Nord de la Grèce, et plus précisément la région de Skouries à Chalkidiki, elle a été outrée de “l'accueil” réservé: “La police pratique de tels contrôles alors très stricts à Chalkidiki. Je n’ai rencontré de pareils contrôle qu'à l’accès sur le territoire de Gaza. Rien que la présence si massive des forces de la police provoque au visiteur un véritable choc. Notre équipe fut ainsi interpelée sur la route, les policiers nous ont demandé les passeports, ils nous ont posé de questions sur nos identités pour ensuite nous interroger pendant près de 40 minutes”, a-t-elle déclaré Naomi Klein par la suite, lors d’une conférence de presse à Salonique.
Naomi Klein, se trouve alors en Grèce pour environ une semaine, d’après les reportages dans la presse nationale et locale, elle y prépare son prochain livre, mais également, un documentaire sur la crise écologique et sur les... scories de l’or à Skouries. La presse grecque n’a pas manqué de rapporter aussi ces autres propos “politiquement orientés” de la journaliste canadienne, conseillant “SYRIZA à ne pas devenir une formation centriste, comme ce fut le cas ailleurs”.

Photographe. Athènes, le 6 juin

Au moment de l’ouverture de l’alter-sommet ce vendredi 7 juin à Athènes, la dernière “alternance maison” du capitalisme c’est déjà réalité et bien trop accablante pour beaucoup d’entre nous. Et par ce formidable renversement des rôles et des symboliques, c’est nous qui serions frappés d’obsolescence... à sa place. Rue Éole, une femme explique à deux autres femmes en montrant un bâtiment qu’elle avait travaillé là “dans cette entreprise commerciale qui ne plus”. Le travail, ses images, ses représentations composent déjà cette étonnante muséographie en pleine rue, comme sur certaines photographies des temps d’avant.

Trois femmes près de la rue Éole. Athènes, le 7 juin

Régie des Eaux de la ville. Ouvriers à Athènes vers 1928.

En Thessalie certaines voitures récentes ont été transformées presque en poulaillers, après que leurs propriétaires aient déposé leurs plaques d’immatriculation à l’Administration des immatriculations. Désormais, le pays entier serait même immatriculé au nouveau vingt-et-unième siècle, sauf que nombreux sont ceux qui ne l’auraient pas encore vu. Nos sans-abri d’Athènes en tout cas, s’installent durablement et plus “confortablement” car c’est déjà l’été. Ils emménagent alors leurs “demeures” comme ils le peuvent, sur leurs “tables de nuit”, s’agissant sans doute d’une si longue nuit, ils y placent livres et revues. Rue Solon par exemple, on y découvre ainsi le “Nouveau Testament”, tandis que deux rues plus loin, des affiches de la Jeunesse Chrétienne-Orthodoxe d’Athènes préviennent et avertissent même les passants: “Celui qui vote en faveur des Païens de l'Aube dorée, n'est ni Grec, ni même Chrétien-Orthodoxe”, voilà que c’est clair, drôle d’époque vraiment !

Voiture poulailler. Thessalie, juin 2013

“Espace” d'un sans-abri. Athènes, le 6 juin

Le Nouveau Testament. Athènes, le 6 juin

“Celui qui vote en faveur de l'Aube dorée”. Athènes, le 6 juin

Heureusement que nos autres lieux de mémoire demeurent encore et pour le moment intacts, visitables de jour. Comme ces funestes cellules d’enfermement et de torture datant de la période de l’Occupation allemande des années 1940, sous un immeuble de la rue Korais. On y change d’époque et d’historicité, espérons-le en tout cas, c’est bien trop lourd, sauf que certains visiteurs s’avouent soulagés, “effectivement à l'époque c'était bien plus grave” a soupiré un étudiant en sortant de la visite bien soulagé.

Rue Korais, lieu de mémoire. Athènes, le 6 juin

Et en pleine jour, un immeuble entier, peint à l’aporie télévisuelle du temps présent: “No signal”. Quotidien de crise ?

. Athènes, le 7 juin




* Photo de couverture: Manifestation des retraités au centre-ville. Athènes, le 6 juin

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