Monday, 1 July 2013

Greek souvenirs


En un an seulement, notre pays s’est transformé en cette nouvelle planète des singes au Sud-est européen. Sauf que contrairement au récit de Pierre Boulle, les “singes” de la forêt troïkanne seraient plutôt des espèces dominées, abruties et sidérées. Les élections de 2012 sont déjà loin, très loin même, ainsi notre humanité se réduit jour après jour à un état animal, comme on se le dit alors souvent, ce qui relève déjà de l’euphémisme. L’immense... rapport forcé, exercé sur la société que constitue la politique du mémorandum durable, finit par transformer tous nos liens, du reste bien précaires, en... sociabilité anthropophagique. Heureusement dans un sens, qu’à défaut d’autres résistances efficaces, une certaine prise de distance vis-à-vis des événements, ou sinon l’inconscience tout simplement, nous permettraient de tenir encore. Sinon, c’est par habitude que nous tenons, mais aussi grâce à l’été.

Marché aux puces. Athènes, juin 2013

Il s’avère ainsi, que l’immense majorité d’une population, même malmenée, ne sait pas trop que faire du changement. C’est bien connu... Notre ligne d’horizon demeure cet éternel présent: la survie, ainsi que toutes ces petites joies que la “Nouvelle Grèce” d’Antonis Samaras n’arrive guère à étouffer. Car, clôturant les travaux du congrès de son parti le week-end dernier, il nous a annoncé sur un ton si triomphant, et ceci malgré un léger malaise survenu lors de son discours, que “l’heure est venue, de la transformation de la Nouvelle Démocratie en un grand mouvement de centre-droit”. On y ajouterait: “surtout de la Troïka et vraisemblablement aussi de l’Aube dorée”, notamment en tenant compte des dernières déclarations de Vyron Polydoras, député et cadre historique de la Nouvelle Démocratie... C’était ce midi sur la radio “Real-FM”:

Certainement qu'il va falloir également collaborer avec l'Aube dorée. Disons que nous sommes sensibles à l'Aube dorée car ce parti a obtenu la confiance de six cent mille personnes, et d'ailleurs bientôt, ils seront un million à voter en sa faveur, tandis que nous, nous nous rappellerons au bon souvenir de la Constitution de Weimar. Qui se souvient vraiment de la Constitution de la République de Weimar ? Qui sait encore qu’il s’agissait de la Constitution la plus avancée en matière de politique sociale en Allemagne de l’entre-deux-guerres et peut-être bien, de toute son histoire constitutionnelle? Ceux qui se disent opposés à l’Aube dorée, qu’ils aillent alors déposer un recours auprès de la Cour suprême, pour ainsi exiger de faire de ce parti une formation illégale, comme le réclame alors M. Venizélos. Disons que c’est possible. Mais nous devrions au contraire nous calmer un peu, afin de nous occuper de notre douleur ainsi que de notre situation”. Telle serait déjà une certaine “Nouvelle Grèce” en gestation, d’Antonis Samaras, des siens... et des “autres”. Autrement-dit, l’Aube dorée sera de la nouvelle planète... Alors, quelle déchéance !

Fouilles. Agora d'Athènes, juin 2013

Ces affaires de la “Nouvelle Grèce”, laissent par exemple mon cousin bien indifférent, tout comme de nombreux autres habitants de cette planète. Car finalement, le changement fatalement acquis et encaissé, n’étonne plus grand monde, puis, mon cousin poursuit coûte que coûte sa quête... vitale comme si de rien n’était: “Mon épouse attend un enfant. Nous lui avons déjà acheté son lit, la poussette et le maxi-cosi, puis aménagé sa chambre. Nous avons dépensé au total 750 euros en choisissant les produits les moins chers. Je me trouve au chômage, tout comme ma femme. Nous vivons de notre épargne en ce moment, cela peut durer encore un à deux ans à ce rythme, il faut dire que nous sommes également aidés par nos parents respectifs, lesquels perçoivent encore leurs retraites. Je viens même de faire l’acquisition d’une voiture d’occasion plus spacieuse et surtout plus économe que mon vieux véhicule âgé de 20 ans, car le bébé arrivera bientôt. Cette voiture, nous coutera cinq mille euros, seulement voilà, nous nous disons qu’en faisant bien attention à nos dépenses... nous vivrons un peu comme avant. Et de toute manière nous ne sommes pas les seuls à faire face à ces difficultés en Grèce”.

Mon cousin n’est certes ni un inconscient, ni un grand acteur, disons, du fait politique. Qui le serait d’ailleurs réellement, parmi nous tous ? Le dernier être humain ainsi façonné par la méta-Révolution industrielle, aspirerait alors et d’abord, à la conservation d’une certaine “normalité”, ce qui à ses yeux serait primordial, en dépit des pires illusions du moment. D’où, sans doute, ce savant maintien de toutes ces coquilles vides à la démocratie des apparences, conservées dirions-nous à la manière des défunts malgaches, suite au passage en force de la Troïka. Et en attendant, le peuple de la réserve, saute sur la première occasion... et d’arbre en arbre, sans jamais s’apercevoir de la forêt, pour ainsi grignoter un peu de notre temps présent, devenu temps mort. On grignote alors tantôt une petite sortie, tantôt un week-end ou une escapade en famille ou entre amis. Chez les plus jeunes déjà, la mode du moment consiste à camper librement sur la côte et si possible près d’Athènes, mais à plusieurs pour des raisons de sécurité.

Marché rue d'Athéna. Athènes, juin 2013

Dès qu'un bout de salaire est versé, les gens feront alors tout pour se financer une petite escapade, ce qui équivaut à une éphémère sortie de la crise, lorsque ceci reste possible bien entendu, en sachant qu’il n’existe pas de lendemain. C’est inouï, tout comme cette nouvelle solidarité entre nous ! Nous laisserions ainsi délibérément mourir de faim les amis ou les parents, dont le comportement économique et éthique passé et surtout présent n’est pas conforme à nos vues. Tiens, pour mieux faire comprendre ce que je vais dire je rappellerai le cas de Dimitri, cet ami commun de notre enfance, si tu te souviens encore. Eh bien, lui, comme tout le monde le sait, n’a fait que boursicoter, puis usé de ses amitiés avec les escrocs du PASOK, pour enfin ne rêver que d’une résidence secondaire sur Mykonos. Telle fut alors son unique... grande idée. À présent Dimitri est vraiment à plaindre. Il roule sans assurance, il a déjà vendu ses trois biens immobiliers, il est criblé de dettes et il ne sait même pas comment nourrir ses deux enfants... ainsi que son alcoolisme. Ce n’est qu’en souvenir de notre passé d’étudiant à Patras que je lui ai prêté 115 euros pour la première, et aussi pour la dernière fois. Il m’a téléphoné pour me réclamer 100 euros, puis lors du rendez-vous fixé devant le kiosque de Gérasimos et comme il s’était aperçu que j’avais alors sur moi 115 euros, il a tout pris. Ce type n’a jamais travaillé dans sa vie, il a été un profiteur, je le laisserai alors mourir de faim, pour aider, si je le peux, ceux qui n’ont plus rien, mais qui comme toi et moi, ont toujours travaillé”, a fait remarquer mon cousin, visiblement très remonté contre Dimitri.

C’est évident, même la solidarité... n’est plus tellement organique... entre “singes”. Heureusement que certaines fouilles ont repris du côté de l’Agora d’Athènes depuis la semaine dernière, sans doute sous le mécénat d’un sponsor privé, pour nous rappeler un peu... à la civilisation et à ses profondeurs, de toute évidence désormais inatteignables.

Greek souvenirs from one euro !!!”. Athènes, juin 2013

Nous savons au moins “offrir” à nos touristes, des souvenirs à un euro, ainsi que “nos” sandalettes athéniennes. On en retiendra surtout que notre ville est encore capable d’une certaine douceur, même si le touriste anonyme ne comprendra absolument rien de ce micro-trottoir à répétition, place de la Mairie. Une journaliste issue de l’unique planète de la télévision privée, questionnât les retraités de passage sur la situation du moment, pour inlassablement obtenir la même réponse devenue stéréotype: “C'est dramatique, nous sommes condamnés... Les voleurs, les banques, les politiciens, il y en a assez”. Plus personne n’y prête attention et de ce fait, le micro-trottoir n’attire plus les foules. Il faut dire aussi que le climat de méfiance est tel, que prendre la parole devant une caméra n’est plus une attitude aussi spontanée que par le passé. Même discuter certaines choses en présence d’inconnus dans les cafés ou dans les autres lieux de la sociabilité devient difficile, car nombreux sont ceux qui désormais se méfient. De l’autre côté, et il faut bien le dire, le temps de la constatation a pris fin. C’était incontestablement entre 2011 et 2012, désormais on en sait suffisamment, et on en sait même trop. Car à défaut de résultat politiquement probant sur le terrain, tout cela semble alors et de plus en plus, vide de sens. D’où sans doute ce repli de mon cousin à travers sa quête du seul présent, pour ainsi ne pas avoir l’impression de complètement pédaler dans le vide.

Micro-trottoir. Athènes, place de la Mairie, juin 2013

Tandis qu’enfin, certains prix baissent et que l’on peut désormais boire un café chez le charcutier du centre, du côté de SYRIZA c’est plutôt l’alarme qui est en train de sonner. Non pas parce qu’Alexis Tsipras sera à Moscou demain mardi, mais plutôt, parce que la Gauche serait loin de satisfaire aux conditions et aux critères de la... nouvelle planète. C’est alors suffisamment grave et plus personne ne l’ignore. Par exemple, dans une tribune publiée dimanche 30 juin dans le quotidien “Avgi” de la Gauche radicale, Loukas Axelos insiste sur ce qui à ses yeux demeure important, et de ce fait, à ne plus perdre de vue.

Certains prix baissent. Athènes, juin 2013

Prendre son café chez le charcutier. Athènes, juin 2013

C'est justement notre réalité si triste par définition, qu’exige de nous l'adoption d'une logique bien différente. Cette réalité, qui notons-le, est en même temps un signe fort de la situation actuelle. S’agissant évidemment d’un phénomène d'une telle profondeur, d'une telle complexité, d’une telle agression de la part de l'ennemi, ainsi que d’une telle polarisation quant aux intérêts qui s’affrontent en ce moment de manière bien exacerbée. Il va falloir abandonner alors notre raisonnement de la découverte du charmant fait mineur, celle par exemple qui pratique cette justification prétendument écologique à propos du papillon qui disparaît, alors que la société entière se trouve immergée dans le Tartare. Ce que nous fabriquons entre nous, préparant le prochain congrès de SYRIZA, les agissements des composantes du mouvement, ainsi que le résultat des batailles féroces entre nos listes, n’intéresse évidemment personne à part nous. Ne manquons pas ce qui est important pour conserver l'illusion que le monde ne peut exister sans nous. Nous devons d'abord nous éloigner du corporatisme, tout comme de la manière tacticienne des politiciens ou même de l'économisme. Nous devrions ainsi, abandonner le terrain de l'adversaire qui est en même temps celui de ce qu’il y aurait de pire chez nous également. Car nous devons enfin porter sur la scène centrale, la politique et l'éthique”. On commencerait alors tout juste à admettre chez SYRIZA, que ledit peuple de cette nouvelle planète, n’est pas du tout celui fantasmé par notre Gauche bien plurielle.

L’espoir alors renaîtrait. L’urgence est là, bien implacable, car déjà elle nous devance. Le nouveau ministre de la Santé, un transfuge de l’extrême-droite depuis le défunt parti LAOS et vers la “Nouvelle Grèce” du parti de l’extrême-droite d’Antonis Samaras, déclare d’emblée qu’il n’hésitera pas à fermer certains hôpitaux si besoin est. Entre quatre olives et un verre d’ouzo, mon cousin fait à ce propos de l’humour bien sombre, se demandant dans quelle mesure son épouse n’accoucherait-t-elle pas à domicile comme jadis. Preuve que mon cousin n’est pas indifférent à la politique, et ceci, malgré certaines apparences.

Nos olives sur le marché. Athènes, juin 2013

L'urgence implacable”. Quotidien “Kathimerini” du 28 juin

Il n’en demeure pas moins que le coup d’État de l’affaire ERT, demeure un élément très déterminant et de ce fait, aucunement fortuit quant à l’accélération du processus méta-démocratique que nous connaissons ouvertement depuis trois ans, puis, de manière bien plus sournoise par le passé. Rappelons seulement que l’Aube dorée s’est félicité d’une telle “solution” et que depuis, la recomposition de notre paysage pseudo-politique s’accélère aussi en son “sens”.

ERT. Jeudi 27 juin après minuit

Mercredi soir 26 juin au concert, Savina Yannatou et Yannis Palamidas nous ont fait revivre ce grand moment musical que fut en son temps vers la fin des années 1970 et bien au-delà, l’émission radiophonique pour les enfants “Ici Lilipoupoli - Cité des Lilliputiens”, sous l’impulsion évidemment de Manos Hadjidakis. Une parodie en même temps du fait politique, très formatrice pour les enfants que nous étions à l’époque. J’y étais déjà, et depuis, fidèle auditeur du troisième programme de Manos qui n’est plus pour cause de dramatisation de l’insignifiant... paraît-il à outrance, j’écrivais dans un précédent billet sur ce même blog.

Savina Yannatou et Yannis Palamidas. ERT, le 26 juin

Sauf qu’un certain insignifiant a aussi eu lieu, peu avant le concert: une altercation entre deux spectateurs, dont l’un aurait gêné la vue s’obstinant à rester débout devant la scène des artistes, a failli se conclure en bagarre. “Moi aussi je suis un solidaire et d'ailleurs, je suis ici dès le premier soir... donc je vais te le faire comprendre à présent”, a insisté le plus solidaire des deux... et de tous. Les chanteurs et les musiciens observèrent la scène éberlués, sans même prononcer un seul mot. L’anthropophagie, la nôtre en ce moment est telle, que même entre solidaires... la solidarité n’a plus rien d’organique. Il y a donc de quoi s’attendre au pire sur la planète des singes. Du moins, cette bagarre... solidaire s’est soldée par l’apaisement disons raisonné. L’enfant du solidaire qui s’est montré le plus agressif, pleurait ainsi en silence et ceci, jusqu’au commencement retardé du concert. Ce n’est qu’à la deuxième chanson de Lilipoupoli, que cet enfant a pu retrouver tout son rire et sa joie. Donc, rien n’est jamais perdu.

Altercation entre... solidaires. ERT, le 26 juin

Comme également et par une énorme chance pour cet animal adespote, retrouvé peu avant le concert sur la pelouse. Aussitôt soigné par une solidaire, il a été rapidement adopté par un jeune homme qui a même fort insisté, c’est vrai, avec des arguments bien solides: “J'ai une maison et un jardin, ma compagne adore aussi les chats”.

L'adespote. ERT, le 26 juin.

Pourtant, bien peu après le concert et sur l’avenue Mesogeion, un autre musicien, un vieil homme jouait encore du violon, seul sur “son” trottoir, presque vers une heure du matin. Nous lui avons donné quelques pièces de cet euro maudit, nous avons été remerciés alors très chaleureusement.

Le violon. Avenue Mesogeion, le 27 juin

À deux pas seulement de ce musicien de rue et sur la terrasse d’une taverne, place de l’église d’Agia Paraskevi, nous avons par la suite reconnu une figure politique de notre grande Gauche. Le contraste nous a alors paru saisissant. Sans doute nous devons enfin porter sur la scène centrale, la politique et l'éthique, ce qui ne veut pas dire que les femmes ou les hommes de gauche... comme de droite, feront abstinence des tavernes, loin de là.

Il y a donc urgence, car la vie n’attend plus, surtout sur notre nouvelle planète Grèce. Il n’y a qu’à prendre exemple sur ces deux jeunes amoureux du concert du 26 juin. ERT, ce serait ainsi et d’abord un amour... adespote !

Les amoureux. ERT, le 26 juin




* Photo de couverture: Athènes, le 30 juin

No comments

Post a Comment

The team of "Greek Crisis" respect all opinions, but
reserves the right not to publish offensive comments.