Thursday, 18 July 2013

Dans une colonie/In a colony


Sur son fauteuil roulant, Stélios Kymbouropoulos donnait déjà le ton, la lettre et surtout l’esprit du courage et de la l’indignation, cette dernière transformée en amertume deux ans après la place des “Indignés”. C’était mardi 16 juillet au soir, place de la Constitution. Stélios, psychiatre talentueux ayant exercé à l’hôpital Attikon et handicapé, aime de toute manière le contact de la sociabilité. Pour ce mardi soir, il avait même suggéré aux manifestants d’apporter des bougies, pour les allumer à temps lors du rassemblement, “comme si c'était une fête d'anniversaire”, nous dit-il.

Manifestants rue du Stade. Athènes, le 16 juillet

Certes, il serait exagéré de dire - que dans la Colonie les choses vont à souhait. - Ainsi, et malgré quelques progrès, - nous ne pouvons que prêter l'oreille - à ceux qui insistent qu'il est grand temps - de s'adresser à quelqu'un de compétant - en matière de Réformes”, écrivait le poète d’Alexandrie, Constantin Cavafy. Le titre de son poème est plus qu’évocateur: “Dans une grande colonie grecque, 200 av. J.C.”, et on peut lire ce poème en entier, entre autres, traduit par François Sommaripas. Et tandis que nos... contrôleurs comme dirait Cavafy, plus ils jaugent et ils contrôlent, plus ils trouvent superflues des choses dont on ne peut pourtant se séparer, nous autres valides, nous suivions alors Stélios religieusement: “On ne peut pas se séparer de la dignité humaine. Nous nous devons ce courage, cet énorme courage entre nous, nous sommes ici présents, pour dénoncer l'infamie, mais nous sommes ici surtout, pour dire que notre dignité reste et restera debout et de même, entière”.

Poubelles du jour. Athènes, le 16 juillet

Et en ce jeudi 18 juillet, notre centre-ville s’est transformé en zone interdite. Tout rassemblement et manifestation sur la voie publique ont été interdits, “de 8h du matin et jusqu'à nouvel ordre du haut commandement de la Police”. De nombreuses routes et rocades ont été “neutralisées” par les forces de l’ordre et enfin, certaines stations du métro sont restées fermées jusqu’à la fin de la visite de la visite du ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble. D’après le site iskra.gr, “la prise de photographies en dehors des reporteurs accrédités a été même interdite durant un bon moment autour de la place de la Constitution et les policiers ont procédé à de contrôles dits préventifs parmi les passants”.

Une telle visite de quelques heures seulement, participe ainsi et en l’accentuant, à cette “événementialité offshore”, rendue si apparente jusqu’à sa caricature. Comme pour l’énième adoption du mémorandum par le “Parlement”, s’agissant plus précisément du mémorandum V dont adoption est survenue tard dans la nuit du 17 juillet. Peut-être... que dans la Colonie les choses vont finalement à souhait, car à part la suppression de toutes les polices municipales du pays, du corps des gardiens scolaires en entier, ainsi que d’une partie des postes d’enseignants dans le secondaire technique et professionnel et pour commencer, ce mémorandum va encore plus loin.

Rue du Stade. Athènes, le 16 juillet

Car d’abord et notamment, il réaffirme le désormais rattachement des enseignants du privé au ministère du travail, plutôt qu'à celui de l'Éducation, faisant d’eux, des “travailleurs normaux”. Ensuite et surtout, parce qu’il instaure un salaire minimum de 586 euros par mois, mais en supprimant toute mention à la durée journalière du travail, autrement-dit, aux huit heures, ainsi qu’aux 25 jours ouvrables par mois. Le tout, après avoir aboli les dernières réglementations restantes, en matière de négociations salariales et de convections collectives.

Antonis Samaras et Evangelos Venizélos pourront alors rendre leur cahier de devoirs à Wolfgang Schäuble à l’occasion de cette... évaluation trimestrielle. En moins de six mois, le... court vingtième siècle du droit du travail grec fut taillé en pièces. Et ce n’est pas parce que le Premier ministre Antonis Samaras s'était finalement emporté hier 17 juillet en lançant des injures, médiatisées aussitôt par erreur, cette dernière étant commise par les techniciens de la télévision privée qui diffusait son allocution en différé... qu’il y a de quoi en faire une grande nouvelle. Antonis Samaras, annonçait il est vrai, la baisse de TVA à la restauration, “une baisse provisoire” de dix points. Pourtant, certains restaurants... mythiques d’Athènes restent désespérément vides par les temps qui courent, et “ce n'est pas cette baisse de la TVA qui changerait l'ambiance et la réalité de l'économie effective”, comme on peut lire depuis ce jeudi matin 18 juillet dans une partie de la presse grecque.

Évidemment, c’est sur l’erreur de montage que certains medias se sont focalisés. Dommage, car la vidéo est depuis reprise tournant ainsi en boucle sur les réseaux sociaux, dommage surtout car toutefois, cette “dérision” n’est que... trop dérisoire. Et d’ailleurs bien inoffensive, puisqu’elle laisse l’essentiel bien de côté, intouchable. C’est comme voir les prisonniers d’un camp s’en offusquer, de la diffusion par les haut-parleurs d’un morceau de musique depuis un vinyle rayé. Ainsi... et pour éviter les rayures, notre pays serait alors géré en camp de concentration de type nouveau et... en tout numérique, écoutes comprises. Nous serions même en train de connaître en avant-première en Grèce, cette “période de la terreur jacobine” du nouveau régime européiste, plutôt qu’une quelconque dictature à l’ancienne déjà balisée quant à ses usages. Voilà en tout cas ce que certains d’entre-nous pensent à présent, tel l’historien Dimitris Arvanitakis par exemple, et dont l’analyse est publiée par le “Quotidien des Rédacteurs” du lundi 15 juillet.

Nouvelle plaque commémorative, Sotiris Pétroulas. Athènes, le 16 juillet

Le ministre allemand ne lira pas nos historiens, ne se rendra pas rue du Stade et ne verra certainement pas nos poubelles du début de la semaine, lors de la grève justement, de l’ensemble des services municipaux de toute la Grèce. Il ne rencontrera pas Stélios Kymbouropoulos non plus, lui aussi sur son fauteuil roulant, et encore moins nos manifestants dont les banderoles devant le “Parlement” deviennent au fil des semaines en effet de plus en plus explicites: “Non au Quatrième Reich” ou “Troïka Raus”.

Le restaurant et... le mythe.. Athènes, le 16 juillet

Wolfgang Schäuble n’aura pas assisté mardi 16 juillet au soir, toujours rue du Stade, à l’inauguration de la nouvelle plaque dédiée à la mémoire de Sotiris Pétroulas, ce jeune étudiant en économie alors âgé de 23 ans, appartenant à la jeunesse de gauche “Lambrakis”, grièvement blessée par une grenade de gaz lacrymogène qui a explosé sur sa tête et dont la mort finale a été causée par strangulation lors d’une manifestation. C’était au soir du 21 juillet 1965. La police avait alors fait aussitôt disparaître le corps jusqu’au lendemain, où quelques Lambrakides (membres de la jeunesse Lambrakis) découvrirent un groupe d’agents en train d’enterrer Pétroulas à Kokkinia à l’Ouest d’Athènes et près du Pirée. Mikis Theodorakis fut alors prévenu. Aidé par la population du quartier, il réussit à se faire remettre le corps finalement. Le lendemain, des centaines de milliers de personnes accompagnaient le mort de la cathédrale d’Athènes au cimetière.

Place de la Constitution. Athènes, le 16 juillet

Le neveu de Sotiris Pétroulas, (et son parfait homonyme), présent également, a insisté “sur l'importance de ce geste de devoir, de celui de la mémoire et de la lutte qui continue”. Lors de la cérémonie, nous avons également été les témoins d’une scène assez étonnante. Des manifestants appartenant à un groupe ayant emprunté la rue du Stade en direction de la place de la Constitution, avaient alors tout juste croisé les participants à la cérémonie. Parmi ces manifestants, de nombreux jeunes étudiants qu’ignoraient finalement l’histoire de Sotiris Pétroulas: “Ah oui, je comprends à présent, je comprends beaucoup mieux. Notre syndicat étudiant porte son nom... j'ignorais pourtant tout de lui. Bravo... vous avez raison d'être là, à l'endroit où il est tombé. Espérons en tout cas que cette nouvelle plaque commémorative ne fera pas l’objet d’un vol comme la précédente”. Je constate une fois de plus, que certaines mémoires ne se transmettent plus, et ceci d’ailleurs depuis bien longtemps. D’où sans doute une explication en somme partielle du malaise et du malheur des gauches européennes. Pour le reste, on entendra peut-être dire par l’historien du futur que “les gauches n'ont pas voulu voir l'avènement du futur totalitarisme, pourtant bien terrible, car déjà, une partie de leurs instruments d'analyse se sont avérés à l’usage en partie au moins, périmés”.

Place de la Constitution. Athènes, le 16 juillet

Des bougies, suivant l'appel de Stélios Kymbouropoulos. Athènes, le 16 juillet

Manifestation et concert. Place de la Constitution. Athènes, le 16 juillet

Stélios Kymbouropoulos devant le “Parlement”. Athènes, le 16 juillet

Non au Quatrième Reich”. Place de la Constitution. Athènes, le 16 juillet

Et comme le dirait le poète, lorsqu'enfin les “administrateurs et réformateurs” auront quitté la scène ayant tout défini, corrigé, amputé et pris des honoraires bien mérités, il ne nous reste qu'à constater ce qui subsiste d'un tel acharnement chirurgical. Et d’abord cet état de notre société sectionnée en tant de mondes parallèles qui se croisent parfois sur les mêmes trottoirs, mais s’ignorant mutuellement. Comme l’autre jour rue de Stade, situation observée, entre le mendiant, les passants et les manifestants, spectacle alors si sidérant, et toutefois à la juste... hauteur de notre temps de mutation. Sur cette banderole on pouvait alors lire: “Nous ne sommes pas que des chiffres”, c’est toujours possible !

Le mendiant, les passants et les manifestants. Athènes, le 16 juillet

De toute évidence, l’illustration de notre temps des mutations reste encore assez floue et néanmoins colorée. Les journalistes internationaux furent bien présents au centre-ville et déjà, sur la place de la Constitution, certainement accrédités. Au même moment et sur nos murs on peut parfois découvrir un certain... art figuratif suggérant le bonheur, tandis que certains citoyens inconnus certainement non-accrédités, laissent alors quelques gobelets remplis d’eau, pour aussi désaltérer nos adespotes chiens et chats.

“Je suis joyeux ?”. Athènes, le 16 juillet

Reporteur. Athènes, le 16 juillet

Gobelet. Athènes, le 16 juillet

Athènes, le 16 juillet

Puis et comme désormais depuis un bon moment déjà, derrière les manifestants et dans un sens accrédités il faut bien le dire, on découvre ces autres récupérateurs des canettes, fouillant faisant preuve de tant de... professionnalisme dans les poubelles qui débordent. De la misère ordinaire diraient certains, ou de la trivialité, pour ceux par exemple qui ont toujours connu ce... type d’économie ailleurs, parfois loin de l’Europe mais pas toujours. On découvre aussi que, les médias allemands n’ignorent, ni la misère des Grecs, ni les fractures de la société grecque.

Le “récupérateur” des poubelles. Athènes, le 16 juillet

Focus sur la misère grecque. Librairie allemande. Athènes, le 16 juillet

Ces nuits douces de juillet 2013, sont déjà d’une bien autre saveur, que celles de juillet 2012, on dirait même comme entre deux bonnes décennies. Les parures changent, les apparences aussi. En traînant ainsi nos apparences en ville, on peut alors croiser ces autres ombres fouillant les poubelles comme aussi celles, des silhouettes des policiers qui nous surveillent. Images floues d’une époque en cours d’installation, à l’image des logiciels sur nos disques durs. La barre d’avancement n’est pas arrivée jusqu’au bout. Sur un mur toujours rue du Stade on peut pourtant lire: “La victoire sera celle des peuples”, disons que c’est possible !

Poubelles de nuit. Athènes, le 16 juillet

Policiers de nuit. Athènes, le 16 juillet

La victoire sera celle des peuples”. Athènes, le 16 juillet

Le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble a quitté Athènes ce jeudi soir. L’essentiel ainsi retenu de sa venue par les médias est sans importance. Seule la symbolique d’une telle visite reste entière. Pour le reste et... comme prévu, il n’a pas entendu le cri de Stélios Kymbouropoulos, il n’a pas vu son rire et il n’aura pas lu notre vieux poète: “Peut-être la décision serait-elle prématurée, - toute hâte est dangereuse, on peut la regretter. - Il est certes malheureux, que, dans la Colonie, - il se pose tant de problèmes - mais, n'est pas là le lot de toute entreprise humaine? - Puis, - ne faut-il pas le dire aussi? - quoi qu'il en soit, nous allons de l'avant.” Effectivement.

Place de la Constitution. Athènes, le 18 juillet

Ce jeudi soir, un certain peuple de gauche a manifesté au centre-ville et jusque sur la place de la Constitution passant outre de l’interdiction. Certes et pour l’essentiel, la visite de Wolfgang Schäuble était déjà terminée. L’histoire nous dira si cette manifestation ne révélait pas par exemple du... sauvetage de l’honneur. J’ai remarqué qu’au moins, le cœur y était en tout cas, et à défaut du grand nombre.

Touristes observant la manifestation. Athènes, le 18 juillet

Policiers devant le “Parlement”. Athènes, le 18 juillet

Je suis un citoyen de ce pays...” Athènes, le 18 juillet

Place de la Constitution. Athènes, le 18 juillet

SYRIZA était représenté en... dose homéopathique on dirait, c'est-à-dire, par une partie de sa mouvance gauche, dont de la présence physique de son chef, le député et porte-parole du parti de la Gauche radicale, Panagiotis Lafazanis. Je lui ai posé d’ailleurs et comme certains journalistes... la question habituelle du jour. Sa réponse fut sans surprise: “Je trouve que c'est déjà bien que de manifester contre cette visite mais ce n’est guère suffisant. Seulement, il va falloir mobiliser le peuple, faire tout pour que les gens descendent dans la rue”. Qui dirait le contraire ?

Panagiotis Lafazanis, place de la Constitution. Athènes, le 18 juillet

J’ai aussi noté, qu’à un moment où le rassemblement n’avait pas encore commencé, des “négociations” ont semblé nécessaires, entre certains manifestants et les policiers. J’ai remarqué que le ton de cet échange était resté assez calme et pour tout dire, convenable. “Je suis un citoyen de ce pays et je veux me rendre place de la Constitution pour manifester pacifiquement, j’ai tout de même encore ce droit ou non ?”, disait alors un homme bien agité.

Schäuble dehors...”, place de la Constitution. Athènes, le 18 juillet

Rue du Stade. Athènes, le 18 juillet

Rue du Stade. Athènes, le 18 juillet

Les policiers ont visiblement reçu l’ordre de laisser passer les manifestants et c’est ainsi que le cortège a pris la direction de la place de la Constitution. C’est alors sous un soleil déjà bien bas que certains touristes du jour découvrirent alors cet autre visage de la ville d’Athéna, ou sinon, les visages des militants du parti d’extrême-gauche ANTARSYA, avant même le Parthénon. Quoi qu'il en soit, nous irions de l'avant.

Place de la Constitution. Athènes, le 18 juillet




* Photo de couverture: Stélios Kymbouropoulos. Athènes, le 16 juillet

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