Tuesday, 23 July 2013

Nuits d'Athènes/Nights in Athens


Manifestement, ce mois de juillet n’est plus comme les autres. En cet été 2013 nous nous éloignons alors bien davantage du passé. Et nous nous éloignerions même autant entre nous, certains liens deviennent plus distants, étant donné, que nos solidarités n’ont... plus rien d’automatique. Une certaine Grèce des côtes et surtout des îles, plus touristique que jamais, se détache à sa manière et jusqu’à un certain seuil déjà, du “sort commun” et des amertumes de la capitale. Récemment, et ceci durant le même jour, François Hollande et Jean-Claude Juncker ont visité l’île d’Ulysse en mer Ionienne à bord de yachts luxueux, sauf... qu’ils n’avaient pas choisi la même baie... preuve si l’en est que l’Europe est toujours grande, d’après le “Quotidien des Rédacteurs” daté du 23 juillet en tout cas, qui rapporte la nouvelle. Le titre de l’article est évocateur rien que par son apparente simplicité: “Vacances en Grèce”. On peut alors soupirer, notre pays, bien qu’occupé par les... seigneurs Sith de la dette demeure attractif, ceci explique peut-être cela.

Policiers. Athènes, juillet 2013

Du côté d’Athènes en attendant, nous sommes toujours bien surveillés par les forces de l’ordre, certaines catégories socioprofessionnelles manifestent encore, tandis que d’autres, préfèrent... l’expression politiquement fatidique des plages proches. À défaut d’autres perspectives comme on dit. Nous sommes assez fatigués et nous avons du mal à inventer paraît-il. Certes, une multitude d'exemples “d'autogestion d'urgence” répondent déjà à certains besoins nés de la crise: Échange de services ou de résidences, cuisines collectives, “regroupements familiaux” contraints et forcés, réseaux d'aide et d'entre-aide, “monnaies parallèles et banques de temps”, création de “nouveaux villages collectifs”. Ce n’est guère suffisant.

Puis, c’était dimanche 21 juillet au soir, un homme a trouvé la mort dans une maison en ruines déjà depuis des années, ce fut suite à un incendie. “Normalement, elle était inhabitée. Nous ignorions qu'un sans-abri y avait trouvé refuge”, ont déclaré les voisins, “Quotidien des Rédacteurs” du 23 juillet. À défaut d’autres perspectives... comme on dit.

Manifestants. Athènes, juillet 2013

L’incendie, c’est bien entendu, l'envers de la médaille de “l'autogestion”, au même titre que la prostitution concernant une nouvelle population déjà féminine, étudiantes et ménagères, ou que les nouvelles drogues à base de produits chimiques, comme le liquide de batterie. Telle la “sisha” dont la dose est vendue peu cher, et c’est en quelques mois paraît-il que les sujets finissent alors par décéder. Pour les plus “nantis”, et certainement pour nos ruraux, c'est également la banalisation de la culture du cannabis à... usage familial et parfois ou pour en faire “un petit commerce” qui prend des dimensions jusque là inégalées, d'après mes informations par exemple, en provenance de la région de Thessalie en Grèce centrale.

Et au beau milieu de l’été et du sort trop commun voilà que notre lointain cousin Yorgos, l’ancien boursicoteur, est en train de sombrer, à la fois dans la misère et surtout dans l’aporie, ce dernier terme signifie autant en grec “sans ressources”. Yorgos s’obstine à habiter les beaux quartiers au Nord d’Athènes, il n’a pas versé de loyer depuis plus de six mois et il roule sans assurance et à défaut de vignette automobile. “Le pire c'est qu'il vient de brancher illégalement son installation domestique sur le réseau de la Régie, car il était resté sans électricité depuis fin juin. Yorgos c’est la déchéance, plus évidemment son alcoolisme qui s’est aggravé. Son frère lui offre même la possibilité d’habiter une maison vide au village, c’est dans la région de Volos, mais Yorgos s'y refuse. Il insiste, il veut rester à Athènes. Il n’admet pas qu’il devrait se mettre à l’abri, lui, sa femme également au chômage, ainsi que leur fils surtout”, s’indigne alors notre cousin Mihalis.

Exilés politiques... et un chat. Île d'Anafi en 1938. Source: Margaret Kenna

Voilà le résumé sur Yorgos et sur bien d’autres, potentiellement encore de chez nous. Nous sommes bien loin des “autogestions inévitables” qui régnaient alors dans les prisons et à travers les îles de déportation. En ces autres temps si durs, et à Anafi par exemple, dont l’univers concentrationnaire est étudié par l’anthropologue Margaret Kenna. C’est loin et pourtant, certains... anachronismes d’époque nous paraissent désormais mieux audibles qu’avant la dite “crise”. Même si d’après mes informations, les habitants de la petite Anafi, ils sont peu nombreux il faut bien le dire, s’en sortent toujours bien, grâce à un tourisme certain, plus qu’à un certain tourisme comme ailleurs. À Anafi on ne connaît pas la misère et la crise des villes, c’est certain, d’autant plus, qu’il s’agit d’un espace peu densément peuplé.

Exilé politique. Anafi, 1941. Source: Margaret Kenna

Je pense que nos autogestions de 2013, et d'urgence qui plus est et contenant si possible un certain message politique, ne répondent que partiellement à cette mise en place implacable du nouveau régime. Comme du contrôle par exemple du pays, par l'hyper-Caisse issue de l’organisme TAIPED. Ce dernier, s’apprête dernièrement à vendre aux “investisseurs”, certaines bandes côtières et certaines îles, s'agissant, il faut aussi le souligner, d’espaces parfois protégés et même classés “Natura 2000”.

Les pétitions, ainsi que les questions posées au Parlement Européen, sans constituer des actions inutiles, n'ont pas fait reculer si ce n'est que d'un petit mètre, ce rouleau compresseur. Et les “autogestions” encore moins. Pour l'instant ! Car on vient d’apprendre qu’un cadre du TAIPED a été chassé récemment de l’île de Thassos au Nord de la mer Égée, où il s’était rendu pour recueillir des données administratives et topographiques. Il a été déclaré indésirable, autant par le maire de l’île, que par un collectif issu des habitants. Il a été ainsi aussitôt reconduit au port et embarqué de force à bord du ferry par une dizaine de personnes sous la “recommandation”... de ne plus voir un seul employé du TAIPED poser son pied sur Thassos, “Quotidien des Rédacteurs” du 22 juillet. Donc, tout n’est pas prêt à être perdu dans ce pays.

Adespote sur un bateaux de plaisance abandonné. Faliro, juillet 2013

Entre-temps, il y en a beaucoup de biens et d’usages qui se perdent en ce moment en Grèce. Je remarque par exemple en ce mois de juillet 2013, combien des animaux adespotes se déplacent avec aisance à bord de certains navires de plaisance, ces derniers laissés à l’abandon par leurs propriétaires, comme à Faliro, au sud d’Athènes.

Il y a aussi les usages nouveaux ou retrouvés. Sur une plage près d'Athènes cette semaine, les vacanciers du jour... avaient ainsi apporté leurs glacières à défaut de leurs espoirs. Ils ne fréquentent plus les tavernes, ils ne partiront plus en vacances, ou sinon, chez leurs amis ou proches et qui possèdent encore un terrain ou une résidence près de la mer. Ils n'ont certes plus aucun doute sur ce qu'on leur veut depuis l’installation de la Troïka en Grèce, sauf qu'ils pensent au moins pouvoir se rendre sur la plage la plus proche. Même les journalistes à la radio 105.5 de SYRIZA, souhaitent chaque jour inlassablement à leurs auditeurs: “bonnes vacances”, en annonçant tel départ d’un de leurs... pour telle île de l'Égée. On peut se demander alors parfois, s’ils comprennent combien leurs auditeurs déjà, n'iront pratiquement nulle part cet été.

Athènes, juillet 2013

Finalement, et comme en politique, un semblant de normalité alors coutumière recouvre les actes ou les pensées. Le temps nouveau peut alors encore porter les habits de l'ancien, jusqu'au jour, où tout sera définitivement plus clair dans la... parousie du nouveau régime. Il est fort à craindre que ce moment ne vienne lors d’un prochain épisode... D’ailleurs, le Troïkanisme, à savoir les gouvernements ainsi que les instances de l'UE, utilisent ce même travestissement, non sans un certain succès il faut dire. On fait encore porter les habits de la démocratie représentative à l'européenne à de régimes qui ne le sont plus. En attendant sans doute... la mutation complète et accomplie. Nous serions “malgré nous” ces “observateurs... participants” au paradigme anthropologique du large consommateur, de cet être virtuellement branché et en interaction permanente, dématérialisée dans un sens déjà bien avant les “crises”. Et comme par hasard, telle est justement “l'anthropométrie” imposée par les algorithmes des marchés, dématérialisant des sociétés dans leur ensemble. Un méta-monde où l'emprise du fictif, ou “du vent frappé” comme on dit dans une expression grecque, emprise bien entendu sur le réel, est sans précédent historique connu (hormis l’emprise du sacré dans un sens), si nous voulons tenir compte des expériences passées, y compris politiques, des communautés humaines.

Samaras et Venizélos. Presse grecque, juillet 2013

Nos gauches n'ont pas assez vu ni analysé ce dernier paramètre, car peut-être issues d'un socle plus ancien de formation de pensée et de type d'action, et on laissé de côté leurs compromissions. Puis, j'ai l'impression que cette nouvelle historicité n'a pas été non plus assez réfléchie, pas encore en tout cas, par la communauté des sciences et des lettres non plus pour le dire ainsi.

Pour l’instant rien, vraiment rien ni personne, n'a pu s'opposer efficacement à la mise en place du Nouveau régime de la Troïka, si ce n'est qu'en y apportant un semblant de modération. Nous savons en outre presque tout sur notre situation, mais la société laminée et en phase de fascisation partiellement en tout cas, n'a ni la force et encore moins la méthode pour y faire face.

Graffiti naissant. Athènes, juillet 2013

Depuis l’affaire ERT, nous avons connu cette accélération pressentie déjà... des “morts subites”. Dimanche 21 juillet on a annoncé par voie de presse d’abord, la fermeture prochaine ou sinon la “restructuration radicale” d'après le Ministre Adonis Georgiadis, s’agissant de 6 à 9 hôpitaux à Athènes même. Je précise que Georgiadis est venu rejoindre la Nouvelle démocratie de Samaras depuis le parti de l'extrême-droite LAOS, en précurseur en quelque sorte de l'Aube dorée. Vendredi matin 19 juillet, lors de sa visite dans un hôpital athénien, escorté par la police anti-émeute, Georgiadis a été molesté par certains manifestants d'extrême gauche, tandis que demain mercredi 24 juillet, le personnel hospitalier du pays sera en grève. L’été grec n’est donc plus très apaisé. Sauf que chez certains, la nouvelle historicité n’a pas le même goût.

Tel Christos, le voisin, lequel vient de rentrer d'Autriche, où il a effectué un séjour de trois mois pour enfin travailler dans sa branche, c'est-à-dire, le bâtiment spécialisé en hôtellerie. Après avoir déposé... bien évidemment le bilan de son entreprise en décembre dernier. Christos est alors revenu d’Autriche... fier des ses positions, car encore plus “lucides” qu’avant: “Moi, j'ai été laminé, j'ai tout perdu, ces voleurs du gouvernement et des partis m'ont eu, j'ai été obligé de quitter ma famille pour enfin pouvoir nourrir mes enfants. Eh bien, ces idiots de l'ERT ou ces profs qui ne travaillent déjà pas l'été, ils peuvent alors les virer tous, basta. Qu’ils payent eux aussi, c’est leur tour à présent”.

Graffiti. Athènes, juillet 2013

Voilà ce que nous pouvons entendre ici ou là chez nous en ce moment. Je me demande dans quelle mesure ce processus ne serait pas irréversible, “d'en bas” comme “d'en haut”. Car Christos et bien d’autres comme lui, n’auront même pas ressenti la disparition de la radiotélévision publique ERT et encore moins du Troisième Programme culturel et musical.

Manos Hadjidakis avait déjà dit en son temps que cette destructuration de l'usage écrit de la langue grecque, ainsi que la perte de son sens de la musique et d'harmonie, précèdent et anticipent, la destruction de la société par la mafia politique, il a dit cela à une époque où la Troïka n'existait pas. C'est alors ainsi que les... enfants du Pirée n'ont que faire de la disparition du 3ème Programme culturel et musical de la Radio ERA (ERT), qui pourtant fut aussi celui de Manos. Mon ami écrivain et poète Fondas Ladis, lequel avait collaboré avec Mikis Theodorakis dans les années 1960, me disait alors ceci il y a quelques mois: “Nous, à gauche si l’on veut, nous avons perdu la grande bataille de la culture, de la langue et des images, voire des imaginaires. Nous n'avons rien opposé aux multiples déstructurations... et ceci, jusqu'au jour où nous nous sommes réveillés dans un autre pays... Mais rien n’est jamais perdu”

Sondage du 22 juillet, “Quotidien des Rédacteurs”.

D’après les récents sondages, SYRIZA (23,5%) arriverait en tête, suivi de la Nouvelle démocratie de Samaras (21,5%) ainsi que de la troisième force politique au pays... des vacances, l’Aube dorée (14,5%). Signe des temps, d’autres... enfants du Pirée habillés en noir et rangés à la manière... des bataillons, avaient investi samedi dernier 20 juillet le quai No 8. Ils distribuaient le journal ainsi que des imprimés de l’Aube dorée aux voyageurs. “C'est rien”, répondit alors une mère aux apories évidentes de ses enfants. En réalité tout le monde faisait comme si de rien n’était. À la question “Greek nazi ?” d’un touriste, un des nôtres répondit gêné par un seul mot: “Yes”, “Quotidien des Rédacteurs” du 22 juillet.

Disons que c’est la nouvelle lune de juillet, disons-nous également que nos touristes “d'en haut”, nous arrivent par yacht et de ce fait, ils ne risquent pas de se retrouver nez à nez avec les aubedoriens le quai No 8 du port du Pirée. La question et d'ailleurs l'aporie, chez nous se résume alors ainsi: “Que faire?”.

La lune au-dessus du Parlement. Athènes, juillet 2013

La population grecque subissant le choc durable depuis le mémorandum I, et jusqu'à sa quatrième version depuis la semaine dernière, peine à trouver une issue. Peut-être aussi, parce que nous ne sommes plus nous-mêmes, y compris dans certains de nos “petits gestes”... et quant aux... grands, cela laisse plutôt à désirer.

Plage en Attique. Juillet 2013

Les plus lucides d’entre nous, ont déjà saisi le sens... entier de la “nouvelle historicité”: Notre régime politique relève d'une variante en gestation se situant entre la “territorialisation” du pays, voire son amputation territoriale future, l'effondrement social et sociétal durable, et l'instauration d'une forme de dictature prétendument d’ailleurs “révélée” par une certaine “science économique”. Je dirais que le nouveau régime économiste, se “débarrasse” en ce moment des ruines ou des apparences démocratiques restantes. D'où une éventuelle “utilité” de l'Aube dorée par exemple, ce n'est plus à exclure. Nous aurions alors les lois Hartz... plus le fascisme, qui d'ailleurs, ne sera pas comme ses versions précédentes et ceci, en dépit de l'imaginaire historique des nos gauches par exemple.

Graffiti à droite, “Et au bout, c'est la Junte”. Athènes, juillet 2013

Nuits d'Athènes lunatiques, nuits politiques ?

Anafi, au même endroit que sur le cliché réalisé en 1941. Mai 2013




* Photo de couverture: Athènes rue Hermès, juillet 2013

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