Friday, 16 August 2013

“Ladri di biciclette”



Nous observons médusés toutes ces dernières mutations ahurissantes autour de nous. Fatalement, nous nous observons aussi. De toute évidence, la “crise” c’est du sable mouvant. Et nous ignorerions à son propos, le poids que notre société pourra encore supporter. Depuis mercredi dernier dans les quartiers ouest d’Athènes, la présence policière est très visible, suite à la mort de Thanasis Kanaoutis âgé de 19 ans. Sans ticket valide, il avait sauté ou il a été poussé du trolleybus après avoir subi la violence physique et verbale du contrôleur et peut-être du machiniste. “Nous sommes tous chômeurs dans ma famille...” auraient été ses derniers propos d’après certains témoins. Depuis, et sur les murs du quartier, les graffitis qui apparaissent ne portent qu’un seul message: “Vengeance”. Des machinistes sur la ligne cette même ligne 12 du trolleybus ont été aussitôt agressés d’après le porte-parole de leurs syndicats, N. Xydakis joint par les journalistes de la télévision “SKAI” par la suite.

La mort de Thanasis

Les témoins directs ont surtout insisté sur l’humiliation ainsi infligée à Thanasis. Une femme sous le choc, a même agressé les policiers dépêchés sur place. “Cette mort vous suivra partout et à chaque nuit” avait-t-elle hurlé à l’encontre du machiniste et du contrôleur. C’est vrai qu’une telle mort n’est jamais gratuite. D’après le reportage du “Quotidien des Rédacteurs” daté du 16 août, Thanasis Kanaoutis s’est senti humilié. Avant l’altercation avec le contrôleur il avait baissé sa tête et rougit de honte. On aura déjà compris que tous les êtres humains ne meurent pas égaux en dignité. C’est ainsi que certaines morts peuvent alors coûter cher à certains aux dires de tous en ce moment. À Thessalonique dans la nuit du 14 au 15 août, la police a arrêté d’après les reportages, “treize personnes alors âgées 19 à 44 ans, dont deux étrangers. Ils couvraient de graffitis hostiles aux contrôleurs, les bus de la Régie de la ville ainsi que certains guichets”. On l’aura aussi compris sûrement à nos dépens après trois ans de méta-démocratie réelle: Le régime troïkan ne craint ni nos partis issus de la gauche parlementaire, et encore moins nos syndicats... structurellement “paraplégiques”. Non, ce qui l’effraie, c’est plutôt l’incontrôlable, l’inattendu, le grand “hasard” détonateur.

Mon ami T. en tout cas, travailleur dont le salaire n’a pas été versé depuis trois mois, fait tout son possible pour toujours acheter et composter son ticket: “C'est une affaire de dignité avant tout. Je préfère marcher deux heures pour renter chez moi, plutôt que de subir l'humiliation. C'est ainsi aussi que je me lave tous les jours comme toujours et comme avant la crise, que je repasse mes chemises, que je présente à autrui un visage humain. Car je remarque qu’en ce moment, beaucoup de gens dans le métro se sont délaissés, ils sont crasseux et très mal habillés”. L’ahurissant imposé c’est qu’en ce moment en Grèce, il y a en somme trois grandes catégories socioprofessionnelles: ceux qui ont conservé une part de leurs revenus, ceux qui n’en ont plus, puis, ceux qui ont perdu leur dignité.

ERT, 14 août au soir

ERT, 14 août au soir

À la veille du 15 août, les rumeurs avaient couru sur l’intervention probable des forces de l’ordre pour déloger les frondeurs et autres “récalcitrants” du bâtiment de la radiotélévision, ERT. Entre-temps, la nouvelle para-structure audiovisuelle, NERIT, deviendra opérationnelle dans quelques semaines d’après le “gouvernement”. D’ailleurs, la liste comportant les premiers 577 membres de son personnel à été publiée dans la presse, les noms de nombreux anciens de l’ERT y figurent, d’abord il va falloir survivre. La politique, dont les appartenances et les sensibilités éventuelles deviennent de fait secondaires.

Et alors “d'en haut” le député SYRIZA et écrivain Petros Tatsopoulos a déjà estimé publiquement qu’une collaboration gouvernementale et à défaut d’autre issue probable, ne serait pas à exclure entre SYRIZA et la Nouvelle démocratie ou le PASOK. Dans un tweet qui depuis a enflammé la blogosphère grecque, l’écrivaine et historienne Lena Divani a prétendu “que ce n'est pas parce qu'un fraudeur peut se jeter par la fenêtre que les contrôleurs n'auront plus le droit d’effectuer leur travail”. Petros Tatsopoulos s’est empressé à exprimer publiquement sa sympathie à Lena Divani.

Le chien peureux. ERT, au soir du 14 août

Visiblement, la barrière anatomique de notre société est sur le point d’être atteinte. Il y a ceux qui ont conservé une part de leurs revenus, ceux qui n’en ont plus, puis, ceux qui ont perdu leur dignité. Madame Malamatenia, une retraitée de 84 ans dont le fils a émigré au Canada ne nous a pas dit autre chose l’autre jour: “Tout part en morceaux. Mes nièces et leurs maris réunis, gagnent aux mieux trente euros par jour. Ils ont des enfants à nourrir, des factures à payer. Ceux de SYRIZA, les députés, les cadres, tous ces beaux parleurs ne font rien non plus, au contraire, que du bla-bla. Leurs salaires pourtant tombent toujours à l’heure et à la grande différence de tout le monde. Voilà l’essentiel”. Nous nous sommes déplacés chez elle pour lui apporter des médicaments que son fils a fait parvenir par l’intermédiaire d’un ami commun, et pour l’encourager... à vivre. Elle vit seule dans un immeuble voisin.

Petros Tatsopoulos et Lena Divani, tous deux chroniqueurs au quotidien pro PASOK “Ta Nea” il n’y a pas si longtemps, font partie des écrivais nourris et récompensés par le... meilleur du Pasokisme comme et par ces prix littéraires cooptés et ceci, durant des années. Madame Malamatenia ne fait certainement pas du... populisme et les “élites” politiques et intellectuelles du pays semblent s’interdire délibérément tout lien avec la... destinée globale. Ils ont ainsi perdu l’essentiel d’une certaine dignité, ce qu’est désormais visible, leur royaume est nu. Les masques tombent, mais alors toutes. À Athènes et dans les grandes villes en tout cas, tout le monde le dit, car ailleurs dans le pays, les “syllogismes collectifs” ne sont pas autant “clarifiés”.

On se souviendra donc d’Aristote et de ses “Histoires des animaux”... qui sont aussi bien les nôtres: “Tout ce qui concerne l'organisation entière des animaux et leur reproduction est tel qu'on vient de le voir. Leurs actes, et leur genre de vie, avec leurs caractères et leurs modes d'alimentation, n'offrent pas moins de différence. Dans la plupart des animaux autres que l'homme il se montre aussi des traces des facultés diverses de l'âme, qui se manifestent plus particulièrement dans l'espèce humaine. Ainsi, la facilité à se laisser dompter et la résistance sauvage, la douceur et la méchanceté, le courage et la lâcheté, la timidité et l'audace, la colère et la ruse, sont dans beaucoup d'entre eux autant de ressemblances, qui vont même jusqu'à reproduire la pensée et l'intelligence, comme nous l'avons dit en traitant des parties de l'animal”, traduction française de 1883.

Aristote, “Histoires des Animaux”, édition grecque de 1994

On retiendra donc de cette semaine du 15 août, l’attentisme finissant qui règne chez les... réservistes à ERT. Parmi eux et parmi ceux qui produisent encore le programme libre, il y ceux qui ont déjà signé un précontrat avec NERIT, la nouvelle “radiotélévision publique”. Yorgos Tsiaras qui signe le reportage pour le “Quotidien des Rédacteurs” du 16 août, rapporte que dans le hall, une jeune femme a violement interpelé le président du syndicat PROSPERT Panagiotis Kalfagiannis: “Tu sais, il y a un qui a retourné sa veste, il a signé avec NERIT, sauf qu’il est actuellement en direct, alors t'en feras quoi ? Tu peux certes fermer ta gueule. Qu’on aille le déloger, le balancer en dehors du studio. Un ancien ERT fit remarquer que la seule issue alors digne qui nous reste, c'est que la police vienne nous déloger, maintenant que notre lutte a été trahie de l'intérieur”.

Yorgos Tsiaras rappelle cette triste évidence: “Ceux qui gardent le bâtiment sont de moins en moins nombreux. Ceux de l'ERT ont été trahis par la société mais d'abord, par les partis de la Gauche qui ont utilisé cette lutte à de fins politiciens et à présent, ils attendent désormais cyniquement la prochaine occasion, la prochaine ERT”. Mon ami A., cadre SYRIZA très amer aussi, est du même avis. J’y ajouterais seulement, qu’une cause à la démobilisation ambiante du moment serait bien celle-ci. En tout cas, j’ai aussi remarqué côté ERT au soir du 14 août, ce changement d’humeur, palpable à travers tous les esprits, en plus d’un pauvre chien très peureux ! Au moins, le concert de Maria Reboutsika, comme tous ces moments musicaux sur la planète précaire des ERTiens fut un véritable moment de joie et d’espoir.

Dessin de Mihalis Koundouris. “Quotidien des Rédacteurs” du 15 août

Nos nombreux touristes qui admirent tant l’Acropole n’auront rien remarqué de tout cela. Peut-être tout de même un peu, ceux de Santorin, car voilà déjà quatre jours que la panne d’électricité sur Santorin n’a été complètement réparée. Encore heureux, ils n’ont pas eu l’occasion de tester les évacuations en urgence, ni nos hospitalisation sous le soleil du troïkanisme, exactement.

Touristes sous l'Acropole. Athènes, août 2013

Chez le bouquiniste. Athènes, août 2013

Notre pays déjà très ancien paraît-il, vieillit alors très mal en ce moment. Comme ses pratiques, ses croyances ainsi que ses blocages. En trois ans seulement de mémorandum, nous avons déjà pris plus de vingt ans de “temps normal” sur le dos. Nous observons ainsi médusés toutes ces mutations ahurissantes autour de nous et nous savons désormais bien reconnaître ce qui n’est plus. Le problème reste pourtant entier, tant que l’antithèse à la méta-démocratie actuelle n’apparaisse guère. Espérons-la démocratique au moins...

Cassettes audio de l'ancien temps. Rue d'Athènes, août 2013

Athènes, août 2013

Maria Reboutsika. ERT, le 14 août

Nos petits et grands gestes changent et changent aussi de signification. Notre regard aussi, y compris cinématographique. À la cinémathèque de Grèce, c’est dans sa salle d’été, autrement-dit en plein air, que nous avons redécouvert les bicyclettes de Rome ainsi que leurs voleurs, de Vittorio De Sica, de 1948 et de toujours.

La dépouille de Thanasis Kanaoutis vient d’être inhumée ce soir 16 août. Plus de trois mille personnes ont assisté aux obsèques. Aux alentours, la police a fermé toutes les stations du métro. Des graffitis apparaissent un peu partout en ville et même, sur du matériel roulant: “Assassins - Vengeance”. Déjà que nous voyons les “Ladri di biciclette” sous un regard nouveau et si... frais. Nous y sommes, ou presque. “La bicyclette, ou tu la retrouves tout de suite, ou tu ne la retrouves plus”. La “crise” c’est du sable mouvant.

Ladri di biciclette à la Cinémathèque. Athènes, août 2013




* Photo de couverture: ERT, 14 août

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