Tuesday, 22 October 2013

La dignité en marche/Dignity in motion



J’ai rencontré ces marcheurs mardi 22 octobre au matin et au premier étage du bâtiment de la radiotélévision publique ERT. Autogérée comme tout le monde sait et avec succès depuis juin dernier. Manolis Stathopoulos de Thessalonique et les siens, sont ces gardiens des écoles... ainsi “supprimés” d’une seule rature du mémorandum, il y a quelques semaines. Manolis et ses camarades étaient partis à pied de Thessalonique pour rejoindre Athènes. Arrivés lundi 21 octobre au soir, après 24 jours de marche, ils ont été accueillis en héros par le personnel... combattant de l’ERT, où ils ont pu passé la nuit.

Devant ERT. Athènes, le 22 octobre


Mardi matin, c’est alors à l’heure du café qu’ils s’apprêtaient à reprendre le chemin, leur dernier chemin pour atteindre la place de la Constitution et le “Parlement”. La cafeteria des ERTiens était bien pleine. À part les marcheurs arrivés la veille, d’autres gardiens licenciés étaient sur le point de se joindre au mouvement, ces derniers, venus en autocar depuis les quartiers de la capitale, ou encore, depuis la Crète, l’île de Lesbos, la Thessalie, ou même depuis les campagnes de la Grèce du nord.

Incontestablement, Manolis Stathopoulos de Thessalonique est leur héros. Je l’ai rencontré peu avant son passage au direct matinal de la chaîne NET (ERT). “Les autres chaînes du... grand privé comme on dit, ont pratiquement ignoré l'événement. La dernière marche à pied entre Thessalonique et Athènes date de 1982. Cette année, nous avons aussi voulu rendre hommage à Grigoris Lambrakis et à sa lutte à l’époque. Il a été assassiné à Thessalonique comme tout le monde sait. Sa mémoire est vivante, et surtout en ce moment”.

Café du matin pour les marcheurs de Thessalonique. ERT, le 22 octobre

Marcheur soigné. ERT, le 22 octobre

Tandis que certains marcheurs étaient encore soignés mardi matin par les infirmiers engagés au dispensaire de l’ERT, le café fut quelque peu prolongé. Les marcheurs de Thessalonique avaient retrouvé ces autres... rayés de la carte scolaire des gardiens, ils ont pu enfin se raconter leur histoire immédiate, à la fois déterminés, joyeux et résignés à l’image des mentalités grecques du moment. “Nous marchons pour la dignité” affirmaient-ils.

Manolis ne sait fait guère d’illusions, du moins immédiates: “Nous demandons au gouvernement tout simplement, le retrait de cette loi, ni plus, ni moins. Nous savons qu’il ne reculera pas. Sauf que de nombreuses petites batailles parmi celles que nous livrons en ce moment ont déjà été ainsi gagnées et acquises. Par exemple, avant notre marche, tous les tribunaux saisis par nos avocats, avaient rejeté toutes nos actions engagées, certes au cas par cas. Essentiellement, nous voulons démontrer que ce texte initié par le gouvernement est anticonstitutionnel. Et comme par... miracle, dès notre départ de Thessalonique, les décisions prononcées depuis, s’agissant certes d’arrêts ayant caractère provisoire, nous ont été toutes favorables. Étrange pays... et étrange justice !

Vers le studio. ERT, le 22 octobre

Le plus important et pour tout dire le plus émouvant, tient des retrouvailles entre confrères. Je n’avais pas vu certains depuis presque douze ans. Aujourd’hui, c’est notre 25ème journée de marche. Nous exigeons le retrait de cette loi. Les écoles sont dépourvues de surveillance, des dealeurs de drogue rodent, certains locaux sont déjà endommagés, voire vandalisés, c’est triste et c’est grave. Le gouvernement annonce l’embauche de 3.800 nouveaux gardiens, ils seront tout simplement dénommés ‘agents’. Ils seront rémunérés à hauteur de 420 euros par mois sur cinq mois. Le financement provient des programmes ESPA, autrement-dit, de l’UE. De ce fait, il ne peut être que provisoire et d’ailleurs très probablement non renouvelable. Tandis que nous, nous étions des salariés... véritables, en CDI. Je gagnais 1.300 euros par mois en 2010 et 820 euros par mois en 2013 après toute cette austérité, mais tout de même sur douze mois. Nous savons que comme pour tout le reste, notre service sera privatisé. Voilà le fond du problème”.

Manolis Stathopoulos, Costas Capetanidis et Maria Lina avait alors emprunté le couloir débouchant au grand studio installé au sous-sol du bâtiment. Les journalistes ont accueilli ces marcheurs comme il se le doit. “Nous voilà ainsi en compagnie des témoins de Thessalonique. Ils mènent leur lutte comme nous tous ici nous menons la nôtre. Nous avons démontré que la télévision ERT peut fonctionner, et d’ailleurs mieux qu’auparavant, c'est-à-dire délivrée de la pression des maîtres-gouvernants”. Sur le teeshirt de Maria on pouvait lire ceci: “Non à la misère”.

Dans le studio. ERT, le 22 octobre

Pour Manolis, “cette marche est autant un Marathon... de l'excédent primaire (solde budgétaire hors charge de la dette) et de l'amour. C'est seulement l'amour des autres qui a fait de moi un héros. Rien d'autre. Nous avons été entourés de tout le monde, chaque soir nous tombions même je dirais dans leurs bras. Les collectifs, les syndicats bien que dubitatifs au départ, les collectivités, les municipalités ont aussitôt ouvert leurs gymnases ou leurs salles municipales pour nous loger... moi-même, j’ai été brièvement hospitalisé et soigné sur le chemin ; le miracle, tient de la solidarité ainsi que des sentiments partagés entre nous tous”.

Et comme à la guerre, vous nous rejoignez à présent ici, sur le front de l'ERT”, a précisé un journaliste. “C'est autant le Marathon de la Résistance”, répondirent d’une seule voix les trois marcheurs de la dignité.

Dans le studio. ERT, le 22 octobre

Ils ont également raconté leur quotidien. Réveil à 6h du matin, départ chaque jour vers 7h pour marcher jusqu’à 18h, en observant un certain nombre de poses pour parcourir environ vingt kilomètres par jour. “Nous avions d’emblée prévu comme vivres, des fruits secs, du miel et du tahini et évidemment de l'eau. Mais très rapidement, c'est de bouche à oreille que les habitants ont appris la nouvelle de notre passage. Ils nous alors offert de la nourriture, de l’eau et surtout de l’affection. C’est ainsi que nous avons pu tenir. Le plus dur, c’était de ne pas craquer pendant la dernière semaine et de ne pas reculer au début, c'est-à-dire, quand les policiers nous ont signifié que l’autoroute ne nous appartient pas, et la route nationale non plus d’ailleurs, et que de ce fait nous devions... rentrer chez nous. Le tout, au premier soir et sous une pluie battante. Nous avons téléphoné à certains députés de l’opposition, lesquels ont pu enfin agir au niveau du Parlement... et la situation a été débloquée. Cette dure rencontre avec les policiers était alors un moment bien poignant pour tous

Après l'émission. ERT, le 22 octobre

Photo souvenir. ERT, le 22 octobre

Manolis Stathopoulos interviewé par les journalistes d'une chaîne privé. ERT, le 22 octobre

Manolis et les siens rejoints par bien d’autres ont ainsi repris le chemin de la marche, le dernier du moment en tout cas. Parmi leurs slogans, “Travail et dignité”, “Soit Nous, soit Eux”, en plus de celui du parti du “Plan-B” à propos... du “Prix à payer pour l'euro”, autant dire, mourir pour l’euro.

.“Travail et dignité”. ERT, le 22 octobre

Soit Nous, soit Eux”. ERT, le 22 octobre

Le prix de l'Euro”. ERT, le 22 octobre

Devant la porte des bureaux de notre Troisième Programme radiophonique culturel et musical, refondé en bien d’autres temps par Manos Hadjidakis, une rebelle de l’ERT nous faisait part de ses craintes: “Je crois que Samaras ira faire usage des forces spéciales de la Police contre nous. Tôt ou tard, ils ordonneront l'assaut pour ainsi reprendre ce bâtiment. Nous les gênons énormément, d’abord par notre travail, puis, par la qualité de notre programme et même, par la participation citoyenne. L’invention gouvernementale par contre, c'est-à-dire cette télévision DT est une énorme farce et en même temps un grossier plagiat du service public. Eh bien la DT ne peut pas couvrir les grands événements et notamment, la Présidence de la Grèce à l’Union Européenne à compter du 1er janvier 2014. Donc... nous nous attendons à cette invasion. Seulement voilà notre regret... les partis de la gauche n’ont pas pu, ou peut-être pas voulu nous soutenir, disons de manière concrète et pratique”.

Devant les bureaux du Troisième Programme. ERT, le 22 octobre

Je dirais toutefois que les policiers ordinaires postés devant le bâtiment de l’ERT en ce mardi, ainsi que leurs officiers ont été plutôt avenants. En attentant le départ du cortège, l’endroit où Achilléas Panagoulis a trouvé la mort avait été même fleuri. Ce journaliste travaillant pour le quotidien “Ethnos”, et qui “était souvent présent ici en signe de solidarité. Il a été fauché par une voiture devant le portail de l'ERT dans la nuit du 4 septembre 2013. Il avait 39 ans. Il ne sera pas oublié”, affirment ses confrères.

En mémoire d'Achilléas Panagoulis. ERT, le 22 octobre

Le cortège. ERT, le 22 octobre

C’est aussi de la sorte que la dite “crise” avale ces grands enfants que nous sommes. Et le cortège s’est mis en marche. Tout le monde a alors pris le chemin du centre-ville, à l’exception certes, de l’animal adespote des lieux ainsi que des autres “adespotes” (sans maître), encore œuvrant à l’intérieur du bâtiment de l’ERT.

Animal adespote. ERT, le 22 octobre




* Photo de couverture: ERT. Athènes, le 22 octobre

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