Monday, 18 November 2013

La mémoire du futur/Memories for the future



Entre deux moments de paroxysme décisif, l’histoire ne tient parfois qu’à un fil. Et en ces temps, nous y sommes Grèce... bien en équilibristes. Il y a tout juste quarante ans, la dite “génération de l'École Polytechnique” se révoltait contre la junte des colonels. La révolte a été d’abord écrasée dans le sang au soir du vendredi 17 novembre et aussitôt, autant (que possible) instrumentalisée par ceux de la junte qui comme Ioannidis... s’y préparaient à prendre la relève après avoir renversé l’homme fort du régime, le colonel Georgios Papadopoulos.

Polytechnique. Athènes, le 16 novembre

Depuis 1973, “la Polytechnique” comme on dit en Grèce, devient à la fois un symbole, un mythe fondateur et autant un lieu de mémoire, forcément retravaillés. Les gouvernements successifs ont voulu faire du 17 novembre une presque fête nationale si possible unificatrice, “car la Polytechnique symbolise plus qu’autre chose, la résistance du peuple grec contre le régime des Colonels” tandis que pour les gauches grecques, il s’agissait avant tout, d’une journée “de commémoration dans la lutte”.

Parmi les stéréotypes en vogue il y a déjà celui qui (se) représente cette génération unie comme un bloc et qui depuis, en a profité de la situation pour ensuite plonger tout un pays dans l’abime. Certes, la speakerine de la radio des étudiants du temps de leur... enclos polytechnique de novembre fut une certaine Maria Damanaki, ancienne député KKE (PC grec), ensuite de Synaspismos (co-ancêtre de SYRIZA !) et enfin de l’ultime PASOK du petit Georges Papandréou.

Entre deux époques. Quotidien “Elefterotypia” du 17 novembre

Ce dernier, a proposé et ainsi propulsé l’infatigable Maria au poste de commissaire à la Commission de Bruxelles, haut-lieu... microphonique des lobbies qui ne s’occupent que des intérêts privés et d’abord de leurs. Comme pareillement Christos Papoutsis, lui aussi ancien de la révolte et pasokien requinqué de son passage par cette même Commission Européenne. Sauf que comme pour toutes les “générations”, stigmatiser les attitudes, puis en faire ensemble, cela relèverait d’un exercice de simplification.

L’histoire du monde post-déshumanisé (donc ce n’est pas forcement pour demain matin), retiendra et même à peine, comment et combien “notre” petit Georges, Christos et même Maria ont été ces piètres politiciens-marionnettes ayant si obligeamment obéi au règne de l’insignifiant. Au même titre bien évidemment que l’ensemble des autres “dirigeants” des pays de l’Union Européenne durant la dernière décennie avant sa disparition. Mais il y a aussi ces autres anciens des organisations étudiantes de la période 1967-1974 qui ont défilé dimanche 17 novembre dans les rues d’Athènes et qui n’ont pas perdu un certain sens de leur engagement.

Les anciens étudiants de la période 1967-1974. Athènes, le 17 novembre

Le défilé “de la mémoire et de la lutte qui continue” a fait descendre dans la rue plusieurs milliers de personnes à Athènes et à Thessalonique. Les partis et mouvements de la gauche grecque se sont mobilisés, il y a avait de l’émotion, de la colère et du courage... sans plus. Il y a eu aussi pratiquement huit mille policiers mobilisés de l’autre côté du bitume, la circulation a été interdite très en amont au passage de la manifestation et toutes les stations du métro situées au centre-ville ont été fermées.

Désormais, tout un monde abyssal sépare ceux qui gouvernent et la majorité écrasante des Grecs. Certains prétendent même que du temps des colonels le rejet du régime fut moins radical. C’est fort possible. Nikos Voutsis, député SYRIZA et étudiant à l’École Polytechnique très actif politiquement durant la révolte de 1973, a estimé samedi 16 novembre que certains mythes de l’après-dictature devraient être enfin clarifiés.

Le député SYRIZA Nikos Voutsis. Athènes, le 16 novembre

La révolte de novembre 1973 à Athènes

Il faut dire que l'idée très rependue après la chute de la dictature et qui consiste à considérer que la majorité de la population avait ainsi résisté est erronée. Non, les gens se tenaient bien calmes chez eux, attentistes, pour ne pas dire bienveillants vis-à-vis des dictateurs. Déjà dans les campagnes et surtout depuis que Papadopoulos avait effacé une partie des dettes des paysans c’était bien le cas. Le climat économique s’y prêtait d’ailleurs aussi indépendamment du régime politique d’alors après-tout. Nous résistions certes, mais nous étions en réalité une minorité. Sauf depuis la révolte de 1973. Elle n’a pas fait tomber les colonels, cependant, elle a certainement accéléré le processus de leur chute. La prise de conscience en phase avec le rejet de la dictature fut l’œuvre des derniers mois du régime, il faut le dire maintenant”.

Un autre mythe, très répandu en ce moment car véhiculé à la fois par l’Aube dorée et par certains ministres de l’extrême-droite au sein du “gouvernement” d’Antonis Samaras tel Adonis Georgiadis par exemple, impose cette révision historique qui consiste à affirmer non sans résonance “qu'à l'École Polytechnique et en novembre 1973, il n’y a pas eu de morts. Pas un seul”. Il y a eu pourtant et au moins une vingtaine. Lors de la soirée organisée par les Syrizistes du 4ème district d’Athènes en présence de Nikos Voutsis, il a été aussi question des victimes de cette répression alors féroce, leurs noms ont été cités, leurs biographies si brèves ont été reconstituées et présentées au moyen d’une vidéo.

Bâtiment central de l'École Polytechnique, novembre 1973

Même bâtiment en novembre 2013

Notre presse du 17 novembre revient également par exemple sur la mort de Toril Margrethe Engeland surnommée “Mona Lisa”, cette étudiante norvégienne, tuée par une balle à l’École Polytechnique, elle avait 22 ans. Comme elle revient sans cesse sur la revendication d’époque et de maintenant: “Du pain, de la Paideia (éducation) et de la liberté”. Nous ne nous attendions pas à ce retour d’une revendication pourtant acquise... et si brusquement aux dires de tout le monde.

La soirée organisée par les Syrizistes du 4ème district d’Athènes se voulait autant commémorative qu’actuelle. Maria Damanaki, homonyme et parente éloignée de la Commissaire à Bruxelles, éloignée y compris et surtout politiquement, a exposé son expérience depuis l’école publique où elle exerce son métier: “Je suis enseignante spécialisée pour enfants handicapés. Déjà nos classes sont menacées de suppression, ensuite, il n’y a plus de ramassage scolaire et ces enfants en difficulté alors évidente sont ainsi parfois privés d’école. Le manque d’enseignants a de même retardé la rentrée d’au moins un mois pour ces enfants, et dans certains cas de telles classes restent encore fermées à la mi-novembre. L’accès à l’école garanti pour tous les enfants sans discrimination inscrit dans notre Constitution est sacrifié par l’illégalité du mémorandum. À mon école comme ailleurs, nous collectons vivres, livres et vêtements pour un bon tiers des élèves. Nous assurons leur distribution à domicile dans la discrétion tandis que nos psychologues agissent bénévolement auprès des familles. Lorsque j’ai retrouvé un de mes élèves à la rentrée, celui-ci m’a aussitôt posé la question suivante: ‘Alors Madame, si le ministère supprime votre poste, aurai-je toujours accès à la distribution des vivres ?

Toril Margrethe Engeland, étudiante norvégienne. “Elefterotypia” du 17 novembre

Du pain, de la Paideia (éducation) et de la liberté. À bas la junte”, presse du 16-17 novembre 2013



Maria Damanaki, SYRIZA du 4ème district d’Athènes. Le 16 novembre

Parents et enfants ont déposé les fleurs de la mémoire devant le monument et sur les restes du grillage d’époque à l’École Polytechnique après le... passage du char des colonels. On évoque alors le passé forcement recomposé de notre temps présent. Il y a de l’émotion, sans pour autant généraliser ce sentiment sur l’ensemble de la population. Grecs de droite et Grecs de gauche s’y retrouvent néanmoins pour constater que la junte de la Troïka est bien réelle, même si la mémoire collective... plurielle peut diverger sur la révolte de 1973.

Et ceux de l’ERT, ont pu émettre durant quelques heures depuis leur studio temporaire de l’École Polytechnique, à la manière de la radio des étudiants et de Maria Damanaki d’il y a quarante ans. L’événement a été salué par l’ensemble de la presse de gauche... puis, silence radio. Seuls les ERTiens de Thessalonique continuent à émettre, d’où la visite de soutien d’Alexis Tsipras récemment.

École Polytechnique, le 16 novembre

Presse grecque du 16-17 novembre

Studio ERT de l'Ecole Polytechnique, le 16 novembre

Le presque grand monde des gauches grecques a défilé massivement dimanche 17 novembre, (autrement-dit un tiers de l’électorat et hors PS-PASOK grec politiquement situé comme tout le monde sait du côté de l’extrémisme de la droite ultralibérale). Tout le monde a remarqué qu’au centre-ville, les stations du métro ont été “préventivement” fermées par la police tandis que la circulation était déviée bien en amont. Plus 8.000 mille policiers et agents des renseignements ont été mobilisés à l’occasion. Tout le monde remarque ainsi, combien le pouvoir actuel craint les rassemblements, comme lors des fêtes nationales.

C’est un signe de plus que la Grèce se trouve sous un régime d’exception, à mi-chemin entre la méta-démocratie et la dictature formelle sous le haut-patronage des instances du dernier européisme. “Cette pauvre Europe, elle est d’abord une honte et ensuite une catastrophe. Et c'est alors la fin. L’UE s’est avérée être une tromperie monumentale” me disait un retraité rencontré dans un café. Il est de droite, issu de la vieille droite de Karamanlis et qui n’apprécie pas forcement “ces fiestas de la gauche chaque 17 novembre depuis 40 ans”. Inutile de dire qu’il ne votera plus jamais en faveur des partis du mémorandum, la dernière fois c’était en 2012.

ERT au défilé du 17 novembre à Athènes

Défilé du 17 novembre à Athènes

Défilé du 17 novembre et mesures de sécurité devant l'Ambassade d’Allemagne

Encadrement... au défilé du 17 novembre à Athènes

Devant les bureaux de la représentation de la Commission Européenne à Athènes, des manifestants issus des rangs d’ANTARSYA ont alors brûlé des reproductions agrandies de... “notre” monnaie trop unique, ainsi que l’étendard bleu des étoiles qui depuis un moment déjà nous tombent sur la tête ! Le tout, sous l’abrogation de la foule des autres manifestants. Les mentalités chargent vite en ce moment et pas qu’en Grèce.

Devant la représentation de la Commission Européenne. Athènes, le 18 novembre


Les brulures de l’histoire en gestation seront alors les cendres du futur, c’est bien connu. La manifestation a pris fin comme de coutume devant l’Ambassade des États-Unis. À part dans le quartier d’Exarcheia dans la soirée, et pour tout le reste, le calme coléreux régnait en ville. Entre-temps, une supposée “organisation de l'extrême-gauche armée” a revendiqué au matin du dimanche 17, l’assassinat des deux jeunes aubedoriens du 1er novembre. Nombreux sont ceux qui estiment que ce double assassinat serait plutôt l’œuvre des services... obscurs, voire secrets. Parmi eux et d’ailleurs en le disant publiquement, Manolis Glezos, héros de la Résistance et député SYRIZA ainsi que, Ilias Panagiotaros député Aube dorée.

La Grèce avance sous le vertige de l’histoire qui depuis trois ans a presque tout changé. Aux dires de tous la commémoration des 40 ans de la révolte de l’École Polytechnique n’a pas été le grand événement ainsi largement partagé, pour ce qui est de la participation des athéniens aux défilés du moins. Cependant, sa portée réelle est bien plus perceptible que jamais je dirais.

Athènes, le 17 novembre

Au soir du 18 novembre, les membres du Conseil de l’Université d’Athènes ont unanimement démissionné. Après avoir licencié une bonne partie de son personnel administratif, le ministre de l’Éducation sous l’Occupation de la Troïka est sur le point de faire intervenir la police afin que l’Université et l’École Polytechnique rouvrent leurs portes après onze semaines de grève. “Nous nous refusons à enseigner sous l'œil de la police” déclarent les universitaires. L’automne grec en ce novembre 2013 est bien lourd, comme il y a quarante ans.

D’après deux universitaires et intervenants lors de la soirée commémorative organisée par les Syrizistes du 4ème district d’Athènes, il n’y a que l’Université d’Athènes et l’École Polytechnique qui se trouvent si gravement touchées par les mesures de “la mise en disponibilité” d’une partie du personnel administratif. Les autres universités sont alors moins concernées. Ce n’est guère le hasard et encore moins un paradoxe mais plutôt un calcul symbolique d’une portée évidente. Ces deux établissements historiques symbolisent et incarnent à la fois la résistance à la dictature et aux occupants Allemands des années 1940 et autant, la réussite sociale par l’accès (certes incomplet) des classes dites laborieuses à la formation universitaire.

Le requiem de la classe moyenne”. Presse grecque, novembre 2013

En somme, une bonne partie de la classe moyenne grecque a été formée d’abord au sein de l’École Polytechnique et de l’Université d’Athènes. J’en déduis alors que briser ainsi le présent et le futur des deux établissements, passe autant par la destruction de la mémoire tangible et mobilisatrice de toute une génération d’architectes, d’ingénieurs, de médecins ou d’Archéologues. Et sans mémoire, le futur devient inimaginable sauf que l’histoire ne tient parfois qu’à un fil. Comme en ce moment. Pour une fois, nous avons l’impression que notre mémoire nous arrive du futur.

Animal “desposé” (non adespote). Athènes, le 17 novembre




* Photo de couverture: Défilé du 17 novembre à Athènes

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