Friday, 29 November 2013

La nouvelle boucherie/The new butchery



Devant le ministère de la Santé, médecins et de personnel hospitalier du secteur public manifestaient encore vendredi 29 novembre. Après tant de “disponibilités” annoncées, voilà que plus de 1000 médecins protestataires se voient privés de convention, “tel est mon Plan-B à leur égard, ils ne peuvent pas faire grève le matin et le même soir poursuivre les consultations dans leurs cabinets privés”, rétorque le ministre Adonis Georgiadis, mélangeant les genres ainsi que nos douleurs. L’essentiel, c’est que dans ce pays plus d’un tiers des habitants n’est plus affilié au Régime général devenu... régime d’exception, comme pour le reste de notre “démocratie”.

Devant le ministère de la Santé. Athènes, le 29 novembre

De nombreux hôpitaux publics ont du mal à assurer ces dernières semaines certains actes, tel l’hôpital départemental de Trikala en Thessalie, où “certains services restent fermés faute de personnel et faute de moyens” a insisté au micro de Real-FM (29 novembre), son médecin en chef au service d’Anatomie et cytologie pathologiques, Sakis Papadopoulos. Je l’avais rencontré il y a quelques mois à Trikala, apparemment la situation s’est encore aggravée.

Comme ailleurs et comme souvent, le ministre joue la carte de la propagande ambiante, évoquant ce qui peut être vrai comme la corruption de certains médecins, pour ainsi remodeler le système de santé dans le sens de sa privatisation la plus extrême et d’ailleurs très rapide. Tel est le sens de la petite histoire du ministre issu du parti de l’extrême-droite LAOS, et dont un prédécesseur venu de la social-démocratie pasokienne, Andréas Loverdos s’était plaint en son temps de la “longévité immesurée qui caractérise la vie des retraités grecs”.

Devant le ministère de la Santé. Athènes, le 29 novembre

Nous savons ce qui s’y passe dans nos hôpitaux, nous savons que désormais les chances de survie dans ce pays, après un accident par exemple, qui plus est, survenu dans une contrée lointaine ou une île, ces chances s’amenuisent de mois en mois, ce que nos touristes ne doivent pas oublier non plus... et ainsi de faire preuve de prévoyance et surtout de prudence.

La semaine prochaine nous attendons un ami Crétois qui depuis son île, il apprend que sa tumeur cancéreuse devient intraitable sur place. “L'hôpital d'Héraklion est sur le point de s'effondrer, ce qui s'y pratiquait avant, ne se fait plus, on m'a conseillé de partir à Athènes pendent qu'il est encore temps”. Notre ami est du moins assuré, voilà que c’est déjà d’un grand soulagement.

Et pendant ce temps... “qu'il est encore”, nos médecins et infirmiers, parfois directement débauchés de recruteurs venus d’Allemagne, quittent alors la Grèce et ses maux pour désormais soigner les habitants de la grande métropole. Rien que dans le Bade-Wurtemberg, 921 médecins grecs se sont installés entre janvier et septembre 2013, d’après le reportage du jour (“Angelioforos” et “Eleftherotypia” du 29 novembre). D’ailleurs, une équipe de médecins à l’hôpital de la ville de Freudenstadt, s’et récemment rendue à Thessalonique dans le but d’embaucher du personnel infirmier.

“Programme d'études en médecine-gestion de l'Université d'Aquila”. Hôpital athénien KAT, novembre 2013

Ailleurs, comme dans certains hôpitaux athéniens, des affiches font la promotion des programmes d’études spécialisés en Italie, en Grande-Bretagne ou encore en Allemagne. Notre pays se vide de sa vitalité et cela se ressent au point d’en inquiéter peut-être les “investisseurs”, lesquels, à l’instar des Qataris se retirent de presque tous les gros “projets”, pourtant offerts sur un plateau par le TAIPED, l’office de braderie des richesses publiques du pays sur la voie de la... démédicalisation. Sur Real-FM vendredi midi (29 novembre), le journaliste qui rapportât la nouvelle s’est enfin interrogé: “Mais que veulent-ils de plus ? Nos salaires pratiqués sont aussi ridicules que ceux de la Bulgarie voisine et le danger de la sortie de la zone euro est désormais écarté, je ne comprends pas”.

Il y a certainement à comprendre que l’effondrement, l’implosion ou l’explosion sont prévisibles, autant que la chute du “gouvernement” Samaras. En plus et en dépit des efforts européistes de...“SYRIZA d'en haut”, toutes les enquêtes récentes démontrent combien l’opinion en Grèce se détache lentement mais sûrement des “certitudes” mortelles de l’euro et de l’UE. D’après une enquête de la Faculté d’Économie à l’Université d’Athènes, réalisée en novembre 2013, 54% des personnes interrogés se disent favorables au maintient de la Grèce dans la zone euro dans l’hypothèse d’un referendum sur la question, tandis que 37% se prononceraient contre, (respectivement 67% et 31% en septembre 2012, enquête de Public Issue).

De même en 2013, 43% des opinions serait favorables à l’UE tandis que 55% des sondés se disent contre l’UE (respectivement 52% et 44% en 2012). Ce qui apparaît aussi pour la première fois, c’est que les électeurs s’apprêteraient à voter à hauteur de 17% (en cumulé), en faveur des formations qui prônent ouvertement la sortie de la Grèce de l’UE, (EPAM, ANTARSYA, Plan-B, Parti de la Drachme), au-delà déjà des formations comme le KKE (PC grec) ou encore l’Aube dorée. Le parti du Plan-B serait par exemple crédité de 5,7% à Athènes et de 7,7% à Thessalonique d’après le journal télévisé de la chaîne Epsilon (du 28 novembre) qui cite cette récente enquête de la Faculté d’Économie, restée ignorée des autres médias. Voilà que les consciences se soulèvent à travers le coulis de la dite “crise”.

Pain d'hier à moitié-prix”. Athènes, novembre 2013

Car de fait nous ne sommes plus dans l’euro. Nos salaires lorsqu’ils existent et lorsqu’ils sont encore versés sont ceux pratiqués en drachmes dans les années 1990, seules les dettes et l’imposition augmentée de 54% depuis trois ans restent exigibles en euros dur pour nous et fort pour ses initiateurs.

Et tout le monde note ce “paradoxe”, l’État exige des taxes sur l’immobilier se basant sur les valeurs des biens datant de 2009 (cela ne doit pas changer avant 2016 ordonne alors la Troïka), tandis que ce même État, brade les entreprises ou l’immobilier lui appartenant (autrement-dit la richesse nationale) à 30% et parfois à 10% de leur valeur de 2009. C’est ce qui est d’ailleurs prévu lors des saisies programmées des biens immobiliers qui toucheront plusieurs dizaines de milliers de propriétaires sonnant sans doute la fin du “gouvernement” Samaras d’ici-là quelques mois. Ainsi, et d’après notre hebdomadaire politique et satirique “To Pontiki” du 28 novembre, de nombreux représentants des fonds-rapaces se trouvent déjà à Athènes à l’ouverture de l’hiver... des longs couteaux.

Maison à vendre. Athènes, novembre 2013

Pendant que les plus démunis parmi nous mangent du pain de la veille à moitié-prix, une nouveauté apparue il y a quelques mois dans nos boulangeries, ce qui n’est pas une exclusivité grecque, des affichettes rédigées en albanais font la publicité pour des intermédiaires qui aideraient leurs compatriotes à émigrer au Canada, en Australie et en Nouvelle Zélande, “uniquement pour Albanais”. On en déduira que pendant que le... rêve des médecins grecs se porte vers l’Allemagne, celui des travailleurs d’Albanie se déplace au-delà des océans, loin, très loin du... miracle européen.

“Émigration pour Albanais”. Athènes, novembre 2013

Et pour ceux qui pensent peut-être rester en Grèce car trop âgés pour être broyés ailleurs, d’autres affichettes rédigées en grec cette fois-ci, font la publicité pour des intermédiaires qui aideraient les compatriotes dont le pays est plutôt un territoire administré par les escrocs locaux et mondiaux tels les menteurs de la Troïka, à prendre leur retraite, faute d’autre solution.

Sauf que comme la seule retraite supposée garantie en Grèce est celle des 360 euros par mois (déclarations officielles) et que plus grand-monde ne cotise plus grand-chose, cette mise en retraite et sans système de santé réel, s’apparente plutôt à une forme lente de “solution finale” qu’à une solution tout court.

Intermédiaire retraite, calculs et dépôts des dossiers”. Athènes, novembre 2013

Quant à nos jeunes, ils ont déjà saisi le sens de notre époque. Sur une façade peinte du Proastiakos (le RER athénien) on peut alors lire ceci: “SMIC à 510 euros. Cela ne suffit même pas pour acheter du spray à taguer”. Effectivement.

Au théâtre municipal du Pirée c’est enfin l’Iliade d’Homère qui est représentée tandis que la presse de la ville portuaire en s’associant aux réseaux caritatifs locaux, organise une grande collecte: “Vivres (surtout), médicaments, jouets, matériel scolaire et repas comme tout ce qui peut être utile aux pauvres”. On se souviendra sans doute du cheval de Troie, songeant peut-être à celui des Troïkans à l’heure actuelle, (“Le Cheval des Troïkans” est d’ailleurs le premier titre de mon essai “La Grèce fantôme”, et j’y reviendrai) !

SMIC à 510 euros...”. Athènes, novembre 2013

L'Iliade au Pirée, novembre 2013

“Collecte, vivres...”. Le Pirée, novembre 2013

La Grèce déjà méconnaissable se débrouille comme elle peut dans une extraordinaire éclosion d’idées, d’analyses et de constats certes amers et dépriments dans un premier temps, néanmoins contribuant potentiellement à une nouvelle conscience.

En attendant, à la place d’une station-lavage pour voitures qui avait fait faillite dès les premiers mois de la crise, c’est seulement maintenant qu’une nouvelle enseigne tentera sa chance, une boucherie. Il est vrai que les seules nouvelles boutiques ont de près ou de loin un rapport avec l’alimentation, ou sinon “l'achat or-liquidités disponibles”. Pour ce qui est de cette dernière activité, on sait que trois quarts des boutiques de ce genre fonctionnent dans la semi-illégalité et que les mafias internationales qui sont derrière ces nouveaux... Pirates des Iles Grecques (rien à voir avec l’excellent livre pour enfants de Chryssoula Boukouvala, navigatrice et écrivaine portant ce titre), acheminent alors cet or ainsi en quelque sorte spolié vers les banques par exemple allemandes (reportage sur Real-FM, le 29 novembre 2013).

La nouvelle boucherie. Athènes, novembre 2013

Chapelle de l'hôpital public KAT. Athènes, novembre 2013

D’autres, jeunes ou pas, après avoir été malades se remettront aux divinités, et comme parfois le reste des vivants. Je remarque qu’un certain sentiment religieux résiste à la crise ou peut-être se renforce depuis.

Pour toute société humaine il y a ce qui peut-être considéré comme relevant des “valeurs-refuge”, ce n’est guère original. En plus des animaux adespotes.

Animaux adespotes de l'hôpital KAT. Athènes, novembre 2013




* Photo de couverture: Manifestation. Ministère de la Santé, Athènes, le 29 novembre

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