Tuesday, 4 February 2014

Oser le Chaos/Dare the Chaos



La terre a encore tremblé lundi matin très tôt sur l’île de Céphalonie en mer Ionienne. La secousse a atteint 5,7 sur l'échelle de Richter, déjà dimanche 26 janvier, un autre séisme (5,8 R) avait malmené l’île. On dénombre seize blessés et surtout ces dégâts considérables qui ont réveillé la mémoire du grand séisme dévastateur de 1953. Sur place, le ministre de l’Intérieur Nikos Dendias a été accueilli sous les huées bien qu’escorté par les hommes de la police, tandis qu’Antonis Samaras n’a pas pu éviter la colère des habitants: “Ne l'oubliez surtout pas ceci, nous sommes aussi des êtres humains”. Séismes... à répétition, frappant ainsi un pays déjà dévasté par la guerre économique.

Île de Céphalonie, le 3 février

Le nombre des victimes en 1953 était élevé, 600 morts environ et en plus des morts, la Céphalonie perdit les trois quarts de sa population pour cause d’émigration. Le séisme de 1953 survint ainsi après dix ans de guerre et de guerre civile et la Grèce souffrait déjà de nombreuses carences, dont une et pas la moindre, fut son régime démocratique, déjà “d'exception”. L’histoire ne se répéterait guère, on ne peut par contre pas en dire autant des séismes.

Céphalonie, le 3 février

En attendant sans doute la fin des secousses pour revenir à Athènes... la Troïka perdrait de sa patience. En plus il fait très froid en ce moment à Athènes, même si Février serait pour nous cette période à mi-chemin entre l’hiver et le printemps, les amandiers fleurissent déjà, tandis que nos félins adespotes miaulent inlassablement leurs amours ou leurs disputes rien que pour un bout de trottoir, exactement comme les hommes parfois, séisme ou pas. Et quant à nos propres affaires, notre sociabilité se porte alors très mal en ce moment, hormis une certaine solidarité et encore, plus ciblée d’ailleurs que jamais.

Les collègues de notre ami Sakis, décédé récemment “par apoplexie de crise” et de civilisation, ont ainsi réussi à collecter finalement et non sans grande peine un peu plus de deux mille euros, “pour sa veuve et pour ses deux enfants car il faut qu'elle puisse tenir le coup”. Et avec notre ami Sakis, avec Petros, avec mon cousin Costas qui s’est suicidé, notre monde d’hier, c'est-à-dire l’ancien se laisse alors mourir dans une intoxication amplifiée.

Au Pirée, février 2014

Près du port du Pirée comme partout ailleurs, nos vendeurs ambulants proposent leurs petits pains... démocrates, car à moins de soixante centimes le coupe-faim, le succès est si patent par les temps qui courent. Petits pains exotiques, loin, très loin de Céphalonie, et autant des préoccupations des partis politiques, cela se voit désormais car on peut (presque) tout dissimuler sauf l’effondrement général, en tout cas, telle est l’idée la mieux rependue en ce moment chez les Grecs. Les séismes, la politique, les représentations, l’avenir, la dette souveraine, tout cela relève d’un splendide hétéroclite, qui converge inexorablement vers l’éboulis qui s’effondre.

L'hétéroclite athénien, janvier 2014

L’hétéroclite athénien par exemple, fera par exemple cohabiter sur la même surface, des annonces: “à louer”, la mobilisation des habitants d’un quartier dans la collecte de vêtements et de nourriture pour les sans-abris, et enfin, un communiqué de l’hebdomadaire “Révolution”, celui de la dite “Mouvance communiste” au sein de SYRIZA.

Ce qui est certain, c’est que du côté du parti de la Gauche radicale, les préoccupations sont d’un tout autre ordre: préparer les élections, concilier le refus du mémorandum et l’orthodoxie de l’euro, “travailler” enfin sa “Plateforme de gauche”, laquelle n’admet pas par exemple, que certains anciens et éminents politiciens du défunt PASOK, inconditionnels déclarés du mémorandum et même proches de Georges Papandréou, soient en effet les nouveaux candidats de SYRIZA... taille large, aux élections locales et régionales de mai prochain, tel Odysseas Voudouris dans le Péloponnèse.

Les ruines du PASOK. Grèce 2014

L'hiver. Athènes, le 3 février

Car le PASOK est sur le point de devenir un objet (encore mal identifié) de l’histoire politique du pays, comme bientôt l’essentiel de la social-démocratie en Europe Occidentale, mais rien ne serait (trop) perdu dans un sens. Ainsi... le hasard voudrait qu’en ce moment et depuis les... officines de la Troïka on profère certaines (presque) menaces, SYRIZA est dès lors prévenu et conseillé: “Dans le cas où il deviendrait le futur parti de gouvernement en Grèce, il doit gérer avec modération pour ainsi espérer disposer d'un minimum de marge dans la négociation, et ainsi si possible, inciter les partenaires de la Grèce à faire preuve de souplesse”.

Inversement, toute attitude ajustée à des exigences maximalistes conduirait ainsi les partenaires de la Grèce à adopter certaines mesures unilatérales et ainsi indiquer la sortie de la Grèce de la zone euro”. Telle fut dans un sens la signification de la récente réunion tenue “secrète” entre les créanciers et les représentants de certains pays, croit savoir le quotidien progouvernemental “Kathimerini” daté du 2 février. Preuve si l’en fallait de l’impatience de la Troïka en ce moment.

Le voilier, emblème officiel de la présidence grecque au Conseil européen en 2014

Sa représentation par une majorité de Grecs. Dessin publié par le “Quotidien des Rédacteurs” du 2 février

L’économiste Yannis Tolios de la Mouvance (Plateforme) de gauche au sein de SYRIZA, vient de déclarer lundi 3 février que “le moment arrivera où il va falloir refuser unilatéralement le paiement de la dette et que de toute manière, mourir pour l'euro n'est plus un objectif en soi pour notre pays. Le peuple le sait déjà ; les mentalités sont mûres” (radio REAL-FM). Le voilier, emblème choisi pour représenter la (dite) présidence grecque du Conseil européen en ce début 2014 n’a visiblement pas le vent en poupe. Pour les mentalités du moment autant qu’à travers nos réalités visibles et habitées, le pays réel fait naufrage dans un archipel maudit, telle une épave jonchée de cadavres, d’ailleurs, présidence grecque au conseil européen ou pas.

Ainsi la presse progouvernementale “découvre” de son côté un peu tard (?) la “grosse magouille” (sic) des banques allemandes, françaises et néerlandaises, quant à la “titrisation de la dette grecque et sa revente”, tel le quotidien “Ta Nea” par exemple du lundi 3 février.

De “la grosse magouille” des banques. Quotidien “Ta Nea” du 3 février

Bonne blague et la... vie continue. Nos rocades se vident, mon ami journaliste n’en finit pas (encore) avec son procès contre la direction de “son” journal qui ne lui verse plus de salaire depuis cinq mois et les voisins chômeurs font de moins en moins de bruit. Nos appartements deviennent ainsi... ces coquilles vides de tout bruit tout comme nos rames de métro.

Il n’y a qu’aux centres des Impôts que les citoyens haussent le ton, déjà malmenés par une administration contrôlée par les occupants du pays piloté par “sa” dette. Le quotidien progouvernemental “Kathimerini” du 3 février, croit enfin révéler que certains “disfonctionnements quant à l'interprétation des dispositifs des lois fiscales, plus d'une dizaine en moins d'un an, trouvent leur source dans la traduction parfois approximative des textes originaux, car les lois fiscales grecques sont originalement rédigées en langue anglaise”. Sans commentaire. Ce même journal, accorde enfin assez d’importance à la conférence organisée à Athènes par “Le Nouvel Observateur” les 6 et 7 février sur le thème “Oser la démocratie”, un événement insignifiant aux yeux des Grecs, surtout lorsqu’on sait que les invités sont plutôt issus parmi les représentants de la classe “créatrice de la crise”.

Rocade. Athènes, le 3 février

Ainsi d’après le quotidien “Elefterotypia” du 29 janvier, “les organisateurs de la conférence auraient en quelque sorte censuré la participation du directeur de la clinique solidaire et sociale d'Ellinikon, dans les quartiers sud d'Athènes. Le docteur Yorgos Vichas dont la participation à la conférence fut annoncée dans un premier temps, a été en effet prévenu de sa... radiation, suite à une prétendue modification dans l’ordre du jour”. Certains événements... d’en haut auraient ainsi la vue et la mémoire courtes, dommage (et même intérêts) !

Pendant ce temps, le chef du parti du Plan-B, Alekos Alavanos (ancien dirigeant de SYRIZA), déclare à la presse que “SYRIZA ment sur l'euro et autant à propos de l'UE parce qu'il n'a aucune véritable solution de rechange, dans le cadre actuel évidemment étant donné que le rejet du mémorandum et l'appartenance à l'UE ne sont guère compatibles. Un refus du mémorandum mais en demeurant au sein de l'Union européenne c’est alors absolument impossible. Et ceci, pour la simple raison que tout ce rituel macabre du budget contrôlé par la Troïka et par le Conseil européen au moyen de nombreuses inspections sur place, ou sinon par les avertissements et les pénalités, toute cette surveillance donc accrue, FMI compris, devient désormais une caractéristique perpétuelle de l’ensemble de la zone euro, d’ailleurs, suite aux réglementations de l'UE 472 et 473 de 2013. Donc, il faut plutôt confronter nos propositions avec la réalité et non pas à la lumière des fantasmes de SYRIZA”, quotidien “Eleftheros Typos” du 2 février. Je remarque en ce moment que parfois, la rue grecque du moment ne dit pas autre chose que l’ancien chef de SYRIZA.

Les déclarations d'Alekos Alavanos, presse du 2 février

Reste, cette nouvelle... version de l’Aube dorée des remplaçants, laquelle apparait désormais aussi sous la nomination: Aube nationale. Ce “nouveau” parti dont les statuts viennent d’être déposés auprès du tribunal compétent cette semaine d’après la presse grecque, avait été déjà annoncé il y a une semaine par le député Ilias Kasidiaris lors d’un meeting de l’Aube dorée qui s’est tenu à Athènes, il s’agit évidemment d’une stratégie de rechange bien prévisible, dans la mesure où l’Aube dorée deviendrait un parti illégal.

Au pays des secousses, des failles et de la mise en bière (la sienne), un croque-mort me disait récemment qu’il voit trois suicidés par semaine, sauf qu’officiellement et à travers la presse c’est désormais le presque silence. Maria, la voisine fait état de plusieurs cas de morts subites... non traumatiques survenues pendant une... activité de chômeur ou d’employé non payé durant plusieurs mois, à la triste manière de Sakis et Petros, ainsi perdus récemment et qui étaient des nôtres. En définitive, le trauma c’est celui de la dite “crise” et ses “solutions finales” ainsi... suggérées.

Athènes, février 2014

La vérité ça court finalement les rues et les allées des cimetières et “ça n'ose pas la Démocratie”, ainsi Aris Spiliotopoulos, député Nouvelle démocratie admet enfin “que le pays est en train de subir une nouvelle forme d'Occupation” (REAL-FM, le 4 février). D’après le vieux journaliste Yorgos Trangas (REAL-FM, le 2 et le 4 février lors de l’émission de la zone matinale la mieux suivie en Grèce et d’abord à Athènes), “les Allemands préparent les nouvelles lois racistes (sic) applicables en Grèce et ailleurs pour ainsi spolier la population d'une partie de ses biens immobiliers ou mobiliers, d’où aussi cette campagne de la presse allemande sur la prétendue grande richesse privée en Grèce et en Italie. Les Quisling d’Athènes et d’ici seront d’ailleurs aussitôt abandonnés par les vrais maîtres du pays au profit de la... redéfinition du paysage politique de la baronnie dans une perceptive d’une Occupation alors très longue”.

Séismes et paroles d’Athènes et d’un hiver immanquablement européen. En attendant la fin des secousses, la Grèce s’offre comme elle peut aux regards des autres et des êtres.

Grèce, 2014




* Photo de couverture: Le Pirée, 2014

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