Saturday, 15 February 2014

Utopies et basculements/Utopias and failovers



La douceur du temps météorologique ne suffit plus à faire oublier notre quotidien utopique. Utopique dans le sens du “non-lieu” bien entendu. Petros le poissonnier, offre quatre poissons à Yannis qui ne travaille plus à ses 56 ans: “Ce n'est plus une vie, ils ont fait de nous un pays de clochards et de détenus”. Je ne vends depuis ce matin que du poisson à 7 euros le kilo, “le plus cher part difficilement” affirme Petros. Pour lui, tout est clair, “la Grèce entière, devient un camp de concentration à ciel ouvert, heureusement ensoleillé”.

Chez le poissonnier. Athènes, février 2014

Et à travers toutes ses apparences le pays tourne, il serait même doté par un prétendu miracle... d’une vie politique. Les chaînes de télévision consacrent autant que par le passé plus de vingt minutes du journal de la soirée aux candidatures éponymes ou pas, dévoilées par les partis aux élections locales dont le deuxième tour se tiendra le même dimanche que les élections (dites) européennes.

Deux retraités de la marine marchande qui se baladaient près du port et des poissonneries, exprimèrent alors ainsi leur aporie: “Les gouvernants veulent nous achever... jusqu'au bout. La Gauche radicale devrait devancer Samaras d'au moins quinze points. D'après les sondages ce n'est pas le cas. Pourquoi ? Parce que tout simplement les gens demeurent dubitatifs face à Tsipras, voilà. Mais pour une fois, nous voterons pour ces gens de la Gauche... nous n’avons plus rien à perdre”. C’est vrai que même notre trière, exacte réplique paraît-il du glorieux passé est désormais exposée aux vents et à la pluie, ses cloisons sont déchirées et les crédits manquent pour les entretenir.

La trière et son sort. Athènes, février 2014

Joueur de bouzouki. Athènes, février 2014

Nos images ainsi que nos imaginaires deviennent alors de plus en plus furtifs et changeants. Notre histoire du temps présent est déjà un film qui défile devant, ou peut-être derrière nous. Tel ce joueur de bouzouki habillé à la manière des vieux musiciens du chant Rebetiko et de jadis. Musiques empruntant à l'héritage musical d’Asie mineure, des îles grecques et des airs du continent, suite à la rencontre dans les années 1920, des réfugiés d'Asie mineure et des autres Grecs.

Apologies d’alors et d’aujourd’hui, de la pauvreté, des codes d’honneur et de l’illégalité assumée. Nos oreilles redeviennent donc sensibles, derrière le musicien un slogan pourtant... moderne: “liberté aux incarcérés de la révolte”. Les passants auront sans doute du mal à mettre un nom ou à attribuer une date à cette “révolte” pourtant dans l’air du temps. Il y a tout de même les incarcérés ou les interpellés de la semaine comme de chaque semaine et cela même sans révolte.

La police se renseigne sur les lycéens. Hebdomadaire “To Pontiki” du 13 février

Ces derniers jours et d’après l’hebdomadaire satirique et politique “To Pontiki” (entre autres), la police convoque aux commissariats des lycéens qui avaient participé aux mouvements et aux occupations de certains écoles en octobre 2013, pour leur signifier qu’une procédure est initiée à leur encontre. De ce fait, ils ne pourront probablement pas s’inscrire au concours d’entrée aux universités, (concours national organisé à la manière de celui du Baccalauréat en France). Inutile de dire que les commissariats exigent des enseignants, qu’ils leur fournissent ces fameuses listes... contenant les noms des élèves tant “agités”. C’est tout de même une première depuis la fin de la dictature (précédente).

Dans le même (nouvel) ordre d’idées, la journaliste Popi Christodoulidou a été interpelée cette semaine, suite à un reportage publié sur son blog, lequel faisait état de “certaines missions de surveillance et de protection abusives car hors cadre” des Gardes-côtes, la journaliste comparaitra devant un juge d’instruction, pourtant, sa source principale fut le Journal Officiel. Pour le site Zoornalistas, “il s'agit d'un message qui s'accommode d'un totalitarisme avéré”. Presque simultanément, c’est un reportage du journaliste Stavros Théodorakis sur l’affaire de la noyade des immigrés à Farmakonisi qui ne sera pas diffusé par la chaîne (mainstream) de Mega-TV, après l’intervention du Procureur de l’île de Kos.

Rue de la Théorie. Athènes, février 2014

On sent le Vent mauvais... non pas encore du Marechal Pétain, mais en tout cas, de cette transformation alors rapide du régime “d'exception” de la Troïka (dont de la Commission européenne), d’Antonis Samaras et des Maîtres créanciers (et autres “Maîtres fous”).

Notre méta-démocratie tend à devenir ce régime autoritaire qui préfigure la dictature bientôt... à ciel ouvert ou plutôt fermé. Rue de la Théorie à Athènes on s’y perd déjà par ces temps des apories. Sauf que le plus grand nombre des habitants assujettis n’y prête plus attention, tant les gens sont préoccupés par leur propre survie. La survie finalement suffira presque à elle seule pour ainsi imposer un nouveau régime politique. Il fallait le faire... et c’est presque fait.

“Ils sont alors venus...”. Athènes, le 13 février

Notre conscience s’enrichie néanmoins de jour en jour. “Ils sont alors venus, assis dans leurs nouveaux carrosses pour exiger des impôts supplémentaires. En posant leurs pieds sur terre, ils se sont aperçus qu'ils marchaient sur du coton plutôt que sur de la terre ferme. Ils ont aussitôt distingué ces innombrables regards des torturés qui dans leurs mains tenaient des cailloux. Certains carrosses sont restés là, immobilisés à jamais. Ils sont ainsi partis sans jamais revenir, plus jamais” peut-on lire en ce moment sur un mur d’Athènes.

On apprendra par la même... synchronie occasionnelle que les emprunts des particuliers et des entreprises du pays ont été (en partie) vendus à des “distress funds”, même ceux dont les emprunteurs remboursent encore sans difficultés. Ces derniers ont été rachetés à hauteur de 50% de leur valeurs tandis que les crédits qui ne sont plus honorés ont été bradés pour seulement 5% de leur valeur, hypothèques comprises, d’après “To Pontiki” de cette semaine. Notre régime politique se précise alors, désastre compris.

Athènes, février 2014

Nous sommes à ce point “touchés”, comme semble l’indiquer un graffiti écrit en français près de l’Acropole. On peut toutefois siroter un café dans le quartier si possible loin de tout, surtout tôt le matin. Deux instituteurs d’une école privée y avaient même conduit leurs élèves, c’est alors en plein air qu’ils leur apprirent le contact avéré des objets, des substances, voire des matières, en contrepoids dérisoire, face à un univers si enclin au virtuel. Il y aurait alors de l’espoir.

Virtuel certes, sauf pour Stefanos Valavanis, employé de l’enseigne allemande Praktiker à Athènes, lequel aurait été poussé à la démission il y a deux semaines par la direction après toute une série de pressions insoutenables qu’il subissait sur son lieu de travail d’après ses confrères, cités par le “Quotidien des Rédacteurs” du 14 février. Stefanos s’est suicidé deux jours après sa “démission” forcée. La douceur du temps météorologique n’aura certainement pas suffit à faire oublier son quotidien utopique.

Boire son café. Athènes, le 12 février

Objets de l'école en plein air. Athènes, le 12 février

L’utopique ou plutôt le non-lieu triomphe. On comprend aisément que les décisions politiques ne bénéficient plus du moindre consentement. Tout le monde proteste à bas ou moyen voltage certes, paysans et pêcheurs compris et à Athènes, la présence policière dépasserait même aux dires des “anciens” certaines pratiques héritées de l’autre dictature, celle des Colonels.

Nous comprenons aussi que le pouvoir a peur. Cette semaine, l’hebdomadaire politique et satirique “To Pontiki” daté du 13 février, publie la très longue lettre (manifeste) de l’organisation récemment apparue: “Groupe des Combattants du Peuple”, un groupe terroriste (d’après l’acception officielle du terme) mais qui ne semble pas effrayer vraiment le commun des mortels.

À travers un texte de 12.000 mots, les “combattants” dénoncent en ce termes “la cruauté de la force occupante, c'est à dire de l'Allemagne, ainsi que celle de l'UE allemande, notre cible c’est justement l’impérialisme allemand ainsi que ses sbires bien de chez nous”, tout en revendiquant deux attentats, le mitraillage de la demeure de l’Ambassadeur allemand (30 décembre 2013) ainsi que le lancement de deux roquettes sur les locaux appartenant à la firme Mercedes-Benz (12 janvier 2014).

Paysans manifestants. Thessalie, février 2014, photo du mouvement Plan-B

Pêcheurs manifestants dans le port de Thessalonique, février 2014

Les Grecs demeurent dubitatifs face aux manifestes comme celui du “Groupe des Combattants du Peuple”. Il y a toutefois une nouveauté bien de taille dans l’air du temps. Contrairement au passé où la plus grande majorité ne partageaient pas forcement l’argumentaire avancé par les membres du “17 Novembre” (organisation démantelée il y a plus de dix ans), de nos jours, l’essentiel du discours politique des “combattants” est largement partagé par l’opinion, la violence peut-être en moins, et encore.

Tel est le basculement dans l’opinion après près de quatre ans de “gouvernance” par la force, le mensonge, la peur et la répression. Petros, le poissonnier qui a offert quatre poissons à Yannis le sans travail ne nous a pas dit autre chose: “Nous subissons une nouvelle extermination initiée par les Allemands à la manière plus douce et moins couteuse que lorsque la ‘solution finale’ avait tenté de détruire le peuple juif. Et pour l'instant c'est réussi, la Grèce est un Dachau... nouvelle mouture”.

Les péages en Grèce. “Quotidien des Rédacteurs”, février 2014

Yannis était d’accord, autant que les clients de Petros. C’est ainsi que Petros, Yannis, le journaliste de droite Trangas ou celui de gauche Vaxevanis, les analystes, Konstantakopoulos, Delastik ou Lygeros (Hebdomadaire “Epikaira” entre autres) ne disent sensiblement pas autre chose (les armes et les roquettes en moins bien évidemment). Questions d’actualité, notre presse cette semaine (“Epikaira” ou “Eleftherotypia” par exemple) s’alarme des projets secrets de la Commission européenne, cette dernière “souhaite tailler sur les avoirs des Caisses et Organismes de Sécurité Sociale ainsi que sur les dépôts des particuliers et des entreprises afin de renflouer les États et les banques potentiellement défaillantes, à l’image de ce qui s’est déjà produit en Grèce et à Chypre”.

Vendredi soir au centre-ville d’Athènes, certaines rues et avenues avaient été bouclées car d’après la presse “on s'attendait à une frappe terroriste d'envergure mais qui n'a pas eu lieu”. Nous autres passants, indifférents ou légèrement dubitatifs nous prenions notre mal en patience sous les arrêts de bus. C’est ainsi que mon ami journaliste de nouveau au chômage, a mis tant de temps à me rejoindre. Il se bat pour ses indemnités, il entame un procès contre “son” journal, ce même “grand” qui ne verse plus de salaire à ses salariés depuis de nombreux mois. Parmi eux, Petros l’écrivain et correcteur qui n’a pas tenu le coup, mort récemment après un “épisode cérébral” après avoir réclamé son dû et ses droits... en vain. C’est tout de même une forme de terrorisme et qui tue en Grèce chaque jour, tantôt Petros, tantôt notre ami Sakis et tantôt mon cousin Costas qui s’est suicidé il y a un mois.

Athènes, le 12 février

Athènes, sa douceur de notre temps météorologique qui ne suffit guère à faire passer sous silence le basculement de tout un pays à l’exception provisoire de l’essentiel de “sa” classe politique. Sous l’Acropole finalement il n’y a que du côté des animaux adespotes que le sommeil est presque paisible. Utopies et non-lieu.

Sous l'Acropole, le 12 février




* Photo de couverture: Athènes, février 2014

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