Friday, 21 February 2014

Brouillards/Fogginess



À Athènes aussi en ce moment on respire assez mal. Pendant qu’un événement... exogène (l’Ukraine), préoccupe enfin (un peu) nos medias et pénètre de la sorte le jardin d’acclimatation de notre crise brisant ainsi sa monoculture, voilà qu’un étrange brouillard recouvre l’agglomération d’Attique. Au Pirée, l’accentuation de ce rare phénomène, a même obligé les autorités portuaires à activer le plan anticollision entre navires mardi 18 février, plan dont nous ignorions l’existence.

Place de la Constitution et son brouillard. Athènes, le 19 février

Toute la Grèce oscille alors, entre... nos phénomènes nouveaux et son brouillard unique. Nos univers déjà bien courts, se décomposent davantage chaque jour sans que nous en soyons étonnés. Le temps de l’étonnement se trouve aussi bien derrière nous. Christos le voisin, n’en peut plus, sa situation devient insupportable: “Je suis abattu, j'en ai assez de tout, je ne supporte plus ma situation, j'ai tout fait, j'ai tout tenté mais je ne trouve rien. Peux-tu m'aider... je veux envoyer par mail un courrier aux ambassades des pays du Golfe pour peut-être... avoir une chance de me faire immédiatement embaucher par un promoteur sur un chantier là-bas”.

Il y a eu aussi cette récente “affaire” d’un ami de Christos, lequel vient d’être amputé du pied puisque son diabète a été si mal soigné et il n’est pas le seul. Dans ce même... essor, de nombreuses jeunes mères quittent les maternités d’Athènes de nuit “en voleuse”, car elles ne peuvent pas faire face aux frais médicaux, tandis que les malades du cancer qui ne sont plus assurés n’ont guère de chance d’accéder à un quelconque programme de chimiothérapie ou d’un autre protocole (reportage sur Real-FM, vendredi 21 février).

Chez vous, c'est comme en Irak. “Quotidien des Rédacteurs” du 19 février

Cette semaine, par la Une même du “Quotidien des Rédacteurs”, nous avons été informés de la visite en Grèce de huit médecins activistes venus d’Allemagne. Ils sont alors rentrés chez-eux, fort accablés d’après notre spectacle: “Chez vous, c'est comme en Irak, ailleurs, de telles mesures d’austérité auraient causé l’effondrement absolu de la société” ont-ils déclaré après avoir visité nos hôpitaux ainsi que nos dispensaires solidaires et de la dernière chance pour les non-assurés, ces derniers représentent pratiquement un tiers de la population de notre pays ensoleillé.

Nos visiteurs ont ainsi aperçu nos cancéreux qui vendent leurs derniers biens pour ainsi pouvoir faire face au coût de leur incertaine thérapie, nos amputés aux diabètes qui ne sont plus pris en change, les abandons des bébés dans les maternités ; néanmoins aussi, une certaine solidarité et surtout ce (dernier ?) héroïsme des médecins alors indéniable.

Athènes, février 2014

Vendredi matin 21 février sur Real-Fm, un cancérologue de l’hôpital public (restant), expliquait son effarement devant une situation jamais rencontrée jusqu’alors: “J'ai pu créer un complément de service en dehors du budget de mon hôpital que je finance grâce aux donateurs aisés et qui désirent demeurer anonymes. C'est ainsi que je reçois ces nouveaux malades de cancer disons hors-cadre, ces exclus du système de santé. Ce que nous rencontrons... c’est plus qu’ahurissant. Pour la première fois depuis que nous pratiquons cette médecine en Grèce, nous découvrons ces malades qui se montrent assez indifférents face à leur cancer et qui viennent alors nous voir pratiquement en phase terminale, car à leurs yeux, leur première préoccupation c’est de se nourrir. L’autre jour, un malade m’a dit qu’il n’avait pas vraiment mangé depuis trois jours” (cité de mémoire).

Dans cette longue et interminable lignée des événements dont la profondeur sociale et symbolique a déjà atteint un point de non-retour sans que les “gouvernants” en saisissent je dirais la portée, alors jeudi 20 février, nous avons donc enterré comme on dit chez nous, Malamatenia, décédée d’abord par manque de soins et ensuite de son vieil âge. Embarquée à bord d’une... chaloupe de notre l’hôpital public sur le point de sombrer, ce fut alors une place assurée pour ainsi franchir l'Achéron... et jusqu’aux bords de l'Enfer.

Sauver l'âme. Le 19 février

Ne les laissez pas toucher à votre âme. Athènes, le 19 février

Madame Malamatenia fut enterrée “dans l’ordre et avec tous les honneurs sous le soleil et face à la mer en Attique”, exactement comme elle l’avait souhaité, “ce n'est pas parce qu'il y cette foutue crise que vous irez brader mes obsèques”, avait-elle dit il y a quelques jours à sa voisine et amie Maria. Question d’honneur, de dignité surtout, et peut-être en même temps un début de réponse aux apories des amis médecins Allemands.

Et dans le même ordre d’idées et de cristallisations des mentalités, un nouveau graffiti au centre d’Athènes semble fort explicite: “Ne les laissez pas toucher à votre âme, l'amour est plus ample que l'euro”. Sûrement !

Spectacle, “la Désagrégation”, Athènes, février 2014

Rue Périclès. Athènes, février 2014

Toujours d’époque et de saison, un spectacle au café-théâtre athénien se nomme justement, “la désagrégation”, son affiche se trouve d’ailleurs collée près d’un comptoir “Achat Or” parmi les nombreux établissements de ce genre, tenus par les derniers trafiquants du temps trop présent ayant ainsi pignon sur rue.

Car nos messages, issus des rues et des spectacles ne supportent plus l’équivoque. Les Grecs savent où ils en sont et même (presque) pourquoi, désormais, l’endoctrinement aura du mal à se maquiller, son lustre ne tient plus. Même si, “notre” semaine des medias fut fort occupée par les révélations concernant les amis personnels de Georges Papandréou, certains d’entre eux, ont été inculpés pour corruption, s’agissant du (gros) financement occulte de certaines ONG présumées... para familiales du clan Papandréou. Sauf que rendre ainsi publique une partie de l’iceberg sur décision des vrais tenants du pouvoir (le journaliste Trangas prétend sur Real-FM qu’il s’agit de la Troïka et de l’Ambassade de l’Allemagne à Athènes), peut être aussi et parallèlement, faire œuvre de diversion. Accessoirement, toute la constellation dont le pays compte en ONG depuis l’avènement du temps des subventions, tremble déjà de frayeur devant le choc frontal... avec le système galactique de la Troïka et de sa “gouvernance”.

Entre-temps, l’iceberg ne coule toujours pas, Papandréou lui-même n’est pas interrogé par le juge chargé de l’affaire par exemple, sauf que notre pays tétanisé depuis, a déjà sombré avec son Titanic.

Théâtre d'ombres. Athènes, février 2014

Notre ami Vangelis Vavanatsos, digne continuateur de la tradition du théâtre d’ombres, a fabriqué récemment ses nouvelles figures adaptées aux réalités d’aujourd’hui et notamment à leur parodie, on y distingue notamment, celles de Wolfgang Schäuble, d’Antonis Samaras et d’Evangelos Venizélos, et c’est autant un signe révélateur des cristallisations du moment.

Du reste, des agriculteurs venus de toute la Grèce ont investi les rues d’Athènes, mercredi 19 février. Ils étaient plusieurs centaines de manifestants, déterminés mais seuls. Venus principalement suite à l'appel du parti communiste (KKE), ils ont dénoncé le récent tour de vis fiscal et l'augmentation de leurs coûts de production. On remarquera en tout cas que de nombreuses manifestations et rassemblements ont toujours lieu à Athènes, sauf que ces petits ruisseaux ne convergent pas. Signe encore des temps nouveaux ?

Samaras, bonne nuit. Manifestation paysanne. Athènes, le 19 février

Manifestation paysanne. Athènes, le 19 février

Les paysans ont manifesté toute leur colère après avoir brûlé l’étendard de l’Union Européenne, un geste désormais classique dans sa symbolique. Le brouillard athénien n’est pourtant pas dissipé. Les sondeurs de la semaine nous annoncent via la presse... l’eurobaromètre dans la poche, que les Grecs seraient à 54% hostiles à l’UE tandis que 72% d’entre eux, ne font pas confiance à cette même UE.

Seulement, et au même moment, ces... Grecs se montrent (encore) favorables (à 62%) à l’Union monétaire, autrement-dit à l’euro.

Drapeau de l'UE incendié. Manifestation paysanne. Athènes, le 19 février

Manifestation paysanne. Athènes, le 19 février

Le paradoxe ne serait que de (fragile) façade. Les Grecs détestent leurs geôliers (ou ceux qui sont ainsi désignés), cependant, ils ne veulent pas prendre le risque de la liberté, pour l’instant. À peu de choses près, les autres... euro-détenus de la zone, ne diraient pas autre chose, entre Chypre et le Portugal.

En attendant, la doctrine de la pauvreté... prend racine, tandis que les partis politiques n’ont que des yeux pour scruter le seul horizon des élections. J’ai remarqué encore cette semaine que les propositions de l’Institut Levy, think tank de New York et de... SYRIZA, gagnent désormais la “grande” presse grecque, on évoque alors plus ouvertement cette mesure-pivot prônée par les économistes de l’Institut, le “Geuro”, cette monnaie parallèle qui circulerait alors entre nous, sans que pour autant la Grèce quitte donc la zone euro, ni sa doctrine de la pauvreté. Inutile de dire combien une certaine base et bande originales et originelles de SYRIZA, sa démographie de gauche pour le dire autrement, sombre dans l’amertume en ce moment.

La doctrine de la pauvreté. Athènes, février 2014

Spectacle de théâtre inspiré des suicides et “Underground résistance”. Athènes, le 19 février

Le brouillard, ainsi que les nuages d’Athènes ne se dissiperont pas si aisément, en dépit de notre soleil habituel. Nous enterrons les nôtres et nous aidons nos voisins et amis à émigrer. Finalement, la Grèce ce n’est pas l’Irak et ce n’est pas l’Ukraine non plus. Presque et sauf pour ce qui tient de la géopolitique du monde méta-actuel dirait-on, euro compris. Brouillards de saison.

L'animal adespote du cimetière. En Attique, le 20 février




* Photo de couverture: Athènes, février 2014

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