Sunday, 2 March 2014

Averses/Showers



Décidément, nous sommes plus qu’affectés par la guerre économique que nous subissons depuis quatre ans. Nous nous transformons. Temps nouveaux qui s’inaugurent sous un “kairos” alors exécrable. Le dernier rapport de la Banque de Grèce (quotidien “Avgi” du 1er mars), admet enfin qu’en 2012, 34% de la population de notre pays... apprend forcément la pauvreté. Après deux ans d’absolutisme troïkan, c’est plutôt la moitié des habitants qui serait... habitée par le manque.

Temps de pluie. Athènes, le 28 février

Donc “Kairos”, temps de l'occasion opportune, moment de rupture et de basculement décisif, voire, instant et circonstance où il convient d’agir. Sinon, il ne reste que de compter (sur) le temps, et ainsi seul le temps comptera. D’où... sa météo (en grec moderne, également “Kairos”) du moment, exécrable.

La déconstitutionnalisation de notre régime politique initié par les élites d’ici et par les oligarques de l’UE va de paire avec la destruction de la classe moyenne, et c’est déjà chose faite. Désormais, nos repères se réorganisent, nos moments festifs par exemple, changent peu à peu de caractère disons fonctionnel et même allégorique: sur le terrain, tout devient alors motif de solidarité.

Dans les quartiers au sud d’Athènes, les bénévoles des lieux et des nos lieux de mémoire future, tous les membres du “Collectif résistant, antifasciste et solidaire”, avaient organisé samedi 1er mars, une vente solidaire, c'est-à-dire, directement, entre les producteurs et les habitants. L'endroit avait été choisi avec soin: “On avait tenu compte de tout, à deux pas de la mer... mais il pleut”. Et pour inaugurer ce long week-end en tout début de carême, toujours fêté en Grèce, les militants de la solidarité ont aussi offert de la soupe (très populaire !) aux haricots et du halva (composition pâtissière de saison).

Du halva offert. Solidaires des quartiers Sud. Athènes, le 1er mars

Vente solidaire directe. Quartiers Sud. Athènes, le 1er mars

Au marché direct et solidaire. Athènes (Sud), le 1er mars

Vassilis (pseudonyme), engagé dès les origines comme on dit au Comité de quartier, tint le micro pour encourager les participants et pour dénoncer les tenants oligarques. “C'est notre manière de résister, certes, elle n'est pas la seule à envisager. Nous voulons mettre fin à l'abominable, auquel nous obligent les grandes surfaces mais aussi, reprendre le fil du lien à refaire entre-nous tous. Solidarité et entraide dans la vie et pour la vie, solidarité qui alors passe par la pratique du prix très abordable sans intermédiaires, ou par le repas offert à ceux qui n’y arrivent plus... et enfin, par la création d’une chaîne humaine, réconfortant ainsi les malades abandonnés car exclus du système de santé. Nous ne laisseront pas faire non plus ce criminel de ministre de la Santé et pour terminer, nous n’abandonnerons pas Athènes aux mains des néonazis de l’Aube dorée”.

Les nombreux passants achetèrent de presque tout mais en petite quantité chaque fois, en plus des pommes de terre à cinquante centimes le kilo. Vingt mètres plus loin et du côté de la mer, il y a la “marina des pauvres”, celle du club nautique et de l’amicale des pêcheurs, ces derniers, proposent aussi du poisson à vendre directement. Sauf qu’il n’y avait pas grande foule toujours pour cause de météo. Alors le chien attaché, supposons hélas durant la plupart du temps et de chaque Kairos, gardait “son” caïque, petit bateau de pêche rustique de son maître.

Vassilis, engagé dès les origines du Comité de quartier. Athènes, le 1er mars

Le chien du pêcheur. Athènes (Sud), le 1er mars

Poisson frais, à vendre directement sur les caïques. Athènes (Sud), le 1er mars

Ailleurs en Grèce toutefois, la solidarité et le “direct” rencontrent des... difficultés réelles et avérées. Déjà à Thessalonique, et cela à deux reprises depuis le début de l’année, les unités de la police anti-émeute (MAT) ont délogé très violemment les participants à ces ventes organisées par les collectifs issus des quartiers, ventes solidaires bénéficiant toutefois du soutien moral des municipalités dans certains cas.

Cette criminalisation du terrain immédiat (et aussitôt... perçue par les acteurs sociaux), prouverait donc l’évidence: hormis leur portée économique, ces actions comportent ou sinon génèrent, un ethos politique inéluctable brodé “d'en bas”, une nouvelle manière d'être et surtout d’agir.

Et c’est autant suivant un tout autre ethos politique, autant inéluctable, que ces mêmes unités de la police anti-émeute (MAT) ont délogé et brutalisé les participants à une manifestation “polypathique” (multi-souffrance), réunissant enseignants, femmes de ménage et gardiens des écoles, tous des licenciés d’hier, d’aujourd’hui et de demain matin, devant le ministère de l’Économie au moment de l’apparition des membres de la Troïka sur les lieux.

Devant le ministère de l'Économie le 28 février. Source: dromografos

Devant le ministère de l'Économie le 28 février. Source: dromografos

Les voitures des Troïkans ont donc quitté le secteur sous bonne escorte, sous les jets de bouteilles en plastique et sous les anathèmes venus directement du cœur. Je remarque d’ailleurs, pour ce qui relève de cette actualité, qu’on n’en parle plus tellement entre-nous, non pas par ignorance volontaire, mais plutôt parce que cette souffrance devient tellement indiscutable... ainsi, il n’y a plus grand-chose à dire de plus. Brutalisassions et banalisation dans uns sens.

Les blessés du jour ont été évacués, tandis que des manifestants anonymes et certains syndicalistes connus ont été aussitôt transférés au sein du bâtiment central de la police, “naturellement” inculpés. De toute évidence, es actions issues du terrain grec, et particulièrement celles assimilées à des luttes, tombent ainsi sous le coup de la loi, plus précisément, sous l’autoritarisme de la méta-démocratie austéritaire et de sa jurisprudence de “l'exception”... perpétuelle. États d’exception !

Manifestant blessé par les forces “de l'ordre” devant le ministère de l'Économie le 28 février. Source: Dromografos

La méta-démocratie austéritaire c’est autant ce régime triomphant de l’esclavage et de la torture psychologique (et physique, déjà par épuisement), pour tous ces “nantis”, auxquels la possibilité de travailler serait encore “offerte”.

Mi-février à Athènes, un employé de l’enseigne allemande Praktiker (bricolage, outillage) a été acculé au suicide par les managers de l’entreprise. D’après les nombreux reportages (topontiki.gr, alfavita.gr entre autres), Praktiker serait “une entreprise qui se passe totalement de toutes les sensibilités et les préoccupations des travailleurs, et ne s'occupe que du profit. Par ailleurs, d'après certains employés, la situation est effrayante puisque l'espionnage pour le compte de la direction est tarifé, lorsqu’un employé ira espionner ses collègues, ce dernier bénéficiera d’un bonus qui peut alors s’élever jusqu’à 200 euros en guise de récompense”, (d’après le reportage sur alfavita.gr au 14 février).

Athènes, février 2014

Selon ces mêmes sources, l’employé en question, ancien marin âgé de 49 ans et qui travaillait au sein de l’entreprise Praktiker depuis douze ans, a été d’abord été accusé de vol après qu’un emballage avait été trouvé altéré. Il a été aussitôt licencié, sauf que son licenciement fut maquillé en démission, étant donné que l’employé a été psychologiquement violenté pour accepter de signer “sa” lettre de démission.

L’ancien marin vivait seul alors que ses seuls parents étaient sa sœur atteinte d'un cancer et son frère tétraplégique. De tempérament solitaire et néanmoins sensible aux êtres, par exemple, il prenait aussi soin des animaux aux dires des autres employés, cependant, personne ne s'attendait à un désespoir alors si profond, celui qui l'a fatalement conduit au suicide.

Manageriens, assassins d'ouvriers. Slogan des travailleurs de Praktiker, Athènes, le 28 février. Source Dromografos

Ses funérailles ont eu lieu grâce à une somme d’argent récoltée par ses collègues, car la direction de Praktiker avait refusé de couvrir les frais, selon les employés, pour ne pas laisser entendre qu'elle aurait des remords (alfavita.gr au 14 février). Pour la petite histoire, la manifestation des travailleurs “Prakticiens” (28 février), fut à son tour “encadrée” par deux sections de MAT (CRS), dépêchées en renfort du... “crime hautement organisé” toujours d’après certains collègues de la victime.

Entre... “Prakticiens” et patriciens, la vie se poursuivrait pour ceux qui par exemple peuvent encore s’acheter le poisson ou le calamar traditionnel en ce début de carême pour le lundi 3 mars. Et entre calamar et tarama, la marionnette Venizélos est dépêchée ce dimanche (2 mars) en Ukraine, histoire “d'œuvrer en qualité de ministre des Affaires étrangères du pays qui préside au Conseil de l'UE, à la résolution de la crise”, ou plus exactement, depuis le pays vassalisé par ses agresseurs économiques.

Pour une bonne partie des analystes de la presse grecque (et plutôt de gauche) cette semaine, (Avgi, ISKRA, Plan B, Epikaira et en résumé), “l'élite allemande ainsi que la ‘financiocratie’ du FMI, sont à l'origine de cette nouvelle guerre polymorphe en Europe et bien au-delà. Tantôt en agresseurs via la dette et la Troïka, tantôt en attisant des révoltes par l’intermédiaire de leurs sbires sur place, comme tous ces néonazis, constituants actifs du nouveau pouvoir autoproclamé de Kiev”. D’après le site iskra.gr (de la mouvance gauche de SYRIZA), “le gouvernement de Kiev, sous le patronage de l'UE et des États-Unis, propage partout sur son territoire, le terrorisme nazi”.

Athènes, février 2014

Athènes, rue Agion Asomaton 45, photo prise par Henri Cartier-Bresson en 1953

À Athènes, certains jeunes sortent de temps à autre le soir, “histoire de boire un verre, puisqu'il n'est plus possible de partir en vacances ou de financer quelconque autre projet d'avenir et de vie” d’après Yorgos, informaticien à la petite trentaine bien entamée. Ils évoquent leur quotidien ainsi “survenu”, avant un futur somme toute apocalyptique.

Car, à part tout sentiment prorusse assez répandu chez les Grecs d’après ce que j’entends tous les jours, la nouvelle géopolitique du monde actuel à travers laquelle nous... subsisterions depuis 2010 en tant qu’enfermés, devient trop visible aux yeux du plus grand nombre ici. D’où l’échec patent de la propagande d’en haut, quant aux (prétendues) préoccupations des forces agissantes en Ukraine, et quant à “la démocratie et l'intégrité territoriale” de ce même pays. Raison de plus de raisonner de la sorte, lorsque les “serviteurs” bien de chez nous comme Venizélos, ceux qui ont violé notre Constitution pour ensuite instaurer un régime de génocide économique programmé (et autant du salariat-esclavage), se proposent en “émissaires de la paix” en Ukraine. Cela ne passe plus du tout.

Agion Asomaton 45, tableau du peintre Yannis Tsarouchis, 1952

Rue Agion Asomaton, février 2014

Sale temps. Heureusement, j’ai remarqué que les Cariatides de la rue Agion Asomaton au no 45 plus précisément, ont été récemment restaurées. Elles auront tant résisté au temps et aux autres Kairos des hommes et de leurs régimes politiques.

Depuis Athènes nous scrutons ainsi le ciel du temps en kairoscopes, car nous réalisons combien nous participons déjà à cette forme de guerre imposée par la finance, et autant par certaines élites, par définition irresponsables et manifestement nihilistes. Elle conduira d’ailleurs (rapidement en termes d’historicité) à la guerre tout court, en tout cas on pet le craindre. Et le court 20ème Siècle de l’après 1945 (en Europe) se terminerait je crois en ce moment. Ou plus précisément, le nouveau siècle concernera désormais et potentiellement tout le monde ou il ne sera pas. Temps nouveaux et certitudes alors finissantes. Averses.

Athènes, février 2014




* Photo de couverture: Soupe offerte par les Solidaires des quartiers Sud. Athènes, le 1er mars

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