Saturday, 29 March 2014

Néo-Europe et la mutation grecque/New Europe and the Greek mutation



Nos regards changent, le lien social s’essouffle, et les nombreuses petites histoires de la souffrance ordinaire se banalisent. Comme celle de l’entrepreneur endetté qui s’est suicidé cette semaine au sud d’Athènes, se jetant du balcon de son immeuble devant ses enfants. Au préalable... il avait sectionné ses veines, “mais pas suffisamment” d’après le reportage.

Le cadeau d'Antonis Samaras. “Quotidien des Rédacteurs” du 20 mars

Affaire rapidement classée car la presse en ce moment évoque davantage... l’offrande d’Antonis Samaras prétendument faite au profit de certaines catégories de “citoyens”. S’agissant de 500 euros, une prime... hors norme, à l’occasion de la fête de Pâques et surtout des élections dites “européennes” pour bientôt. Les (rares) bénéficiaires des largesses préélectorales d’Antonis Samaras, sont dans l’ordre, les policiers et les militaires, puis, certains appauvris et socialement “déssécurisés” lesquels recevront, soit de la nourriture, soit une année offerte... d’abonnement à la Sécurité Sociale.

Les droits sociaux se transforment alors en “petits gestes philanthropes” tandis que les termes du mémorandum IV déjà pressenti entre le “gouvernement” Samaras et la Troïka (partiellement occultés du grand public), achèveront ce qui en reste du droit du travail en Grèce.

Dans cet ordre du monde nouveau et des affaires devenues courantes, voilà que le tribunal saisi par mon ami journaliste a certes condamné “son” quotidien à lui verser l’essentiel du salaire impayé depuis plusieurs mois, sauf que le journal se permet de passer outre. Donc, nouvelle procédure et cela, seulement grâce à une somme consentie par l’avocat du salarié plaignant. Misères.

Manifestation enseignante. Athènes, mars 2014. Source presse grecque

Les manifestations sporadiques de ce printemps sans peuples se terminent toutes dans la répression et notamment dans l’indifférence en ce moment. À l’instar des enseignants de l’école publique ; parmi eux, certains ont été déjà licenciés cette semaine, il y aurait un début à tout finalement, y compris au démantèlement du statut des fonctionnaires. Mais la situation reste disons “contrôlable”, la paix régnerait.

La Grèce donc et au dire de tous les observateurs, a sombré dans un chaos jusqu’à présent contrôlé, initié par les tenants de “son” nouveau régime politique, devenu officiel et permanant depuis l'installation en 2010, de la Troïka à Athènes. Tout tend d’ailleurs à démontrer, que c'est pour la “longue durée”. Autant dire que des profondeurs d’une telle matrice du futur, ce dernier étant d’ailluers somme toute spolié, l’essentiel quant aux ingrédients de la mutation, y étaient bien actifs au cours des dernières décennies.

Utilisant le biais d'un État grec et de son système politique, toujours plus satellisés, la Troïka, à force de concentrer sur elle-même l'essentiel des pouvoirs, est parvenue à s'immiscer en chaque chose jusque dans les moindres aspects de la vie privée des “citoyens”, et d’emblée à l'essentiel: la survie de tous (et contre tous).

Manifestation SYRIZA contre la braderie des biens publics. Athènes, mars 2014. Source, quotidien “Avgi”

Le pays compte désormais plus de 30% de chômeurs, 65% de chômeurs chez les jeunes, tandis qu’il a perdu plus d’un tiers de son industrie et un quart de son PIB en moins de quatre ans. Les salaires très bas ne dépassant guère les 500 euros par mois pour un temps de travail plein se généralisent, tandis que l’abolition pratiquement de l’ensemble des Conventions collectives ont transformé le salariat, ainsi que les relations humaines, devenues ainsi, plus “anthropophagiques” que jamais.

D’où en partie en tout cas, cette désagrégation de la vie et de la participation des Grecs aux faits politiques, (de gauche comme de droite), la chute est vertigineuse et même depuis SYRIZA, on redouterait fort cette grande nouveauté et en même temps... innovation technocratique, c'est-à-dire gouverner, ou en faire semblant ; cependant pratiquement sur un territoire alors... vierge de lien social.

En Grèce sans doute plus qu’ailleurs au sein des sociétés dites “modernes” de la zone euro, et de ce fait si dangereusement soumises à l’ordre marchand, désormais, un grand champ d’application des relations familiales et amicales relève de la seule “nouvelle sociabilité”, issue de la “crise”. La crise ainsi préparée, impose de force un nouveau type anthropologique, dépassant et de loin les supposées limites qu’imposerait une quelconque “évidence” économique alors maîtrisable, de surcroît au pire moment de notre ère de la financiarisation à outrance.

Le nouvel accord entre la Grèce et la Troika cadenassé (acquis). “Quotidien des Rédacteurs” du 22 mars

Le nouveau régime, désigné comme étant celui du “Mémorandum”, entité d'abord immatérielle et invisible, s'est rapidement concrétisé et par quelle violence, au point de dégrader les hommes, les liens sociaux, les imaginaires et le rapport au temps, une dématérialisation simultanée des millions de vies à l'échèle d'un pays tout entier, “Programme” alors très vaste dès sa conception, de spoliation des vies, des êtres, des biens et en fin de compte d’un territoire.

Immanquablement, l'hybris (démesure et outrance) des régimes de type nouveau, hybris faite à la démocratie (même de façade) à une certaine culture européenne de l’après 1945, surpasse le cadre de la Grèce. Il est donc à craindre que ces nouveaux régimes se généralisent en Europe (s’agissant de l’UE, y compris celle des pays fondateurs), suite aux expériences: grecque, italienne, espagnole, processus sans fin ? En somme ; nous sommes témoins d’une lancée supposée alors inéluctable, si dangereuse pour l'ensemble des peuples de l'UE qui est en cours.

La stratégie du choc analysé et décrite par Naomi Klein aurait donc fonctionné, du moins dans un premier temps, mais qui s'éternise: la montée d'un capitalisme du désastre, qui commence par traiter des méthodes de chocs régressifs utilisant des chocs psychologiques amenant à une régression du sujet. Conclure certes, sur un tel processus historique en cours relève de l'illusoire.

Antonis Samaras, la Troïka et le désastre. “Eleftherotypia” du 27 mars

Cependant, l’évidence crève les yeux: nous nous trouverions enlisés dans une impasse autant “ontologique”, ce que pour l’historien canadien Ronald Wright relève plutôt de “cette inaptitude, sinon à prévoir, du moins à contrôler les conséquences à long terme (qui) est peut-être inhérente au genre humain, le fruit de millions d’années passées à vivre au jour le jour du produit de la chasse et de la cueillette. Ou cela n’est peut-être rien de plus que le mélange d’inertie, de cupidité et de sottise favorisé par la pyramide sociale. Étant donné la concentration du pouvoir au sommet des sociétés de grande envergure, l’élite a un intérêt personnel à préserver le statu quo, car elle continue ainsi de prospérer dans les temps difficiles longtemps après que l’environnement et le peuple ont commencé à souffrir. Bien que la terre soit jonchée des épaves des civilisations passées, globalement, l’entreprise a néanmoins continué à prendre de l’ampleur” (“La fin du Progrès ?”, Paris, Éditions Naïve, 2006). On sait que la crise ne s'est pas abattue sur les Grecs par hasard, causée par leurs seuls errements, réels ou désignés de la sorte par la propagande ambiante, très en vogue depuis 2010 à travers la presse, grecque d’abord, allemande par exemple ensuite. Des crises analogues, dites “de la dette souveraine”, et/ou du secteur bancaire, sévissent ailleurs qu'en Grèce et on y ajouterait la mise sous tutelle des pays et la grande braderie de leurs richesses matérielles et humaines, au profit des “créanciers”.

Et autant, par le TAIPED grec, une variante de Treuhandanstalt, cette “Agence fiduciaire” de droit ouest-allemand ayant soulevé tant de controverses en son temps, chargée de la privatisation des biens de la République démocratique allemande (RDA) après la réunification du pays, le fameux “tournant” (“Wende”) des Allemands et finalement de l’Europe, faits qui par le biais des imaginaires déjà, rappellent parfois les péripéties européennes du siècle passé.

Le siècle passé et sa mémoire revisitée. Athènes, mars 2014

Et tout cela bien entendu au profit de l'hyper classe politique “transeuropéenne” et mondiale. C'est précisément cette nouvelle situation méta-démocratique, sous l'impulsion des entités “globalisatrices” et structurantes de notre nouveaux monde (FMI, U.E.), que j'ai nommé aussi par une certaine convention: “bancocratie”, au gré... des écritures impressionnistes de ce blog “greekcrisis.fr” et au fil des longs et passionnants mois dont la séquentialité et les humeurs ont été ainsi saisies depuis 2011.

Cela ressemble fort à ce qu’avait été l’avancée parasitaire des colons d’un bout à l’autre du continent américain (supposons) en d’autres temps. À ce propos, l’historien américain Francis Jennings avait remarqué que: “Les Européens n’ont pas trouvé ici un milieu sauvage, ils en ont créé un” (“The Invasion of America: Indians, Colonialism and the Cant of Conquest”, New York, Norton, 1976). Exactement comme en Grèce (toute proportion gardée) sous le régime de la Troïka.

Modernité et austérité... c’est en cela je crois qu’il va falloir examiner la matrice culturelle de ce nouveau régime dans toute sa profondeur historique, non seulement du point de vue économique, mais par le biais de certaines pratiques et représentations dominantes s'inscrivant dans une plus longue séquence du temps présent (et occidental). Toutefois, chaque fois que l’histoire se répète, mais alors comme farce, le prix humain augmente.

En tout cas, et du côté... de la plaisanterie, nous avons découvert ces derniers jour à Athènes, cette affiche du dit “Mouvement des jeunes Chrétiens Orthodoxes”, pour qui, “Lénine, Trotski, Molotov font le salut nazi”. Affiche plaquée sur une publicité faite pour un quelconque produit alors supposé “réversible”. Drôle de nouveau siècle !

Lénine, Trotski, Molotov font le salut nazi. Affiche du mouvement des jeunes Chrétiens Orthodoxes. Athènes, mars 2014

Examinés sous cet angle, les événements connexes européens démontreraient par la même occasion que la dite “faillite économique grecque” ne semble guère constituer un cas tout à fait à part. Les multiples mutations qui se produisent ici ou là, véhiculent une version accélérée et radicale des transformations qui ont (et qui auront) lieu ailleurs, avec plus ou moins la même violence “en accéléré historique”. Sans aucun doute, cette vitesse dans la rotation de l'inéluctable, rappellera aux historiens les chocs des entrées en guerre ou les temps inaugurés par une brusque période d'occupation.

Pourtant, nos sociétés, épuisées, hypnotisées et défaites, se laissent ainsi dépêtrer, tant le “fantôme du monde” et d’abord le leur, au même titre que la déréalisation minutieusement préparée et désormais acquise de leurs existences, incarnent cette auto-aliénation définitive qui n’est pas qu’économique.

Athènes, mars 2014

En paraphrasant le philosophe Günter Anders (“L'Obsolescence de l'Homme”), on dirait que le rapport entre les citoyens et la “démocratie” devient unilatéral, la “démocratie” ni présente ni absente, est alors un “fantôme”.

Pour le grand philosophe, il est tristement évident “que d'innombrables hommes se sentiraient plus cruellement punis si on leur confisquait leur poste de radio que si on les emprisonnait en les privant de leur liberté tout en leur laissant leur poste: dans ce cas, en effet, ils pourraient continuer à s’épanouir au soleil de l’extérieur”. Et en Grèce, nous en sommes déjà, et on y observe par une certaine “ethnographie locale”, ces mendiants fouillant dans les bennes à ordures d’une main, et de l’autre, tenant un téléphone mobile. Athènes... ville magique.

Ville magique, musiques de Manos Hadjidakis et de Mikis Theodorakis. Affiche de 1963

Car enfin, si la portée des événements grecs sur les affaires planétaires semble peut-être minime, pourtant tout le monde (ici et ailleurs) ressent la nouvelle situation comme potentiellement imprévisible et tragiquement inconnue. Décidément, cette “acquisition de la tragédie” aurait valeur de “leçon inaugurale”, à travers un premier “enseignement de la crise grecque”, mais également et toute proportion gardée, italienne, espagnole, portugaise, et irlandaise (la liste restant ouverte).

Notre anthropologie au quotidien... (ce dernier) obligatoire et obligé, confirme donc ce temps des mutations. Un totalitarisme alors... doux et “oblique”, de type nouveau (plus les nouvelles technologies singulièrement), serait en train de naître en Europe sous couvert des institutions de l'Union Européenne et sous l'impulsion néo-impériale de l'Allemagne (plus exactement d'une partie des élites de ce pays, bien épaulées il faut admettre des autres élites), selon toutes les apparences du tragique Zeitgeist de notre modernité et en dépit des mascarades électorales en cours.

Aux urnes prochainement. “Quotidien des Rédacteurs”, mars 2014

Entre Chypre et le Portugal nous serions alors en phase de connaître par... réverbération cette forme revisitée de “néo-Europe”, terme généralement attribué par les historiens (Alfred Crosby et Ronald Wright entre autres), aux États-Unis, à l’Australie ou à l’Argentine, renvoyant entre autres, à l’expansion colonialiste des États-Unis sur leur propre territoire.

Pour Ronald Wright “la mythologie nationale américaine y voit une œuvre de ‘pionniers’ et de ‘colonisation’, mais la conquête et la dépossession d’un peuple indien après l’autre, y compris des États autochtones organisés tels ceux des Cherokees et des Iroquois, étaient à l’évidence impérialistes, précurseurs dans les faits, sinon dans les termes, du Lebensraum (Espace vital) allemand” (“La fin du Progrès ?”). Telle serait alors une certaine matrice culturelle (et opérationnelle) des élites occidentales aujourd’hui dominantes et nihilistes, maintenant que la financiarisation des échanges... occupe (c’est bien le terme) la planète entière.

La vassalisation de la Grèce en est une preuve, mais elle n'est pas la seule. Ces élites font hélas preuve d’une croyance fanatique en un exceptionnalisme moderne, prouvant ainsi autant leur incrédulité, face aux limites écologiques, culturelles, géopolitiques ou éthiques. L’Occident, notamment par son modèle hyper-financiarisé, en quelque sorte “superposable” désormais aux “mesures” de la planète entière, n’aura sans doute plus grand-chose à dire de très nouveau, ce qui ne le rend pourtant pas moins dangereux, (facétie comprise).

Les ONG organes de la mondialisation. Conférence, Athènes, mars 2014

L'accélération dans la mise en place d'une version de “méta-monde inaugural”, laisse alors perplexe. L'expérimentation grecque et ses suites ailleurs en Europe accréditeraient la thèse d'un capitalisme en pleine forme et par conséquent, en train d'étendre son royaume jusqu’aux derniers retranchements de la vie et des dernières libertés résistantes, autres évidemment que celle du capital, qui plus est, de surcroît fictif.

Néanmoins, cette même accélération et la fébrilité qui lui serait correspondante caractérisant ses élites économiques et politiques, pourraient également indiquer, qu'une certaine fin ne serait plus si loin. Loin, en termes d’historicité bien entendu.

Demeure d'un animal adespote (sans maître), apprivoisé. Athènes, mars 2014

L'abolition des souverainetés, et en dernier lieu des peuples eux-mêmes (en tant que collectivités potentiellement créatrices du fait politique et culturel), ainsi que d’une partie de leurs imaginaires, conduisant tout droit à la prédation des ressources, y compris “humaines”, relèverait donc de l’inéluctable.

À moins de faire preuve de grande inventivité et de toute forme, essentielle plus que jamais pour l’avenir et de toute évidence dans l’urgence. “L’Homo sapiens possède l’information nécessaire pour admettre ce qu’il est: un chasseur de l’âge glaciaire à moitié évolué vers l’intelligence - astucieux sans doute - mais rarement sage” (Ronald Wright). Ère de chaos ?

Animal adespote. Athènes, mars 2014




* Photo de couverture: Égine, île du golfe Saronique, 2014

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