Wednesday, 23 April 2014

Les cadavres de la Résurrection/The corpses of Resurrection



La Grèce a ainsi fêté Pâques sans Résurrection. Ses apparences ont été à peine sauvées une fois de plus. Décidément, la Tragédie grecque excelle déjà dans la Parodie, ses... éparchies en fournissent même la meilleure illustration. Cérémoniaux paraphrasés, sens de l’apparat prépondérant, fidèles de pacotille et protocoles emplis du meilleur vide. Un monde... en crise.

Vendredi Saint. Trikala, le 18 avril

En Thessalie (au centre de la Grèce), et plus précisément à Trikala, le “réel” ne cesse d’étonner le voyageur. Spyros, entrepreneur ruiné en 2012 et originaire de la région venu depuis la capitale passer Pâques auprès des siens, considère alors la situation locale non sans amertume, avant de s’emporter... sur tout ce qui bouge:

Ici, ils vivent inlassablement dans un nirvana; ils n'ont toujours rien compris. Nous à Athènes... nous savons. L'autre jour ils m'ont coupé l'électricité. Je me suis raccordé au réseau à ma manière. Le surlendemain, les techniciens se sont pointés chez moi. Je les ai accueillis mon fusil de chasse en main. Ils ont tout de suite réalisé. Je suis prêt à tuer maintenant... ou sinon, je vais me retirer à Trikala et ne plus revenir à Athènes.

Dans les trains, les passagers ironisèrent sur l’arbitraire introduit par la cohue, conséquence directe du manque en matériel roulant d’abord et ensuite, de la grève qui a paralysé le trafic des chemins de fer du pays entre samedi et lundi derniers. “C'est comme en Inde à bord des ‘passenger trains’ bondés qui s'arrêtent partout, et qui ont tendance à musarder en cours de route. Notre pays c’est désormais le Tiers-Monde”.

Train grec... avant la cohue. Avril 2014

Le contrôleur, excédé et surtout amer n’avait plus envie de plaisanter comme jadis à bord de son train, celui des Thessaliens, fin d’époque: “Ils ont voulu la privatisation et ils ont gagné. Nous serons vendus avec... ce peu qui reste du matériel roulant encore en état. À les entendre, on croirait que rien n'est si aisé que de dire... combien et comment seuls les agents du rail comme nous, ou plus généralement les fonctionnaires, sont les grands responsables de la crise grecque. Non... Samaras et Venizélos ne se sont pas enrichis, jamais. Tout est fichu...”.

Officiellement, les cheminots se sont mis en grève pour protester contre la privatisation décidée du rail grec et autant pour dénoncer la non-reconduction de leur Convention Collective. En toute évidence, il s’agissait surtout d’un baroud d’honneur, et notamment... pour le long (et sans doute dernier) week-end Pasqual avant la... conclusion.

En Thessalie Occidentale. Avril 2014

À bord du wagon-salon-bar, l’employé ne dit pas autre chose: “Ils ont accroché un sixième wagon aujourd’hui au départ de Kalambaka, suite à la grève qui vient de se terminer. Ils devraient rajouter une deuxième locomotive car... tout cela devient assez limite en monté. En abordant les montagnes, la pente est bien rude. Mais le matériel manque désormais si cruellement, on touche donc le fond. Et comme notre train est bondé je ne sais plus dans combien de temps nous arriverons à Athènes. Patience...”.

Au départ de Kalambaka, bourgade des Météores sur lesquels ont été construits les monastères au sommet d'étonnantes masses rocheuses du même nom sculptées par l'érosion, certains touristes embarqués aussi à bord du train, exprimèrent à leur tour autant leur désarroi que leur patience. Des Grecs quant à eux, ils se sont surtout fait remarquer entre aux, les surprises de “ce nouveau monde, improbable encore avant-hier, aux touristes Chinois qui visitent nos Météores désormais si nombreux !”.

J’ai pourtant pu remarquer que le gérant de la cantine des lieux n’avait pas ouvert son établissement immobile et toujours sur quatre roues. À la même période durant l’année 2012, il se trouvait déjà sur place car nous l’avions interviewé pour les besoins du documentaire “Khaos”. Qui sait, va-t-il ouvrir cette année ? Mystères et Météores.

Aux Météores. Avril 2014

Kalambaka, Hôtel ‘France’. Avril 2014

Publicité pour la viande de chevreau et d’agneau... grecs. Trikala, avril 2014

Non loin de là, de Kalambaka et jusqu’a Trikala (le chef-lieu), des publicités vantaient avant Pâques tous les mérites de la viande de chevreau et d’agneau... suffisamment grecs. C’est d’une tradition, maintenue surtout coûte que coûte. Parmi les six agneaux ainsi sacrifiés pour les circonstances... au sein de la famille étendue des Yannios, le dernier avait été offert au cousin Dimitri et cela, pour la deuxième année consécutive.

Dimitri Yannios n’a plus les... moyens de l’agneau, avec ses 400 euros de chômage en attendant d’être rembaucher par le service des eux du district entre mai et octobre. Une manière parmi d’autres pour ainsi mesurer la nouvelle paupérisation au sein des familles.

Pâques des Yannios. Le 20 avril

Boucherie. Trikala, le 18 avril

Contrairement au passé à a ses grandes agapes, une fois la cuisson “commune” terminée, chacun se retire au sein de sa stricte famille nucléaire pour le repas. La joie n’y est pas, les expériences échangées “ne nous apportent rien de nouveau et la fin des subventions agricoles c'est pour bientôt”. À défaut de tout détruire, la crise impose l’érosion des réalités et des liens sans pour autant que les dits acteurs sociaux se remettent en cause. À quoi bon d’ailleurs ?

J'ai tant d'idées neuves relatives à mon agriculture mais les capitaux manquent pour les réaliser et les banques ne nous prêtent plus”, prétend Maria avant de s’éclipser à son tour. La viande fut cuite, tante Dina a discrètement demandé cinquante euros à son frère pour passer la semaine aux vœux si bien échangés comme de coutume. “Et à l'année prochaine ! Santé, la santé d'abord...”.

La très grande politique n’intéresse visiblement plus grand-monde au pays de la crise transformée en régime politique. Ou presque. Vue d’en bas, la politique c’est l’engagement d’un des “proches” dans une des listes aux élections municipales et régionales de mai prochain. “Nous devrions tous voter pour la liste du parti aux municipales - insiste Maria - notre cousine Christina s’y représente. Ce n’est plus qu’une question d’idées... Si elle parvient à être élue, elle touchera 300 euros par mois en tant que Conseillère, c’est essentiel par les temps qui courent !”.

SYRIZA aux élections régionales. Trikala, avril 2014

D’ailleurs peu importe le parti, communistes compris. Le besoin règne en maître et les clientélismes d’antan et de tout temps ne se suicident pas... si facilement, contrairement à cet homme qui s’est jeté d’un pont autoroutier à Athènes au jour de Pâques, et de cette mère de deux enfants... ayant opté pour la pendaison peu après la parodie de la “Résurrection”, mais toujours à Athènes. Et du côté de la presse surtout en ce moment, (essentiellement électronique pour cause de long week-end), on ne s’est pas trop penché sur ces trépassés.

Aristos, candidat sur la liste SYRIZA pour les élections municipales est formel: “Non, les clientélismes ne sont pas morts du tout. Bien au contraire, depuis un bref froid ressenti lors du scrutin national de 2012, les réseaux ont alors si bien repris du poil de la bête. Chez SYRIZA, nous avons même remarqué une attitude ambivalente vis-à-vis de notre liste. Certains, n’ont pas voulu ‘s’exposer de la sorte’ d’après leurs propres dires: ‘Je veux bien soutenir la liste mais sans que mon nom y figure’, telle était leur réponse la plus fréquente. Ce qui ne veut pas dire que notre liste ne soit pas bouclée avec succès, bien au contraire, sauf que c’est un signe de plus, un signal même. La crise est acceptée et tout le monde a peur. Les acquis de la survie et des réseaux historiques s’avèrent alors si précieux pour les remettre en cause... pour la Gauche. Déjà, lors de la dernière grève prétendument décrétée comme étant ‘nationale’ par la Fédération des Syndicats de la Fonction Publique, à notre niveau à Trikala la participation, était quasi-nulle. Alors ?”.

Commémoration de la Resistance. Trikala, le 17 avril

Des militants communistes, peu nombreux au demeurant, ont commémoré les faits de la Résistance des années 1940 sur la place centrale de la ville, dans la plus grande indifférence des épigones de la liberté... et de la mort. La Grèce aura ainsi fêté Pâques sans Résurrection.

Derrière une livraison en attente pour une enseigne, des affiches encore neuves font état de la récente visite du chef du parti du Plan-B, Alekos Alavanos à Trikala. C’est d’ailleurs depuis la Thessalie que l’ancien chef de SYRIZA (et mentor... démenti d’Alexis Tsipras) a lancé un appel destiné “à faire bouger la fraction gauche au parti de la Gauche Radicale, dans la mesure où cette dernière ne supporterait pas le sens unique de l’Euro ainsi imposé”.

Peine alors perdue car le principal intéressé, Panagiotis Lafazanis a aussitôt répondu via la presse que “Chez SYRIZA nous sommes tous unis derrière la majorité au-delà des différences”. “Tous parents, tous différents” comme le diraient les anthropologues de cette exposition réussie, inaugurée (presque) jadis au Musée de l’Homme à Paris avant sa rénovation.

La Grèce sans Euro, c'est la Grèce sans chômage. Affiche du 'Plan-B'. Trikala, avril 2014

Vous êtes un monde de m... Trikala, avril 2014

Entre-temps en ville, la plus grande discussion chez les jeunes tient du départ, c'est-à-dire de l’émigration. “Vous êtes un monde de m...”, suggère sans appel un slogan “jeune” à Trikala. Pour Dimitra âgée tout juste de vingt ans le choix semble clair: “Je vais partir en Allemagne. On m'a dit qu’il y a certaines places encore libres dans les Conservatoires et en plus, pour nous Grecs, les frais de scolarité nous sont offerts. Les Allemands savent que nous sommes pauvres. C’est vrai que les politiciens de l’Allemagne veulent b... la Grèce, cependant les Allemands désirent bien nous accueillir. Ils ne sont pas... comment dire, contre nous. Dans quelques années je compte aussi solliciter la nationalité allemande puisque la Grèce n’existe plus... Pour nous, il n’y a plus de place ici”.

D’autres jeunes... à l’oreille certes moins musicale, ont autant et massivement quitté la campagne de Trikala pour l’Allemagne. “Ils travaillent dans la restauration, celle des autres Grecs installés en Allemagne depuis longtemps. Ils acceptent de travailler comme des esclaves pour moins de mille euros par mois. Ensuite, surtout après un licenciement, certains perçoivent alors les allocations chômage le temps de se retourner, d’améliorer ou d’apprendre la langue pour mieux postuler ailleurs. Deux cent jeunes ont quitté le village (1.300 habitants) depuis deux ans, dont Manolis, mon frère. Après un an dans un restaurant il est au chômage. Il postule déjà pour un poste d’ambulancier. Ma belle sœur l’a rejoint ainsi que leurs deux enfants”.

Fresque moderne sur un mur à Trikala. Avril 2014

Six mois par an, voire davantage, mes parents les rejoignent pour aider et pour ne pas générer de frais comme on dit en Grèce, d'autant plus qu'en Allemagne les maisons sont bien chauffées pendant l'hiver. Ils habitent alors tous dans un appartement en Bavière et les enfants fréquenteront l’école allemande faute d’école grecque. De toute manière c’est leur seule chance d’avenir...”. Paroles de Nadia, trente ans, œnologue... établie en Grande Bretagne depuis un an, venue à l’occasion de Pâques au village.

Terminus l’émigration ou Athènes, c’est selon. D’ailleurs Pâques à Athènes fut aussi et encore l’occasion... d’anthropophagies ambiantes et d’autres faits “sociaux totaux”, jadis recherchés par les sociologues. Un ami Français établi à Athènes, a vécu alors d’une telle scène, il m’a communiqué son témoignage par courrier électronique. Et il m'a aimablement autorisé à publier ce texte, je l'en remercie très vivement, également au nom des lecteurs de ce blog: “Jour de Pâques 2014 en Grèce”.
9H30 Chez Everest, le seul café ouvert à Glyfada, au sud d’Athènes, je prends un capuccino à côté d’un hindou (?) qui a fini son petit déjeuner, un sac sale à ses pieds.
10H Traversant la place de l’église, je vois, sur un petit talus entouré d’arbustes, un attroupement de policiers autour d’un corps de femme, la soixantaine, vêtue en noir, la robe légèrement relevée qui montre des bas déchirés et des jambes pleine de varices. Sa tête est en sang.

Mémorandum I et II. “Quotidien des Rédacteurs”, le 18 avril

Je demande à un policier quand a eu lieu le crime, il me fait répéter mon grec, un autre lui traduit en grec correct mes paroles et répond “cette nuit”, puis me demande si je suis français ! Les policiers, une dizaine, prennent des photographies et mesurent des distances... des endroits portent des numéros. Un jeune policier vient vers moi, me demande si je suis de Glyfada et si je sais ce qui ce passe dans cette ville. Les premiers lui répondent que je suis étranger et me demandent de m’éloigner.

Cette scène se passe à deux cents mètres de l’église qui hier soit devait être pleine de monde. Le crime a du avoir lieu après la cérémonie.
12H Je reviens de la plage un os de seiche à la main et retrouve l’attroupement de policiers qui fouillent les poubelles à la recherche d’indices. Le corps de la femme n’est plus là.
Plus loin mon hindou fait la manche, sa main crispée en forme de tasse.

Mémorandum I, II et III. Eleftherotypia du 19 avril

13H Devant l’autre église de Glyfada je vois les traces de bougies. Hier soir quand je suis passé une femme et un homme se disputaient pour avoir le meilleur emplacement de vente des bougies que les gens achètent pour ramener chez eux la lumière pascale.
Est-elle morte pour avoir un emplacement permettant de gagner quelques euros de plus ? Ou ce crime n’a-t-il rien à voir avec la crise qui frappe la Grèce ??

14H La bonne odeur d’agneau rôti parfume Glyfada, la vie continue sauf pour celle dont la vie s’est arrêtée à deux cent mètres de là où on célébrait la résurrection du christ...

Voilà pour ce précieux témoignage du temps présent. La Grèce et ses cadavres de la résurrection. Temps parodiés car peut-être suffisamment incompris. D’après l’historien américain Christopher Lasch, “seule une compréhension de l'âpreté, et même de la tragédie, de la vie peut justifier les sacrifices qui s’imposent à ceux qui cherchent à défier le statu quo”.

La bonne odeur d’agneau rôti aux apparences à peine sauvées. Douleurs du Vendredi saint et de toutes ses suites.

Pâques. Trikala, le 20 avril




* Photo de couverture: Vendredi saint. Trikala, le 18 avril

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