Monday, 5 May 2014

Campagne électorale/Election campaign



La campagne électorale deviendrait l’affaire du moment. Pour les medias en tout cas. Et afin de proposer une vue si possible de l’intérieur, greekcrisis présente ainsi l’interview d’une candidate aux élections régionales (pour la région d’Attique, liste de Rena Dourou). J’ai rencontré Catherina Thanopoulou en avril dernier, au siège du parti de la Gauche Radicale.

SYRIZA et Rena Dourou en 2012

Elle n’est pas de la dernière pluie... ni de la toute dernière Gauche, y compris au sein de SYRIZA. Son positionnement à gauche de son parti, contient en substance tous les ingrédients des fractures actuelles et potentielles, quant à la recomposition du paysage politique grec (et pas uniquement) autour de la seule vraie question: défaire ou pas, l’Union Européenne.

C’est en cela qui résiderait encore, la seule et unique (possible ?) “Imprévisibilité” quant à la pratique probablement gouvernementale du parti d’Alexis Tsipras. Pour le reste - et sans commenter l’interview - je dirais que les lecteurs assidus de ce blog peuvent se faire une idée ainsi plus précise du débat actuel en Grèce.

Rena Dourou faisant campagne en 2014

C.Th. Je suis Catherina Thanopoulou, et mon métier c’est l’enseignement spécialisé face à un public d’élèves souffrant d’un handicap, étant d’abord professeur de mathématiques dans l’enseignement secondaire public. Je suis active au sein de SYRIZA, et mise à part tout mon travail disons relevant de la politique générale, je suis responsable et rapporteuse sur des thèmes touchant à l'essence de l’Éducation, à la fois au niveau de la région d’Athènes mais également auprès du Comité central de SYRIZA dont je suis également membre.

Je considère que finalement l’Éducation est un sujet central lorsqu’il s’agit de gouverner à gauche. Et cela parce que l’Éducation, la pratique Paideia, sont d’emblée en mesure d’instaurer avant l’heure même, le changement social en perpétuelle gestation. Car pour les jeunes gens, cette formation par l’Éducation se fera de toute manière, tantôt systémique, tantôt si possible alternative, d’après un système de valeurs... d’une exemplarité différente, autrement-dit relevant de notre modèle, celui de la Gauche.

Catherina Thanopoulou et Costas Arvanitis de la radio 105,5

P.G. Je dois donc supposer qu’en ce moment c’est plutôt le contraire qui est en train de se réaliser...

C.Th. Incontestablement en ce moment tout va mal, voire très mal !

P.G. À ce propos, quelle serait ta proposition ?

C.Th. Pour que la situation change il faut alors agir suivant un triptyque. D’abord, il va falloir changer de majorité gouvernementale, former une majorité qui mettra la barre à gauche et qui inversera la politique menée actuellement, suivant bien entendu le choix préalable des citoyens. C’est un changement de culture, de civilisation je dirais, qu’il va falloir entamer, y compris parmi les acteurs de l’Éducation, et autant chez les parents et les élèves. La tâche sera rude car tout cela imposera nécessairement le reparamétrage du système. Déjà nous envisageons donc... la longue durée. Mais on débuterait maintenant en passant par ces changements d’abord lents et petits, qui seraient alors introduits par la redéfinition des institutions, telle serait l’œuvre d’un futur gouvernement de gauche.

Et d’abord en adoptant des mesures ayant des effets à très court terme et qui arrêteront en premier lieu la catastrophe sociale actuelle, c'est-à-dire, la désintégration de la société. Cela passe par exemple par la réouverture des écoles fermées, celle des classes supprimées, pour enfin arriver à réaliser le libre accès à la connaissance et autant, au cas par cas, par l’organisation de la distribution de repas dans les écoles lorsque cela s’avère nécessaire. Voilà certaines actions qui peuvent être entreprises dès à présent.

Campagne électorale SYRIZA, 2012

P.G. Lorsqu’on parle d’enfants malnutris en Grèce en ce moment, peut-on avoir une idée disons quantifiée du phénomène, d’après par exemple ton expérience issue du terrain ?

C.Th. Les cas disons comptés, repérés, sont peu nombreux si l’on considère l’impensable de la gravité tangible de la situation. Les enfants concernés ne veulent pas en parler, ils ne s’expriment pas, ils ont peur et surtout ils éprouvent ce sentiment bien connu de la honte qui prédomine alors. Alors, ceux qui, parents ou enfants se reconnaissent à vrai dire “formellement” dans cette condition sont peu nombreux, s’agissant de la sorte et de la part mesurable du problème. Cependant, de très nombreux enfants en sont concernés et cela se sent à travers certains faits et gestes observés ici ou là dans les écoles.

P.G. Plus précisément ?

C.Th. Effectivement il y a du concret, à commencer par l’abandon des études de plus en plus fréquent au niveau secondaire, voire, dès le primaire pour certains enfants. Ou sinon plus franchement, il y a ces malaises qui se multiplient chez les élèves. Les enfants s’effondrent en classe et alors l’instituteur, le pédagogue, si déconsidéré qu’il soit actuellement par la société du moment, doit agir dans l’urgence. Il n’est plus seulement enseignant, car par la force des choses il devient aussi psychologue, infirmier, conseiller, il incarne aussi à lui tout seul, toute cet éventail des compétences dont le ministère dépossède en ce moment et cruellement l’école grecque.

Et donc dernièrement, le pédagogue incarne autant le rôle... de l’enseignant-nourricier, après chaque malaise, le maître doit d’abord s’occuper de l’enfant effondré, pour ensuite prendre contact avec les parents. Et c’est en ce moment justement que l’on découvre combien... les parents se retrouvent au chômage, ou par exemple que la famille, enfants compris ne sont plus couverts par le Sécurité Sociale, et qu’il s’agit subséquemment d’une population rejetée, exclue. Là justement... il va falloir stopper l’hémorragie sociale.

Repas distribués par les militants SYRIZA, 2012

P.G. Et pour ce qui est de la culture ?

C.Th. La culture constitue cette autre part du triptyque. Plus généralement il s’agirait même de l’assise civilisationnelle d’une société. Par exemple, en passant par la réactivation (et réactualisation) de la mémoire historique à travers l’enseignement, et je dirais que ce besoin est désormais urgent, s’agissant de “reculturer” l’école et la société, en commençant par nos quartiers par des pratiques du quotidien. Et si possible, faire renaître ce que jadis nous reconnaissions dans la culture populaire, cette expression à travers les besoins et les représentations des gens, plutôt que de reproduire des formes culturelles imposées par les élites. Car finalement, le savoir pratiquée c’est autant une façon d’agir, de s’exprimer, de s’ouvrir à autrui et donc, d’être ensemble.

Par exemple, c’est suite à mon initiative et dans le but de “conjuguer” la culture à l’action politique, que depuis un mois déjà au centre d’Athènes, les comédiens de la troupe “Peiragma”, ont adopté mon idée avec enthousiasme. Il était alors question que de reprendre Ploutos (dieu de la richesse) d'Aristophane sous un angle proche de nous. Deux extraits de la pièce déjà primée il faut aussi le dire, ont été incarnés par les acteurs, celui de la Pénia, la Dèche, la paupérisation du moment et autant... “processus éducatif”, ainsi que cet autre scène célèbre du sycophante, le délateur professionnel dans l'Athènes antique, incarné ici par la figure du fasciste.

Nous avons déjà représenté cette pièce retravaillée à cinq reprises. Et au bout des trente minutes de la représentation, car telle est sa durée, c’est un débat et en même temps discussion ouverte qui sont engagés entre le public, nous les... politiques, et les acteurs. Inutile de dire combien une telle thématique très étendue et en même temps essentielle est à chaque fois abordée.

Catherina Thanopoulou et l'action par le théâtre

Il est alors question d’éducation et de fascisation, car cette dernière, fait désormais partie du quotidien des écoles. Le fascisme au quotidien véhicule si j’ose dire sa propre éducation et même sa “Paideia” et donc il ne faut plus fermer les yeux. Et voilà, la question qui en résulte encore à travers ces débats, c’est comment y faire face, et comment y faire face de manière indissociable à la paupérisation grandissante, paupérisation, y compris conceptuelle et du système éducatif lui-même car il faut aussi le dire.

Cette expérience chemine d’emblée très bien à travers les quartiers centraux d’Athènes ; cette pièce n’est plus qu’une façon de faire du théâtre de manière convenue ou de faire de la politique de manière conventionnelle, autrement dit d’en haut, sans la participation effective des intéressés. À travers notre Aristophane, le public participe en créant de l’événement, du débat et pour tout dire du sens. Un vrai, un authentique “théâtre de rue” comme on le nomme parfois.

P.G. Et ensuite ?

C.Th. Nous allons donc poursuivre cette expérience. Il faut souligner aussi de manière plus générale que désormais, les manifestations politiques livrées... clés en main depuis les partis politiques et donc... scénarisées, ne passent plus. Par exemple, faire venir un “expert” entre guillemets - ce qui ne veut pas dire que l’expert en question soit insignifiant quant à ses compétences, les spécialistes sont aussi d’utilité certaine - sauf que faire intervenir un spécialiste face à un public pour alors prêcher la dite bonne parole ou le mot juste, et ensuite clore de dit débat par les questions posées comme de coutume peu avant la fin, eh bien, cette pratique n’amène nulle part, aussi car elle s’avère... au mieux et rapidement, dépourvue de sens. Donc, elle est en perte de vitesse. De ce fait, d’autres manières d’interaction avec les citoyens doivent être recherchées et ainsi pratiquées.

D’où si j’ose dire, cette interférence du fait culturel actif, par le biais du théâtre et pas uniquement, nous avons par exemple aussi articulé certains débats politiques autour d’expositions d’art plastique, de la sculpture notamment. Avant un débat de ce type, des élèves avaient exposé leur sculpture autour du thème, ô combien, laborieux de l’école de leurs rêves. Le débat qui s’en est suivi fut passionnant, voire, émouvant. Tout cela est donc à reconsidérer.

Campagne électorale SYRIZA, 2012

P.G. Et quant au contexte politique actuel ?

C.Th. D’abord, les élections de ce mois de mai relèvent bien de cette phase importante, d’un passage je dirais. En premier lieu le scrutin est triple: élections européennes, municipales et régionales, déjà, il faut espérer que pour ce qui est des européennes, ces élections puissent constituer l’amorce d’un changement de cap. En Grèce, les élections européennes peuvent donc introduire un nouveau seuil disons critique pour ce qui est des tenants politiques dans la gestion catastrophique actuelle, puisque pour nous, le scrutin européen est une élection clairement politique et politisée, sans pour autant sous-estimer l’importance des scrutins au niveau local.

Certes, il y a une question qui apparaît. Celle de la proposition de SYRIZA à chaque échelon... et cette proposition elle existe forcement, et elle s’enrichie comme il se doit continuellement. Car comme la situation est toujours si fluide et comme les coups ainsi portés au corps social ; si violents et en si peu de temps, sans répit aucun, comme ces lois du mémorandum établies chacune d’entre-elles sur cinq cents pages et seulement sur deux ou trois articles... Eh bien, cette vitesse, cette course contre l’abime indiquent alors combien les positions et les propositions de SYRIZA doivent tenir compte de cette réalité pesante, y compris, à travers leur actualisation continue.

Ce qui ne veut pas dire que nos positions de base soient oubliées, notamment celle qui consiste à mettre en œuvre l’annulation pure et simple du mémorandum ou l’annulation d’une bonne partie de la dette et enfin, de l’organisation d’une conférence européenne sur la dette car cette affaire, relève au fond d’une problématique essentiellement européenne. En même temps, il va falloir reconstruire l’économie grecque, restituer ses moyens de production et évidement, autant reconstruire notre terrain culturel si j’ose dire.

Je reviendrais en conséquence vers le nouveau modèle d’éducation, en se référant à d’autres valeurs, à une autre philosophie en somme. Et avant qu’il ne soit trop tard donc, la page doit être tournée.

Affiche SYRIZA, mai 2014

P.G. J’ai entendu dire récemment (avril 2014) sur les ondes de la radio 105,5 (radio SYRIZA), que dans la mesure où l’éventualité d’un prochain gouvernement SYRIZA (même au moyen d’une coalition) se préciserait, les gouvernants actuels laissent d’abord entendre qu’ils partiraient... en léguant derrière eux les caisses vides et qu’ensuite, un tel gouvernement singulièrement de gauche, serait aussitôt farouchement combattu depuis l’extérieur, autrement-dit, par les maîtres du jeu actuel en Europe. Donc comment envisager (en le supposant) un tel avenir ?

C.Th. D’abord et surtout le premier grand moment, la première nécessité consiste à faire dégager les gouvernants actuels. Car au fil des jours et des mois, la catastrophe sociale gagne en ampleur et autant, la vassalisation du pays et de sa politique vis-à-vis des dynastes internationaux. Et comme de toute manière les caisses comme on dit se vident tant de jour en jour, ce gouvernement qui agit sous les ordres des créanciers et d’ailleurs moyennant une brutalité inouïe, eh bien, ce gouvernement doit décamper.

Et sur le deuxième point de ta question, oui, tout cela sera difficile, très difficile même, c'est-à-dire mettre en œuvre une autre politique. Car nous ne nous trompons pas, l’architecture, la structuration de l’UE du moment, ne laissent guère de place à une politique laquelle prendra d’abord en compte les intérêts du plus grand nombre, et pour le dire autrement, des peuples, en Grèce et ailleurs. Donc SYRIZA doit se positionner et agir en tenant compte des intérêts de la société, de l’intérêt général. Et certainement à partir de là, il va donc falloir passer le message à destination de l’UE dans son ensemble: l’assemblage de la zone Euro doit être revu, et autant celui de l’UE. Le problème, le blocage à ce niveau demeure autant institutionnel et si profondément politique. Ce débat est ainsi important, voire même très grave.

Campagne électorale SYRIZA, 2012

C’est un élément alors décisif, je vais dire par là que tout dépend de notre action en Grèce et surtout tout résultera de ce que les autres peuples en décideront. D’où l’importance de ce troisième paramètre crucial qui entre alors en ligne de compte, à savoir, le peuple et sa conscience, sa détermination, ses représentations. Ces gens devraient de la sorte prendre leur destin en main, comprendre enfin que sans leur participation rien ne se fera et que la solution dite “individuelle” est une illusion. La solution sera donc d’abord commune ou elle ne sera pas. J’ajoute à ce propos, que les cultures maladives du clientélisme, des partis comme de l’État clientéliste devront cesser. Et si SYRIZA adopte par malheur ces pratiques du clientélisme dit de régime, eh bien, alors tout sera perdu...

Chaque peuple devrait exercer un contrôle effectif sur son gouvernement, de surcroît, un gouvernement issu de la Gauche, vu que sans l’implication de tout un chacun, les meilleures intentions gouvernementales peuvent finalement et même rapidement échouer. Le temps de la passivité est terminé ; il faut le dire et surtout faire de la sorte pour que cela se pratique enfin à tout degré, dans les quartiers, à travers le tissu associatif entre autres.

Athènes, 2014

P.G. Et si cela ne se produit pas ?

C.Th. Je ne vais pas répondre de manière disons hypothétique. Je considère que telles sont les exigences cruelles du temps présent... Si cela ne se produit pas, tous les scenarii seront alors possibles, car on entend souvent dire que de glissements violents vers une autre situation seraient à craindre...

Eh bien, ces “présomptions” ainsi évoqués, elles relèvent plutôt des phobies orchestrées, dans le but de contrôler les citoyens dans leurs réactions. Je n’entrerai donc pas dans ce processus de l’amplification du sentiment de la peur. Bien au contraire, un homme ou une femme qui participe du fait politique et social de son pays, devrait plutôt amplifier l’espoir. Une aspiration alors active, au moyen de la participation et de la praxis, loin, très loin de la peur.

Vision de la présidence grecque à l'UE. “Quotidien des Rédacteurs”, 2014




* Photo de couverture: Catherina Thanopoulou, candidate aux élections locales à Athènes

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