Wednesday, 14 May 2014

Terra incognita



Au Pirée, on se retrouve parfois sur la passerelle entre la gare et le port pour discuter. Comme ces retraités et habitués des lieux... prenant ainsi un peu de hauteur... devant les vagues creuses de la campagne électorale. Le sens commun se montre suffisamment dubitatif, la Grèce demeure confuse dans son brouillard, hormis enfin ses températures de saison, car c’est l’été.

Affiche du collectif formé s’opposant à la privatisation du port du Pirée. Mai 2014

La vue est imprenable sur le Pirée et sur les travaux en cours, puisque le grand port se moderniserait avant la (prochaine) deuxième phase de sa privatisation, laquelle ne tardera pas à faire des vagues si elle se réalise. Tout laisse penser que telle est la “logique” qui aspire à dominer au vieux port, voire sur la planète entière. Les collectifs locaux protestent, et le font savoir par voie d’affichage: “Non à la privatisation du port”.

Non loin de là, le parcours piétonnier conduisant jusqu’à l’entrée du port est modifié, suite aux travaux. Les usagers sont informés au moyen d'affichettes installées à l’extrémité de la passerelle. Ainsi, une d’entre elles... a été complétée au stylo-feutre d’une certaine symbolique nazie. Main forcément invisible. Parodies funestes, circonstances exténuantes et temps accoucheurs. Le XXIe siècle aurait déjà largué ses amarres dans un sens.

Passage vers le port. Le Pirée, mai 2014

Au Pirée, mai 2014

Naturellement, nos touristes ne devraient pas découvrir toutes ces inscriptions, espérons-le en tout cas. Eux, ils rechercheraient l’essentiel, dont le soleil, et cela se devine facilement si l’on examine leur regard qui n’a rien de sombre, contrairement au nôtre. Car chez les Grecs, le trouble semble être de mise comme jamais auparavant.

Ainsi ces élections, sont s’annoncent bien mornes - ou plutôt très incertaines - aux dires de tous ici, d’emblé décapitées de leur sens par les oligarques de Bruxelles, d’Athènes ou des autres quartiers de l’escroquerie. Plus que jamais, l’Union Européenne est considérée (par le plus grand nombre) pour ce qu’elle est réellement: une autocratie au service des castes dominantes et des intérêts... si chers et inlassablement privés. La “démocratie” travestie, sa “culture de guerre” ainsi que ses symboliques n’échappent plus au grand nombre des “citoyens” aplatis.

Ainsi, et contrairement aux analyses amusées du grand journal... Pravdien du soir, la portée symbolique du lauréat du concours Eurovision 2014, ce dernier rappelons-le organisé par l’Union européenne, est justement considérée dans tout sa perception politique, comme à travers ce dessin récemment publié par le journal de gauche “Quotidien des Rédacteurs”.

Le “Quotidien des Rédacteurs”, représentation de l'Eurovision et de l'UE. Le 13 mai

Campagne... de promotion pour les élections européennes. Mai 2014

Ces dernières semaines, les promoteurs de la dite Union européenne financent une campagne promotionnelle suggérant aux “citoyens” d’éviter l’abstention, car ils doivent s’impliquer et ainsi “choisir ceux qui commanderont aux destinées de l'Europe”. Sauf que le mensonge est de taille... large et sa propagande s’avère grossière. Et surtout, elle ne passerait plus.

La presse grecque de la semaine par exemple (“Quotidien des Rédacteurs” du 13 mai), s’appuyant aussi sur un reportage récent du “Financial Times”, évoque la naissance de la “gouvernance” Samaras - Venizélos et autant celle du banquier... Papadimos, à l’époque du renvoi de Papandréou (pourtant Premier ministre élu), durant le Sommet de Cannes en octobre 2011.

L’exécuteur - exécutant, fut le président de la Commission européenne Barroso. À l’époque (5 novembre 2011), j’avais publié un article sur ce blog intitulé “À nos splendides marionnettes” car on savait tout déjà... sans même savoir. Et pour les détails de l’histoire, la suite est publiée en ce moment le “Quotidien des Rédacteurs”.

En fabriquant des gouvernements. “Quotidien des Rédacteurs” du 13 mai

Le président de la Commission européenne en connaissance de cause, mais sans que N. Sarkozy et A. Merkel soient au courant, a téléphoné depuis son hôtel avant la réunion à Samaras, alors chef de l'opposition. Il savait que Samaras désirait désespérément éviter la tenue du référendum annoncé par Papandréou. Antonis Samaras lui a dit que maintenant il était prêt à souscrire à un gouvernement d'union nationale, issu des rangs de la Nouvelle démocratie et du PASOK - à ce dont il avait soigneusement évité toute participation pendant des mois, rien que dans l'espoir de pouvoir accéder au rang de Premier ministre”.

Barroso, sans faire état de la conversation, a commencé par évoquer d’éventuels noms de technocrates, ceux qui pourraient alors prendre le relais de Papandreou dans un gouvernement d'union nationale. Le premier nom avancé par M. Barroso était celui de Lucas Papadimos. Une semaine après, L. Papadimos a pris ses fonctions. N. Sarkozy avait clos la réunion en disant à Papandreou que dès son retour à Athènes, il devait ‘prendre une décision’ pendant que Barroso saisit Venizélos pour une discussion en aparté. ‘Nous devons tuer ce référendum’ dit-il. Le ministre des Finances a accepté presque immédiatement”.

Durant le vol de retour vers Athènes, et alors que Papandréou dormait, Venizélos a rédigé une déclaration rejetant référendum. ‘La position de la Grèce dans l'euro est une conquête historique du pays, et de ce fait, elle ne peut pas être remise en cause’. Le référendum Papandréou était déjà mort. Et autant... son mandat” (“Quotidien des Rédacteurs” du 13 mai).

Devant les candidats. “Quotidien des Rédacteurs” du 11 mai

Sondages, 'Je ne sais pas, je ne réponds pas'. Quotidien “Eleftherotypia” du 11 mai

Histoire récente bien marquée dans les mentalités grecques du moment. Plus de 70% parmi les interrogés, se refusent donc de répondre aux sondeurs. Les politiciens de la Nouvelle démocratie constatent de leur côté qu’une majorité écrasante chez électeurs traditionnels de la droite, quitteraient le parti de Samaras au profit de SYRIZA, de l’Aube dorée ou des autres partis.

Le consensus en Grèce tient à deux doigts de l’implosion aux dires de certains (ce qui reste à prouver), mais certainement autant à la peur du futur. Il tient sûrement... à ce 20% de la population qui s’en sort encore comme on dit. Déjà, la radio Real-FM ainsi que le quotidien qui lui est liée, Real-FM, se décident à ne plus publier ces (par définition) faux sondages qui circulent. Il était temps.

Devant le port du Pirée, un assez large panneau indique toujours que la rénovation des lieux “pour mieux accueillir les navires de croisière” est cofinancée par l’UE. Cependant, une autre main nécessairement invisible vient de rajouter au stylo-feutre sous la bannière de la dite Union, le qualificatif fort explicite: “Assassins”. Rénovation et épigraphes de notre nouveau siècle pour en suggérer peut-être le sujet ou l'esprit.

Athènes, place de la Constitution, mai 2014

Et à Paris, on... découvre enfin l’ignominie puisque “Terra nova pointe les dégâts du 'consensus de Bruxelles'”, d’après le récent article de la revue Marianne sur son site (14 mai), d’Hervé Nathan. Extraits:

“Une note de Terra nova, que ‘Marianne’ a pu consulter avant publication, assimile la politique économique imposée par les élites gouvernementales et les technocrates européens au fameux ‘consensus de Washington’ en vogue dans les années 1990 au FMI. Ses auteurs mettent notamment l’accent sur les ‘risques de rechute dans la crise’ contre l’avis des experts et politiques bruxellois. Les responsables bruxellois ne sont pas des saints: ils appliquent les mêmes mauvaises recettes que le FMI et la Banque mondiale.”

“Selon Terra nova, qui, faut-il le rappeler est aussi pro-européenne que sociale-démocrate, le consensus de Bruxelles est, comme son cousin d’Amérique, composé d’un cocktail de privatisations, de ‘réformes structurelles’ visant en premier lieu à faire baisser les salaires, et de réduction forcenée des déficits. Simplement, l’Europe met-elle davantage l’accent sur les ‘réformes’ que sur les déficits. Selon le président sortant de la Commission, José Manuel Barroso, cette orientation serait ‘fondamentalement bonne’, même si elle manque ‘du minimum de soutien politique et social’. Bref les technos sont des incompris... par les populations, voire les gouvernements.”

“Les auteurs de la note rappellent au contraire les dégâts considérables engendrés par l’aveuglement économique qui a frappé de Bruxelles à Berlin, en passant par Paris: ‘La trajectoire suivie par la zone euro est pire que celle connue par les pays européens lors de la Grande Dépression. (...) La Grèce a subi un cataclysme qui ne peut se comparer qu’à la chute de moitié du PIB de la Russie qui a suivi la chute de l’Union soviétique’.” Bonne blague, Costas, mon cousin aurait pu attendre le rapport de Terra nova. Déjà... sous terre, il s’est suicidé en janvier dernier.

Épigraphe: “Union Européenne - Assassins”. Le Pirée, mai 2014

Mémoire des victimes de la banque Marfin. Athènes rue du Stade, mai 2014

Et dans ce presque même genre épigraphique du temps présent, les athéniens se penchent sur la mémoire des victimes de l’incendie de l’agence bancaire Marfin, rue du Stade. C’était durant la grande manifestation du 5 mai 2010, déjà pour les mentalités, ce fut un coup calculé des faiseurs du nouveau régime et des tenants de la mécanique sociale pour ainsi inscrire d’emblé la mort et la peur dans le calendrier politique du premier mémorandum et... de l’avènement de la Troïka. Pourtant rien n’est prouvé. Trois employés ont trouvé la mort, dont Angeliki Papathanassopoulou 32 ans, enceinte de 4 mois.

La fortune paisible des cafés athéniens cache parfois cette réalité sociale qui danse cependant avec la mort. À la Une du quotidien “Eleftherotypia” (14 mai) sont par exemple évoqués ces dix-sept suicides chez les petits porteurs, ceux ayant fait confiance aux titres de l’État grec, ruinés depuis l’opération “haircut” des titres et des avoirs des épargnants et des caisses d’Assurance sociale sous le ministère Venizélos en février 2012.

C’est ainsi que les banques allemandes et françaises auraient évité la faillite ou en tout cas le pire. C’est autant ainsi que nous n’oublierons pas “l'aimable participation” de l’euro... en ce qui est de notre “sauvetage”. Les petits porteurs ont de ce fait saisi (ce qui en reste de) la justice grecque, et le Conseil des droits de l'homme de l’ONU. Petites batailles en ruisseaux, mais qui ne se rejoignent guère.

Votez pour le parti de la Drachme et de la Grèce. Athènes, mai 2014

Dans un nouveau scandale (inclus dans le grand esclandre), les responsables de deux sociétés privées (Energa et Hellas Power) et ex-fournisseurs d’électricité sont jugés en ce moment. Ils avaient perçu la fameuse taxe immobilière ainsi que les impôts locaux à travers la facturation de l’énergie, sauf que tout cet argent fut placé sur des comptes à l’étranger. Avant la faillite bien entendu, il y a deux ans environ.

Le “paradoxe” serait d’abord que la Municipalité d’Athènes ne s’est pas constituée partie civile contre les deux escrocs et ensuite, le fait que la défense des accusés est assurée par Makis Voridis, avocat et député d’extrême-droite, transfusé depuis le gouvernement du banquier Papadimos à la Nouvelle démocratie d’Antonis Samaras. Effectivement le crime mafieux gouvernerait aux destins de la planète. D’où la tristesse par exemple des Syrizistes de la vielle mouture, combatifs mais déjà bien réservés quant à l’européisme... difficilement partageable d’Alexis Tsipras.

Candidat (conseiller) aux élections municipales. Athènes, mai 2014

Et pour ne pas négliger les élections municipales, les murs et les surfaces du Pirée par exemple, sont recouverts d’autocollants et d’affiches de tout genre politique, et autant de ce genre nouveau, celui qui proclame déjà le “Pirée gagnant”, s’agissant de liste de Yannis Moralis, soutenue notamment par l’armateur et homme d’affaires Vangelis Marinakis ainsi que par ces figures connues (anciens présidents, financiers et joueurs) de l’équipe d’Olympiakos et enfin (paraît-il), soutenue par l’Église du Pirée. Liste présentée d’ailleurs, comme ayant une chance non négligeable de franchir avec succès le premier tour des élections municipales dimanche 18 mai.

Face à... l’équipe, le candidat soutenu par SYRIZA (et député élu du Pirée) Thodoris Dritsas promet “la victoire de la morale”, tout en se disant “prêt à saisir pleinement les opportunités du financement de l'Union européenne, et entre autres, du Programme ‘Horizon 2020’ pour les prochaines années”, (reportage de la presse locale et nationale). Je note que d’après les déclarations des candidats Dritsas et Moralis, tous deux se disent hostiles, à la privatisation du port de leur ville.

Auto-adhésif: “Le Pirée vainqueur avec Marinakis”. Mai 2014

Affichette à la recherche de Keira. Le Pirée, mai 2014

Vie paisible. Athènes, mai 2014

Et au Pirée comme partout ailleurs, on s’y perd dans la petite houle du port politique ou à travers les dangers du monde humain, à l’image de Keira, ce pauvre chiot âgé de cinq mois et malade selon l’affichage d’urgence, égaré près du port. Finalement rien n’est sans risque en Grèce en ce moment, même pour Keira.

Et la vie continuera Keira ou pas et les humains sont si affairés pour un rien. Ainsi les... politisés, voire les parents et mécènes de certains candidats aux élections municipales, ces futurs et cependant improbables conseillers, se sentant brusquement si “proches des problèmes de la société” d’après l’argumentaire usuel et déjà trop usé, apparaissent sur ces terrasses des cafés afin de distribuer leurs tracts, essentiellement le CV de leur candidat.

Il n’y a que les grandes listes pour les élections régionales ou alors celles composées “au nom de l'Europe” supposée imminente et dès lors si proche, qui s’offrent le luxe d’une campagne d’envergure, annoncée comme étant plus politique dans un sens. Tout le monde aura par exemple remarqué que SYRIZA utilise désormais les gros moyens, affichage réfléchi... en termes de marketing, même les autocars de la société privée qui emmène les touristes jusqu’à Cap Sounion, sont repeints des couleurs de l’European Left: “La Grèce montre la voie, à Gauche pour la première fois ”.

Campagne SYRIZA. Athènes, mai 2014

Campagne SYRIZA, Athènes, mai 2014

Campagne SYRIZA à travers les autocars. Cap Sounion, mai 2014

Le voisin Christos n’a toujours pas de travail et mon ami journaliste vient tout juste de percevoir une partie de ce que “son” journal lui devait. Plus de sept mois d’arriérés de salaire. Le parti des chasseurs refait surface à l’occasion tandis que l’ancien maire d’Athènes, Nikitas Kaklamanis lequel a quitté la Nouvelle démocratie pour cause de (sa) “politique sous Samaras, antinationale et antisociale car d'une austérité démesurée” (cité de mémoire), fait aussi campagne comme il peut contre le maire actuel, Kaminis.

Les sans-abri ne changeront plus de place... si bien ancrés dans notre paysage urbain tandis qu’au souk, on peut parfois marchander longtemps le prix d’une montre, parfois de pacotille.

Le parti des chasseurs. Athènes, mai 2014

Kiosque électoral du candidat Kaminis. Athènes, mai 2014

Périmètre d'un sans-abri. Athènes, mai 2014

Fort heureusement et face à la mobilisation, le “gouvernement” renonce jusqu’aux élections, à son projet criminel, s’agissant de la loi bradant le littoral aux mafias, à l’initiative du banquier et ministre des Finances Stournaras, œuvrant pour le compte des mêmes intérêts que Barroso par exemple.

C’est ainsi que cette semaine, un chômeur âgé de 54 ans a été littéralement éconduit du bloc opératoire de l’hôpital Évangélismos. Son opération à cœur ouvert, pourtant jugée urgente fut interrompu par le comptable de l’établissement... œuvrant pour le compte des mêmes intérêts. Le patient n’étant plus assuré (comme presque le tiers des Grecs en ce moment), il n’était donc pas solvable, (reportage du site koutipandoras.gr au 14 mai).

Vue de l’île de Makronissos, lieu de déportation des opposants politiques, Mai 2014

En Attique et en mer. Mai 2014

Mais comme le littoral attendra un petit moment... nos animaux, nos oiseaux ainsi que nos mémoires à cœur ouvert respireront un peu, comme à propos de l’île de Makronissos, lieu de déportation des opposants politiques, principalement des communistes, considéré comme un monument évocatoire de la guerre civile depuis.

La Grèce naviguera entre le Pirée et ses îles, et on s’y retrouvera peut-être sur la passerelle qui relie le port à l’histoire pour évoquer ces vagues creuses de jadis. Sous le regard des étoiles et des êtres organisés, doués de sensibilité et de mouvement... comme nous.

Athènes, mai 2014.




* Photo de couverture: Au Pirée, mai 2014

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