Friday, 18 July 2014

Départs/Departures



Le temps athénien tourne parfois à l’orage en ce moment, des conditions plutôt étonnantes pour un mois de juillet d’après nos controverses futiles, bien dans l’air du temps. Le voisin Christos... si convenablement installé dans son chômage s’y retrouverait même. De toute manière, il ne quittera pas son appartement cet été. Costas, l’autre voisin redécouvre enfin quant à lui l’île d’Égine, “plus proche que toutes les autres et surtout abordable, non, cette année nous n'irons pas plus loin”.

Le ferry et ses vacanciers. Presqu’île de Méthana, Péloponnèse, juillet 2014

C’est vrai qu’en Grèce on peut encore presque faire du surplace et cependant sentir la mer tout juste à ses côtés. La saison 2014 se voudrait alors légère, la... bataille de l’électricité vient d’être livrée, au pays entier alors autant livré à sa manière ; vendre, voire, céder devient une priorité pour le “gouvernement” d’après la presse de la semaine.

Chez SYRIZA donc on estime qu’il est grand temps “de former un front contre la liquidation du littoral et des forêts, et c'est même un outrage de plus fait à la Constitution”. Parce que justement cette... énorme loi cadre du mémorandum éternel... efface pratiquent toutes les protections existantes, relatives aux sites naturels ou archéologiques. Et comme de coutume parlementaire depuis 2010, elle sera “simplement” discutée en parodie au sein de la session dite d’été, s’agissant d’un Parlement alors vacant... de surcroît en vacances.

L’argumentaire est hélas censé, ce Parlement est de ce fait non représentatif, déjà dans la mesure où durant la session d’été seuls 51 élus siègent et ainsi délibèrent d’habitude sur des affaires considérées comme secondaires, en attendant la rentrée de Septembre (radio 105,5, et quotidien “Avgi” du 17 juillet). Peine alors finalement perdue ?

Sur le port de la presqu’île de Méthana, juillet 2014

Sans trop se soucier de la nouvelle loi concernant le littoral, sur la presqu’île volcanique de Méthana, Péloponnèse les vacanciers sont enfin arrivés en juillet, cependant, les habitants regrettent le long déclin de leur ville côtière et d’abord thermale. Les cafés et les restaurants sont assez remplis mais le rythme est visiblement plus lent qu’ailleurs et les commerçants... s’échangent alors leur courage “pour une saison déjà incertaine”. La Grèce dans toutes ses apories (même) profitables de la monoculture du tourisme, la crise en plus.

Autour d’une table, des touristes anglophones examinent avec tant de gravité la note du repas, avec les incontournables dernières remarques de la soirée: “Il y a tant de monde ici, où est donc passée la crise ?”, se demandent-t-ils alors nos touristes de façon déjà assez rhétorique. Ils n’ont pas tort dans un sens, mais dans un seul sens... et de préférence assez unique.

Car la dite “crise grecque” a aussitôt imposé un tel mélange des genres autant que des apparences, à travers une expérience unique de néo-paupérisation (par essence antidémocratique), faisant précisément disparaître les dernières allures de la souveraineté et du contrat social au profit d’un nouveau type de régime politique, bien... avancée dans l’empirisme de “l'empirisation” imposée par le système (financier), irrémédiablement mondialisant.

Primeur ambulant, Méthana, juillet 2014

Hôtel fermé. Architecture du siècle passé. Méthana, juillet 2014

Ce que les vacanciers Anglo-saxons du moment n’ont pas pu saisir, ce sont les discussions du lendemain matin dans un café du port, discussions portant précisément sur le sens littéral et sur le sens dissimulé de notre crise. Tout avait commencé par l’annonce du décès d’une femme habitant ces lieux, les vieux comme de coutume ont alors aussitôt constaté que les décès se multiplient et qu’en même temps, le système de santé est sur le point de succomber à son tour.

Ensuite, il a été question des retraites et des salaires qui se dissolvent dans la crise, puis du chômage et de l’avenir impraticable pour le plus grand nombre. “La Grèce est fichue pour vingt ans, pour ne pas dire pour toujours”. C’est ainsi que l’on conserve ce sourire amer, et peut-être une certaine sagesse quant à la fin des illusions. En attendant, on vit exclusivement au présent.

Autour d’une table voisine, certains jeunes du pays la vingtaine bien entamée ne cachaient plus leur colère. “Ce pays est mort, seulement, nous ne voulons pas émigrer. On nous dit qu'il faut innover, générer des projets, se lancer dans de secteurs prometteurs... mais alors comment ? Nous n’avons pas les capitaux nécessaires, les banques ne prêtent plus aux pauvres et nos parents, souvent au chômage, survivent grâce à la retraite des grands parents. Et lorsque nous travaillons parfois durant l’été c’est tout juste pour gagner 500 euros par mois, ce n’est pas un avenir tout cela, et encore moins un présent.

De manière assez explicite, c’est en premier lieu ce nouvel “état de nature”, cette... resocialisation hors tout contrat social (ce dernier d’ailleurs étant en Grèce déjà assez biaisé) que le plus grand nombre évoque alors avec tant de... déterminisme.

Bonne chance, sur un mur d'Athènes, juillet 2014

Puis, parmi les vacanciers venus d’Athènes, ces gens toujours aisés se racontant en boucle leurs exploits gastronomiques de la veille, sur l’île de Poros ou ailleurs. C’est ainsi que nos mélanges des genres et des réalités préfèrent et préféreront encore s’ignorer. Au même moment, les possédants (absolus ou insuffisants, 20% à 30% de la population à mon avis), font preuve d’une arrogance retrouvée, voire requinquée par les effets de crise sur tous les autres.

Les médias suivent le pas, pour ne pas dire qu’ils préparent les suites logiques de l’expérimentation grecque, déjà, ils ne s’intéressent plus aux suicides et encore moins aux retraités paupérisés lesquels “exercent” de plus en plus souvent les nouveaux et anciens métiers de la survie. Pourtant cette semaine, parmi les suicidés inconnus, on a furtivement évoqué le cas de cet homme qui s’est jeté sur une rame du métro athénien, ainsi que cet autre mortel qui s’est jeté du cinquième étage d’un centre commercial de la ville de Karditsa, en Grèce centrale.

Devant l'aérogare Ouest de l'ancien aéroport d'Athènes, juillet 2014

Notre époque ne manque alors pas de symboles. À l’image de cette effrayante sculpture bien futuriste, posée devant l’aérogare Ouest de l’ancien aéroport d’Athènes et d’État, lâchement... abandonné(s) en 2001 au profit du nouvel aéroport construit et depuis gérée jusqu’à une date relativement récente par une société allemande... nécessairement devant le “chalenge” des Jeux Olympiques de 2004 et de la “gouvernance” Simítis.

Évidemment... l’aéroport historique ne devait plus servir, contrairement à ce qui s’est produit dans d’autres pays et dans pareilles circonstances, justement, parce que les circonstances ne sont pas pareilles à Athènes. En tout cas, le site de l’ancien aéroport contenant également des infrastructures sportives des J.O., en grande partie laissées à l’abandon, est déjà vendu “pour être valorisé”, seulement, il s’agit aussi d’un lieu de mémoire pour toutes les générations un peu... passées.

Atterrissages figés depuis 2001. Ancien aéroport d'Athènes, juillet 2014

Le restaurant du parking sur le site de l'ancien aéroport. Athènes, juillet 2014

Le terminal Est, Athènes, juillet 2014

La mémoire de l’ancien aéroport sur le site d’Ellinikon (1938-2001) est liée à toute une partie essentielle de l’histoire de la Grèce au 20e siècle, immortalisé alors à souhait par le cinéma grec des années 1950-1970, même son nom et en même temps toponyme, évoque le “pays entier”, “Ellinikon”, c’est à dire hellénique.

Le prétendu hasard de la géopolitique déguisée en économie, a donc fait coïncider la disparition forcée de “l'aéroport Hellénique” avec celle de la monnaie nationale. Changement de cap, forcement... pour un nouvel envol.

Aérogare Est, juillet 2014

Devant l'aérogare Est, juillet 2014

C’est donc à proximité de l’ancien aéroport que j’ai découvert par hasard ce qui subsistait encore des affaires personnelles d’une famille, objets alors visiblement volés et dispersés, puis délaissés dans le désordre par les malfrats, bien après leur... tri sélectif.

L’essentiel à mes yeux fut alors jugé inutile car inexploitable ; entre autres: vieilles photos, livres, réclames faites pour des produits grecs dont les fabricants n’existent plus et même, une “Cheque Card” datant des années 1980. À la déroute de l’aéroport s’ajoute celle des souvenirs palpables d’une famille athénienne plutôt bourgeoise.

Souvenirs d'une famille inconnue, Athènes, 2014

Objets et souvenirs dispersés. Athènes, juillet 2014

Carte déjà trop ancienne. Athènes, juillet 2014

Calendrier touristique datant du siècle dernier. Athènes, juillet 2014

Programmation surannée. Athènes, juillet 2014

Et suite à notre... envol, nous avons alors basculé en Grèce et même ailleurs en Europe, depuis ce léger mieux démocratique d’une durée de quelques décennies seulement. Et malgré notre euphorie estivale et en dépit de toutes nos légèretés du life style désormais structurelles, c’est hélas et de nouveau l’ère du monstrueux qui habite “nos” institutions, alors devenues presque cosmétiques.

Nous sommes déjà bien loin, très loin même des éléments annonciateurs de la constitution d’une communauté politique, à la base de la “Polis” démocratique se trouvant déjà au sein des poèmes homériques et ainsi remarqués par Cornelius Castoriadis (“Ce qui fait la Grèce - D'Homère à Héraclite”).

Plus exactement et d’après le grand philosophe, il faut penser cette notion de monstre alors relatée par l’épisode des Cyclopes dans l’Odyssée. Cet épisode donne la définition de la société humaine comme instance politique avec des lois et des assemblées délibératives. D’où la définition de ce qui distingue les êtres humains et leurs collectivités de ce qui n’est pas humain, de ce qui est monstrueux, voire, inhumain. Car les Cyclopes n’ont pas d’assemblées délibératives et ne connaissent pas les lois posées ni les institutions caractéristiques des humains.

De l'inattendu, ancien aéroport, Athènes 2014

On pourrait donc croire que ces Cyclopes décrivent un état de nature, nécessairement chaque Cyclope impose “sa loi” certes à ses enfants et à sa femme mais sans pour autant se soucier des autres. C’est alors ainsi que les Cyclopes restent des monstres et cela malgré certains traits “civilisés”. Un peu comme nous tous, à travers nos littoraux de la postmodernité et de son éclatement des références temporelles et locales.

L’épisode des Cyclopes dans l’Odyssée démontre en effet qu’il y a bien une réflexion politique que l’épopée exprime alors de manière poétique.

Mais c’est alors l’été, et en Europe dépourvue de poésie, on pense toujours en biais et on marche encore en crabe. Des conditions plutôt de saison pour un mois de juillet.

Crabe en Attique, juillet 2014




* Photo de couverture: L'aérogare Est de l'ancien aéroport d'Athènes, juillet 2014

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