Thursday, 7 August 2014

Août 14/August 14



Il pleuvait à Athènes et par instants, on entendait l’averse s’écraser contre nos surfaces avant la réapparition assurée du soleil. Le temps qu’il fait alors divaguerait décidément un peu hors saison. Ce n’est pourtant qu’une affaire d’un seul jour et encore, relevant formellement de l’éphémère, sauf que l’anomalie est suffisamment intéressante pour provoquer les commentaires des Athéniens.

Athènes sous la relative grisaille, le 7 août

Drôle de temps vraiment. Mais enfin, les événements de l’actualité mondiale et européenne commencent à pénétrer certaines discussions dans nos cafés. Notre... si belle crise ne finira pas dans la solitude et ce siècle européen, pour ne pas dire mondial, a nécessairement entamé son premier grand tournant qui deviendra surtout le nôtre. Après tout, c’est (comme) un “août 14” en Europe... aux dires des historiens passés et peut-être futurs.

Du côte du “gouvernement”, on assure déjà sans trop convaincre, que “la situation engendrée après l'effondrement de Labirint, quatrième tour-opérateur russe à faire faillite en trois semaines suite aux répercussions de la crise ukrainienne, sera gérée”, les milliers de vacanciers russes étant bloqués en Crète et à Rhodes après cette faillite pourront donc poursuivre leurs vacances jusqu’aux dates prévues. Les hôteliers de Crète quant à eux, n’exigeront aucun supplément à ces clients... géopolitiques, tandis que la compagnie aérienne grecque Aegean Airlines précise dans un communiqué, que les vacanciers issus du... Labirint retourneront en Russie sans encombres.

Appareillage matinal. Méthana, août 2014

Dans ce même contexte, SYRIZA (comme d’ailleurs les autres partis de la Gauche), lance un appel au gouvernement “afin de suspendre les sanctions contre la Russie, déjà, puisque ces sanctions décidées par l'Union européenne avec la participation de Samarás et de Venizélos ne contribueront en aucune façon au désamorçage de la crise ukrainienne, bien au contraire, le conflit sera subséquemment attisé via cette guerre ouverte, commerciale et économique, à laquelle malheureusement la Grèce désormais participe”, hebdomadaire politique et satyrique “To Pontíki”.

On sait qu’en Grèce, les sentiments... évidents sont plutôt russophiles, comme d’ailleurs on peut pressentir certains tournants géopolitiques futurs, probables ou alors improbables c’est selon, conduisant des pays comme la Bulgarie, la Slovénie, la Hongrie, voire la Grèce ou Chypre vers une redéfinition de leurs positionnements. En attendant, les Athéniens se contenteront déjà des Ballets russes du grand Yury Nikolaïevitch Grigorovitch, les affiches annonçant les représentations prochaines couvrent ici certaines surfaces, dont celles des boutiques en faillite. Temps de crise.

Ballets russes et boutique en faillite. Athènes, août 2014

Figuier. Athènes, août 2014.

En ce temps-là des premières figues, la saison touristique bat son plein comme on l’évoque parfois dans les médias. La situation n’est toutefois pas toujours brillante. En effet, et d’après notre presse, un grand nombre d'employés dans le tourisme touchent tout juste le salaire minimum, les contrats d’embauche sont parfois de type dit “individuel”, tandis que seulement la moitié des employés dans l’hôtellerie sont rémunérés conformément à la dernière Convention collective bien finissante.

D’après les syndicats de la branche, le secteur du tourisme a même perdu 8.000 emplois cette année, en raison notamment de la réduction des programmes du tourisme social jusqu’alors subventionné. En plus, des escrocs infranationaux et bien de chez nous, s'attaquent désormais aux paquets touristiques liés aux grandes entreprises du secteur, amplifiant ainsi une nouvelle forme de marché noir, aux conséquences pourtant évidentes: Accords fermés à un niveau élevé, avec facturation et conditions très dures imposées aux professionnels (hôteliers, commerçants, restaurateurs). C’est ainsi que l'économie grecque du terrain est de fait la grande perdante de cette affaire, étant donné que le plus gros morceau du chiffre d'affaires n’est guère déclarée, et encore moins imposé, au profit des gagnants, autrement-dit, des barons du marché du tourisme, “To Pontíki” daté du 7 août.

Touristes français posant pour le souvenir près d'une île grecque. Août 2014

Remontée des filets près d'une île grecque. Août 2014.

Néanmoins en Grèce, on remonte toujours les filets au large des îles et les touristes français parmi tant d’autres, se font à très juste titre photographier par les skippers professionnels. La location des voiliers se porte assez bien cette année, et les skippers deviennent autant animateurs de groupe, guides ou photographes... pour une poignée d’instants alors inoubliables... jusqu’à l’année prochaine.

On sait aussi que les skippers de métier (dont deux amis) gagnent jusqu’à 140 euros par jour, moins leurs charges et les impôts... lorsqu’ils sont du pays en tout cas. Au-delà, de nombreuses compagnies employant des skippers Britanniques, Croates, Albanais ou Turcs, pratiquent certainement d’autres salaires. Ces dernières années encore, des voyagistes basés en Russie entraînent des skippers russes et russophones en mer Égée, nous avons ainsi assisté par hasard à une telle séance d’apprentissage près de la presqu’île de Méthana en cet août 2014. Sauf que la géopolitique peut changer bien d’itinéraires.

Vue de l'île de Póros, août 2014

Vues et visions d’une Grèce touristique dans un monde une fois de plus engendrant tous les dangers. La dite “méta-modernité” étant un retour aux mœurs des très vieux temps, il est naturel que notre nouveau siècle enfante de nouveau des pratiques fort archaïques relatives aux rapports de force. La nouvelle Grande guerre serait plutôt devant nous.

Étrange alors insouciance des Grecs comme des autres devant cet autre août 14 prétendument atypique. Sur les îlots de l’Égée presqu’inhabités, les rares familles qu’y demeurent observent ainsi nos touristes... et leurs flottilles si possible à distance. “Cela ne durera que quelques semaines et encore. Parfois ces gens font beaucoup de bruit, ils prennent la plage pour une boite de nuit et nous avons surtout peur lorsqu’ils allument des feux. Pour le reste, certains d’entre eux ne s’approcheront jamais du silence des lieux et de notre vie d’ici, tant mieux peut-être. Notre temps est rythmé par nos bêtes, nos oliviers et récemment... par les impôts qui nous écrasent sans compter sur le fait que nous devons conduire nos bêtes loin pour les faire abattre, après la fermeture des abattoirs relativement plus proches. Et alors ? Pour vendre en plus la viande seulement trois euros le kilo... tout cela n’est guère rentable. Donc nous n’abattons pratiquement plus en ce moment. Nous attendons en scrutant l’horizon de la côte d’en face... puis celui du gouvernement. Avant, une personne seule, pouvait vivre ici gagnant trois cent euros par mois, à présent cela devient laborieux”. Paroles d’un habitant, rencontré sur une telle île en ce mois d’août.

Habitant d'une petite île. Août 2014

Sur une petite île. Août 2014

Sur ces petites îles la crise survient difficilement mais elle finit tout de même par arriver. Les... “escapades” obligatoires des habitants, pêchers et notamment éleveurs jusqu’au chef-lieu, jusqu’une autre île, parfois sur le continent, voire jusqu’au Pirée, deviennent alors des... périples à haut risque. Chaque fois donc, ces... rencontres avec l’administration dévoile en conséquence l’ampleur du changement lorsque ce n’est pas la radio ou la télévision qui précipitent fatalement le “contact”.

Il faut autant dire que ces habitants à l’exotisme en somme tout relatif, ne sont plus comme avant si friands de nouvelles depuis le monde extérieur, grec ou pas. “Il y a de quoi faire ici avec nos bêtes et avec tous ces arbres. Ah oui, cette année est déjà bien étrange car nos caprins ont mis bas en retard. Ensuite, il y a eu cette poussière rouge venue d’Afrique, certaines chèvres en sont tombées malades. Nous ne sommes plus sûrs de rien, nous ne pouvons plus rien croire ni rien affirmer par les temps qui courent”.

Traitement des oliviers contre les parasites. Août 2014

L'intérieur d'une chapelle sur une île. Août 2014

Volaille égéenne. Août 2014

C’est vrai que sur l’îlot, les oliviers demeurent bien soignés et au demeurant le plus souvent, le silence règne. C’est aussi cela qui attire certains visiteurs respectueux des lieux. Des skippers allemands, courageux et connaisseurs conquis de l’îlot sont arrivés dans la baie en plein nuit. “Achtung anker”, puis de nouveau, le grand silence.

Nos univers dépoétisés s’entrecroisent, souvent hélas dans le pire vacarme. Sur les îles grecques si bien habitées du tourisme et des pratiques néo-helléniques alors trop débordantes, le bruit diurne et surtout fêtard s’est ainsi imposé aux beautés et aux lignes supposées douces. Des Français rencontrés sur l’île de Spetsai en juin dernier et peut-être à l'égard de la mondialisation voyageuse, ayant navigué à bord de leur voilier depuis la France, se plaignaient déjà et à très juste titre du bruitage immanquablement artificiel de la Grèce... décidément en crise.

Base de la Marine nationale sur l'île de Póros. Août 2014

Affichette aperçue à Póros. “La Révolution c'est pour bientôt”. Août 2014

Sur l’île de Póros, les professionnels du tourisme se plaignent en tout cas de la saison bien mitigée et cela, malgré l’afflux des touristes. “Les Grecs sont devenus presque invisibles et les étrangers ne consomment plus comme avant” assure un plagiste, reconnaissant toutefois l’enrichissement généralisé et d’ailleurs facile durant ces “temps trop anciens et apparemment révolus”, s’agissant des années 1980-2005.

Une affichette posée sur une façade du marché central de l’île, ironise sur la... Révolution impossible et autant sur “l'esprit canapé” des Grecs actuels. Pour les habitués des lieux et peut-être pour tous les autres, elle n’apporte pourtant plus rien... bien dans le sens de notre époque. Tout semble être déjà dit sur notre crise depuis 2010. “Il n'y a plus rien à dire. C'est causer pour parler”.

Les touristes et les curieux trouvent toutefois insolite que d’observer l’entrainement au défilé, depuis l’enclos de la base de la Marine nationale de Póros. L’île avait souvent offert un mouillage sûr à la Marine nationale par le passé. On notera aussi que déjà en son temps, le comte Alexeï Grigorievitch Orloff (1737-1808), alors commandant des forces navales russes avait occupé certaines îles de l’archipel Égéen. Depuis et durant un long moment, Póros devint une base navale de la Russie et l’événement reste évidement souligné sur le site internet de la municipalité de l’île. Question peut-être de géopolitique alors ancrée ?

Pour les autres connaisseurs des lieux et des lieux de mémoire, un autre monument de Póros serait certainement cet hôtel bien moderne en son temps, inauguré au début des années 1960 et immortalisé par un film très réussi du cinéma comique grec, c’était en 1963. Le héros du film avait été incarné par Thanássis Véggos (1927-2011), grand acteur de cinéma et de théâtre, il a tourné dans plus d'une centaine de films, le plus souvent dans des rôles comiques.

L'hôtel dont l'ancien nom fut “Aube dorée”. Póros, août 2014

Le 3 mai 2011, emporté par la maladie, Véggos mettait aussi fin au scenario de sa vie. Dans ses rôles il avait toujours incarné l'archétype de Grec, face aux transformations rapides de la société, durant les années de l'après-guerre. Il a été le comique le plus apprécié par le public grec, plutôt pauvre comme lui, dans ses rôles, toujours travailleur, dénonçant la corruption et finalement escroqué par les autres et peut-être bien, par la “grande histoire” après coup.

Vers la fin de sa vie, dans ses rôles en homme alors âgé, il avait été choisi en tant qu'acteur d'une sensibilité inimitablement alors tragique, par Théo Angelópoulos, comme dans “Le regard d'Ulysse”. Tout cinéphile se souvient ainsi, d'un monologue du personnage incarné par Véggos, en somme par lui-même, en réalité par tout grec capable de sentir un certain destin collectif, au-delà des apparences politiques, parfois trompeuses en ces années 1990:

Tu sais quoi ? La Grèce est en train de mourir. Nous mourons en tant que peuple. Nous avons terminé notre cycle. Je ne sais même plus depuis combien de temps tout cela, tant de milliers d'années à travers les ruines et les statues brisées... et nous mourons. Mais autant mourir, vaut mieux mourir rapidement. Car l'angoisse dure trop longtemps, faisant ainsi tant de vacarme”.

Thanássis Véggos, scène du film tourné à Póros, 1963

La messe d'enterrement a eu lieu dans une église près de l'Acropole, dans le quartier du temple de Thésée. J'y étais également, et nous étions plusieurs milliers à y assister. Il n'y a rien de plus évident que la disparition physique de tous, les poètes, les réalisateurs, les écrivains ou les musiciens, n'échappent pas à cet ultime sonnet de leur existence, et en d'autres circonstances, ces disparitions auraient été rangées par la seule taxinomie de l'inévitable.

Sauf que depuis notre temps de crise, ces disparations sont alors ressenties comme relevant d’un manque, d’une rupture béante sur l’échelle du temps et des affaires supposées certaines.

Si je raconte cette histoire (et pour une deuxième fois il me semble sur ce blog), c’est parce que justement ou plutôt fort injustement, une séquence extraite de ce film est depuis 2012 utilisée par l’Aube dorée qui n’est plus un hôtel, mais un parti néonazi, à des fins de propagande. On y découvre notre Véggos dire: “Alors nous nous rendons tous à l'Aube dorée” s’agissant bien entendu de l’hôtel. L’affaire avait été remarquée même par la presse locale de Póros, “puisque la montée électorale de ce parti de l'extrême-droite ferait de la publicité fortuite à notre île”. La souillure de la mémoire de l’acteur est tout autant évidente, surtout lorsqu’on sait que Véggos avait été déporté sur l’île de Makrónissos entre 1948 et 1950 pour des raisons politiques, c’est à dire, parce qu’il était de gauche et en plus, son propos antinazi et anti néonazi avait été fort explicite dans certains des rôles qu’il avait incarné. Mais du côté de l’Aube dorée et pas uniquement, on sait désormais... remanier et falsifier les symboles, aussi et notamment grâce à l’utopie numérique, singulièrement pseudo-démocratique des nouvelles technologies médiatisant le médiocre triomphant.

Hôtel abandonné depuis les années 1960 à Méthana. Août 2014

Ainsi va la Grèce et nos touristes n’y verront qu’une seule face de notre soleil couchant. Accessoirement, les non-hellénophones n’auront rien saisi des discussions dans nos cafés, par exemple sur la presqu’ile de Méthana lorsqu’il a été question de la nouvelle taxe immobilière... unifiée, alors calculée d’après la valeur de l’immobilier grec... datant de 2008. Un comble de plus et de trop. D’autant plus que lorsque cette même administration fiscale saisit potentiellement ou dans les faits les mêmes biens immobiliers pour dettes, la valeur dite “d'usage” est celle de 2014.

La crise grecque c’est alors le droit arbitraire des dits “créanciers”, plus la piètre... géopolitique de l’Europe en ce moment. Panagiótis Lafazánis député et chef de la mouvance gauche au sein de SYRIZA estime que notre régime politique est désormais celui d’une démocratie parlementaire virtuelle. Il n’a pas tort, sauf que les limites de l’action politique alternative et constructive à travers le “Parlement” sont - et au sentiment général - dépassées, autant pour SYRIZA que pour le Parti communiste (KKE). Au pays appauvri, les apories des gauches (et pas exclusivement) sont alors dramatiques et surtout criantes.

L’euro, peloton d’exécution, presse grecque, août 2014

La dévaluation de la Grèce à travers l’euro. Presse grecque, août 2014

C’est aussi vrai aussi que ces derniers jours, le “Parlement”... en vacances a adopté certains textes, dont une... épaisse loi légalisant la destruction des forets, et ensuite cette loi autorisant la fusion entre groupes de presse, un texte imposé par les magnats de la presse qui sont aussi... nos énormes promoteurs immobiliers, donc... politiques, la Troïka en plus.

Sans faire trop de bruit sans doute, notre suicidé (connu) de cette journée du 7 août fut un homme d’une cinquantaine d’années. Il a pris le... large, se jetant du pont qui relie le Péloponnèse au continent grec, près de la ville de Patras.

Entre-temps, notre soleil radieux est revenu, cela, bien en dépit des commentaires faussement alarmistes des Athéniens et de ce matin. Nos périples se poursuivront, autant que ceux des touristes insoucieux et détachés. Août 14 en Europe... relevant formellement de l’éphémère historique.

Animal adespote. Méthana, août 2014




* Photo de couverture: Touristes sur un îlot grec. Août 2014

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