Wednesday, 3 December 2014

Subaltern Studies



Narrer sa crise s’avère un exercice coutumier par ces temps si nouveaux. À nos risques et périls ! Comme dans un presque ailleurs historique, s’agissant de Guillaume Apollinaire, où Laurence Campa note alors ceci: “Plein de bon sens, il sait que toute expérience comporte une marge d'erreur et de péril.”, “Le Monde diplomatique” (décembre 2014). Nous y sommes encore et autant, un siècle après, si... bien installés dans “notre” crise.

Le regard des écrivains. “Après la crise ?” MuCEM, Marseille, le 30 novembre

Les... porteurs de la crise sillonnent ainsi les pays dits centraux du très vieux continent, en avant-garde peut-être sur les grandes catastrophes du siècle débutant, en... étoiles filantes dans les ténèbres du temps. Les consciences bougent certes, mais alors lentement.

Cependant, et en si peu de temps en Grèce (en quelques jours entre la fin novembre et le début décembre... durant notre “Après la crise?”), le mémorandum V ou plutôt VI, vient d’être imposé par la Troïka à Antónis Samarás et aux autres marionnettes “hypopolitiques” de la dernière Grèce. Figures de l’impensable qui ne font même plus rire, depuis les pourparlers de Paris fin novembre, et les courriers électroniques et électrochocs des maîtres Troïkans. Tellement l’énormité dépasse alors et de loin, l’hybris.

Entre ses autres “mesures”... donc en ligne d’adoption, figurent: l’augmentation de certains taux de TVA, l’abolition finale des (derniers) droits syndicaux. Et enfin, le prolongement (20 ans d’annuités au lieu de 15 auparavant) de la période minimale quant aux cotisations exigées. Ainsi, les... vaillants natifs de l’après 1975 (scission calendaire... annoncée), perdront même l’espoir de se voir octroyer une retraite dite de base (une sorte de RMI - vieillesse). Rien que par un tel... siècle de chômage (pratiquement 60% chez les jeunes), même un ministrion de Samarás a admis publiquement lors d’une émission de télévision, qu’en réalité, cela signifie tout simplement pour les... ultimes jeunes du pays, qu’ils ne deviendront jamais, les (pauvres) retraités de demain.

Sans domicile... mais installé. Paris, novembre 2014

Dans un exercice de style disons moins âpre, Adéa Guillot, correspondante du quotidien “Le Monde” à Athènes, rapporte à ce propos: “Au cœur des difficiles négociations entre Athènes et ses bailleurs de fonds: la réforme du système de sécurité sociale, des changements dans le cadre du droit du travail ou encore les conditions - assouplies côté grec - de remboursement par les citoyens de leurs dettes fiscales.

Un lecteur du quotidien a alors laissé le commentaire suivant: “J'avais dit que la sortie du plan d'aide était du pipeau, la troïka veut elle la politique du pire? Déjà que les grecs ne peuvent plus se soigner...” Même les lecteurs du Monde ont alors fini par comprendre... la spécificité du phénomène grec !

Yórgos Vichas, cardiologue et fondateur en 2011 de la Clinique Solidaire Métropolitaine à Ellinikón près d’Athènes, présent et intervenant très suivi au MuCEM lors du Temps fort sur la Grèce, vient d’alerter (3 décembre) sur la situation d’un enfant de deux ans et demi, lequel ne peut pas être opéré d’urgence car ses parents au chômage sont exclus du système de santé et comme l’hôpital exige d’eux le versement d’une certaine somme introuvable, c’est une vie de plus qui risque d’être perdue.

Sur le port de Marseille, novembre 2014

Théoriquement, une loi datant d’il y a six mois, rendrait possible une telle prise en charge des... déportés du système de santé (un quart de la population), à condition que la décision soit ainsi prise et validée par un comité médical dit composé (entre praticiens de différentes spécialisations), ce dernier serait mis en place dans chaque hôpital, or, ces comités n’ont pas été formés pour l’instant.

C’est alors en se rendant au MuCEM qu’avec Yórgos, nous perçûmes les nombreux sans-abris avant bien évidemment, le marché du poisson ou les guirlandes de Noël, déjà. Puis, et contrairement à certains autres intervenants, nous avons publiquement exprimé notre idée s’agissant de la mise en place d’une Cour pénale internationale (déjà celle de La Haye en a été saisie), pour juger les présumés criminels, responsables de cette politique de la mise à mort délibérée, plus précisément et dans le désordre, certains politiciens incontournables d’Athènes, de Bruxelles et d’ailleurs, pour ne pas les nommer. Une prise de position laquelle a provoqué certaines réactions parfois contradictoires chez certains autres intervenants et autant au sein public qui assistait à nos débats.

Le nouveau Mémorandum, la Troïka et les “négociations” de Paris “rue Javert”.
Quotidien des Rédacteurs”, novembre 2014

Et tout cela, en attendant le... déploiement final de “L'Horloge de demain”, non pas de Guillaume Apollinaire mais certainement l’autre, celui de “la tyrannie économique mondiale du capitalisme financier spéculatif, qui fait des gouvernements nationaux (et de leurs politiciens) ses esclavagistes et du monde médiatique son pourvoyeur de drogue, cette tyrannie, dont le seul but est le profit et l’accumulation permanente, nous impose une vision et un schéma de vie chaotiques, précaires, sans pitié et inexplicable”.

Et cette vision de la vie est encore plus proche de la vision du monde légendaire de notre gamin de 10 ans que la vie à l'époque où les premiers films de Chaplin ont été tournés”, comme l’écrit le romancier, poète, peintre et critique d’art anglais John Berger, s’agissant de l’actualité du... premier monde de Charlie Chaplin, “un commentaire intime sur le XXIe siècle” (“Le Monde diplomatique” article traduit de l’anglais - décembre 2014).

L’étendue de ce qui apparaît comme inexplicable augmente de jour en jour. Le suffrage universel a perdu tout sens, car le discours des politiciens nationaux n’a plus aucun rapport avec ce qu’ils font ou peuvent faire. Toutes les décisions fondamentales qui affectent le monde d’aujourd’hui sont prises par des spéculateurs financiers et leurs agences, anonymes et sans voix. Comme le présumait le gamin de 10 ans, ‘les mots manquent pour désigner ou expliquer le cours quotidien des ennuis, des besoins non satisfaits et du désir frustré’”.

Antónis Samarás et son européisme... de mendiant. “Quotidien des Rédacteurs”, novembre 2014

Les mots manquent parfois pour désigner ou expliquer le cours quotidien des ennuis et la France de cet automne du centenaire de la Grande guerre du siècle précédant, fait figure d’un pays décidément... socialement automnal. Mendiants omniprésents, personnes dormant dans la rue ou sur les quais du métro, telle est l’image que l’on retient du pays, en plus de celle d’une... normalité encore entretenue.

Les salaires et les retraites sont versés, et les... participants économiques de se préparer pour les fêtes, les cadres parleront encore et toujours de leurs prochaines vacances tandis... que les exclus ne sont plus autant... volatils que par le passé.

Sophistique sur un mur. Paris, novembre 2014

Les pays dits centraux de la malheureuse Union européenne n’ont certes pas basculé comme ceux du sud de la zone euro, toutefois, les consciences qu’on y découvre (et) cela avec tant de chaleur humaine lorsque nous y révélons “nos” mutations à travers ces nouvelles... “Expositions coloniales” de la crise, n’ont presque plus tellement de commune mesure avec les débats analogues, initiés il n’y pas si longtemps, par exemple en 2012.

Dans ce même désordre nouveau des affaires courantes et potentiellement généralisables, des journalistes, si souvent fervents habitués des débats parfois retransmis lors de certaines émissions radiophoniques, ces journalistes donc, éprouvent des difficultés grandissantes... à garantir leur sémiotique de la novlangue, imposée comme on sait par les oligarques qui nous gouvernent. À ce propos, j’ai remarqué qu’un certain public français supporte alors de moins en moins l’omniprésence d’un tel jargon, c’est si évident.

En librairie. France, novembre 2014

On remarquera aussi que le camp européiste n’est guère rassuré... et encore moins rassurant, lorsqu’il préconise l’ultime accélération souhaitable du processus d’anéantissement des derniers bastions des souverainetés populaires et nationales, donc démocratiques ; même si nos démocraties sont à... placer entre... énormes guillemets et cela, depuis un long moment, pour ne pas dire depuis l’avènement de notre modernité et l’épuisement progressif de l’espace public.

Certains avaient alors vu juste il y a un moment déjà. Lors d’une émission de télévision diffusée sur la chaîne britannique Channel 4, le 27 mars 1986 et animée par Michael Ignatieff, Cornelius Castoriadis dialoguait alors avec Christopher Lasch.
Pour Cornelius Castoriadis la mutation ne faisait déjà guère de doute: “Il y a trente ou soixante ans, les gens de gauche vous parlaient du Grand Soir, les gens de droite du progrès indéfini, etc. Aujourd’hui, personne n’ose plus exprimer un projet ambitieux, ni même à peu près raisonnable, qui aille au-delà du budget ou des prochaines élections. Il y a donc un horizon de temps. De ce point de vue, on peut dire que le terme de ‘survie’ est critiquable parce que, évidemment, chacun pense à sa retraite, et aussi à ses enfants, à leur éducation, comment leur faire avoir un diplôme universitaire ou professionnel, etc. ; mais cet horizon de temps est privé. Personne n’est partie prenante d’un horizon de temps public”.

(L’espace public) “est vide, ou en un sens c'est encore pire. C'est un espace pratiquement réservé à la publicité, à la pornographie - et je ne parle pas que de la pornographie au sens strict, il y a des philosophes qui sont des pornographes...

Espace supposé public. Paris, novembre 2014

Notre XXIe siècle se fera sans Cornelius Castoriadis sauf que les... paradigmes du philosophe et psychanalyste ainsi décrits et dénoncés ont alors connu depuis, un développement dramatique. Je dirais “l'épi-mutation” a déjà eu lieu et aujourd’hui, personne n’ose plus exprimer un projet ambitieux, à l’exception des tyrans économiques mondiaux du capitalisme financier spéculatif, et cela précisément dans le déraisonnable, voire d’absurde. Et quant au budget, ce dernier est directement imposé par ces mêmes financiers, bien entendu sous l’emballage européiste pour ce qui est des contrées d’ici.

Enfin, les prochaines élections auront sans doute lieu mais plus pour très longtemps. Les élites comptent bien introduire une forme de suffrage censitaire, lié aux revenus et donc, au rang social. Il y aurait comme un horizon de temps clos ; à la manière d’un univers concentrationnaire et de ce point de vue, on peut dire que le terme de ‘survie’ est de retour, déjà en Europe du sud. Un horizon de temps immanquablement privé... voire privatif.

Mémoire. France, novembre 2014

La mémoire française (ou autre) de jadis est comme suspendue en ce XXIe siècle inaugural. Pour Christopher Lasch, “le monde où nous vivons me semble extrêmement instable, c’est un monde fait d’images fugitives et qui tend de plus en plus - en partie, je crois, grâce à la technologie des moyens de communication de masse - à acquérir un caractère hallucinatoire: une sorte de monde d’objets fantastiques, par opposition à un monde d’objets bien réels qu’on peut s’attendre à voir durer plus longtemps que nous. Cette impression de continuité historique qu’apporte, entre autres choses, la familiarité avec les objets solides, palpables, semble de plus en plus céder le pas à un assaut d’images conçues, le plus souvent, pour faire appel à nos fantasmes.

Je crois que même la science, qui jusqu’ici passait pour l’un des principaux moyens de faire advenir une vision du monde plus rationnelle, plus réaliste, apparaît dans notre vie quotidienne comme une succession de miracles technologiques qui font que tout devient possible. Dans un monde où tout est possible, en un sens rien ne l’est. Et puis, les frontières entre le moi et le monde environnant tendent à se brouiller de plus en plus.”, (“La Culture de l'égoïsme”. Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis, Climats, 2012).

Imagerie politico-technologique. Paris, novembre 2014

Les événements auront même dépassé l’analyse de Christopher Lasch. Notre capacité à anticiper et à se projeter hors de nous pour imaginer des futurs et des possibles serait plus qu’une préoccupation existentielle, c’est notre mode d’être. Pourtant à travers un avenir invisible, “The Goldman Sachs Group, Inc.” a embauché les meilleurs mathématiciens pour inventer les algorithmes qui décideront du sort du réel, et d’abord des profits immédiats de leurs promoteurs.

Dans ce même sens, la “Nouvelle Révolution française” ne sera que techno-numérique, comme le suggère une publicité de saison dans le métro parisien. Personne n’y prête l’attention suffisante, son message est pourtant perceptible: aucune autre politique ne sera plus possible, dans un monde où tout semble possible, rien ne l’est, politique alors comprise. Et celui-ci aussi, pour une raison déjà évoquée: les frontières entre le moi et le monde environnant tendent à se brouiller de plus en plus, d’où peut-être également, une première explication, certes incomplète de la passivité ambiante.

Voilier français à Égine. Décembre 2014

Un voilier français basé à Toulon est venu amarrer dans le port de l’île d’Égine près d’Athènes en ce début décembre 2014. Preuve s'il en est, que le saisissement de la continuité historique et géographique qu’apporte, entre autres choses, la familiarité avec les réalités solides, palpables, la maritimité méditerranéenne par exemple, résiste encore dans un sens.

Puis, dans un café de ce même port, Maria raconte à une amie combien et comment son mari vient de retravailler, acceptant désormais à être rémunéré quatre euros de l’heure pour dix heures de travail par jour.

Égine et son port. Décembre 2014

Des touristes venus de Chine pour l’excursion journalière du moment en sont toutefois ravis, non pas du nouveau travail de l’époux de Marie, mais du reste. Guillaume Apollinaire avait raison et alors toute expérience comporte une marge d'erreur et de péril.

Masque funéraire de femme. Égypte - IIe siècle. Musées de la ville de Genève. MuCEM, Marseille 2014




* Photo de couverture: Représentations. Marseille, novembre 2014

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