Monday, 29 December 2014

Le naufrage Samaras/Samaras wrecked



Décidément, le temps est à l’orage et aux sauvetages. Lundi 29 décembre, au troisième et dernier tour de l'élection présidentielle au Parlement, l'ancien commissaire européen Stávros Dímas n'a obtenu que 168 voix, loin des 180 voix nécessaires à son élection. Suite au naufrage de Samarás, l’assemblée sera dissoute et des élections législatives anticipées seront organisées très probablement à la date du 25 janvier. Sauvetage alors en vue ?

Le ferry “Norman Atlantic” en feu. Adriatique, le 28 décembre

Fatalement, le temps est à l’orage et aux sauvetages, ces derniers, plus difficiles que jamais. Les medias en Grèce et en Italie diffusent en boucle depuis dimanche matin 28 décembre, les séquences tournées lors de la très délicate opération de sauvetage en cours, pour évacuer les passagers et les membres d'équipage à bord du ferry italien “Norman Atlantic”.

La veille, Antónis Samarás, le lugubre Premier ministre, apparaissait à la télévisons grecque pour une bien piètre interview. Pour ce qui est du ferry italien parti du port de Patras en direction du port d'Ancône et affrété par la compagnie grecque ANEK, l’incendie s'est déclaré dimanche matin, le tout, dans un très mauvais temps au large de l’Albanie. La suite (nous) devient connue au fil des heures. Sauvetage, agonies et... hélas, pertes.

J’ai alors remarqué que de manière disons très légère, certains commentaires venus tout droit des... fauteuils et des autres sofas installés chez les téléspectateurs au pays à la fois naufragé et incendié, ironisaient sur Antónis Samarás et sur “son incapacité de sauver les malheureux passagers du ferry en feu” et j’en passe. Paroles en l’air et paroles de naufragés dans une mer agitée. Cependant, ce qui a été exprimé ainsi, tient du sentiment d’écœurement largement partagé en Grèce, quant à l’incapacité de Samarás. Comme si les gens découvraient brusquement la lune ; notre si grand satellite... demeuré invisible du temps des élections de 2012. Donc, attendons le scrutin de janvier !

Noël 2014. Ville de Trikala en Thessalie.

La mer agitée de la crise grecque, sa mécanique sociale ainsi que leur froid socialement abyssale, tout ce naufrage n’est pourtant pas perçu de la même manière partout. Athènes, Thessalonique et les villes importantes en souffrent davantage et cette souffrance touche... éduque et travaille les trois quarts de la population à vrai dire du pays, tandis que dans les campagnes, cet engloutissement est moins abouti, certains réseaux et réalités feraient... le reste du travail.

Au fil des mois, ceux d’Athènes et des trois quarts de la population citadine, mesurent alors avec jalousie pour ne pas dire avec autant de consternation, toute la distance qui les sépare de leurs cousins des éparchies, forcement lointaines. À l’instar des habitants de Tríkala et de sa région en Thessalie aux usages certes transformées, “sauf que cela tient... et nous avec” d’après Yannis.

Yannis est un employé de la Banque postale... typique du temps d’après et quelquefois de tout temps. Au-delà de son moment de service, il s’occupe de sa famille et surtout, de sa plantation de 380 grenadiers, petit arbre comme on sait monoïque et autofertile. Son frère participe à l’aventure, tout en pratiquant à son tour une autre activité. La terre disponible ne manque pas, déjà plus de 250 personnes ont quitté le village Thessalien (1.300 habitants au total en 2010) pour l’étranger, et essentiellement pour l’Allemagne.

La ville de Tríkala, décembre 2014

Le marché de Tríkala, décembre 2014

Yannis en est très fier et il y a de quoi. La plantation procure à sa famille un complément assez digne, entre quatre et huit mille euros par an selon la récolte, le marché et leurs aléas. L’investissement a coûté moins de huit mille euros en matériel, la terre lui a été offerte et le fruit se vend toujours bien. Il pense même s’équiper mieux, pour ainsi faire la mise en bouteille lui-même, ou agir en collaboration avec trois autres producteurs. Ce n’est pas très évident.

Nous nous sommes rencontrés à plusieurs pour former une sorte de coopérative informelle. Comme nous produisons les mêmes fruits j’ai alors posé ma question sur les traitements et sur la fertilisation recommandée dans les vergers. Tout le monde a fait son ignorant, donc j’ai très vite compris. Mon frère, puis un ami, seront mes seuls associés et quant aux agronomes et autres conseillers de l’État... c’est la débandade. Rien ne marche plus. Seulement, nous n’avons presque plus besoin d’eux. Nous nous fabriquons notre survie... si possible”.

Banque en faillite. Trikala, décembre 2014

Par ailleurs, Yannis vient d’installer chez lui un chauffage au bois avec récupérateur de chaleur et distribution d’air chaud dans les différentes pièces de son habitat, tandis que son bois n’est pas toujours acheté. Le domaine du village offre... des possibilités près de la rivière ! Évidemment, il devient pénible de sortir de chez soi surtout vers le soir au village, tant l’air campagnard est chargé d’une fumée épaisse et irritante, tandis qu’à Athènes et pour les mêmes raisons, toute cette semaine a été vécue sous le signe du smog.

Les autorités (autorités par euphémisme), ont lancé des appels à la retenue quant à l’usage des cheminées et des autres poêles à bois, en vain. Le Tout-Athènes majoritaire brûle son bois, ses granulés, ses vieux meubles... et brûlerait d’envie de voter SYRIZA, contrairement à Trikala et aux autres provinces où le sens de l’histoire relèverait d’une sémantique sensiblement plus décalée. Tout reste pourtant à prouver, et il n’y qu’à attendre encore quelques semaines.

Trikala et sa citadelle. Décembre 2014

Fermeture. Tríkala, décembre 2014

Trikala, rue centrale. décembre 2014

Et à Trikala, les habitants ainsi que les nombreux touristes intérieurs sont fort nombreux... à se monter dans les cafés et dans les rues piétonnes du centre-ville, la crise pourrait alors marquer une petite pause à son tour. Signe pourtant nouveau, le tourisme d’hiver a repris du poil de la bête en cet hiver 2014 et aux dites destinations de montagne autour de Tríkala, sauf que cette bête... apparaît aux yeux des autres et des paupérisés, comme étant plus ignoble que... celle de l'ancien pays du Gévaudan. “Ils sortent d’où cet argent tous ces gens alors que nous... nous trépassons et nous mourons de froid”, se demande Stérgios, le beau-père de Yannis.

Question à peu près rhétorique. “Alors je crois savoir. Un tiers des gens, appartiennent encore à la portion des aisés. Or, deux personnes sur trois, se classent alors dans les deux tiers des plus modestes, tandis qu’avant la crise, 70% des gens pratiquaient alors cette forme de tourisme, ou à la limite une autre. Ce n’est plus le cas et à ce train-là dans l’avenir, seulement 10% des Grecs auront encore cette possibilité”.

Stérgios attend très patiemment sa retraite... hypothétique, surtout maintenant ; 360 euros par mois, tel est le seul et unique montant “garanti par la Politeía” (l’État), d’après l’abus du langage officiel pour ce qui est de ce terme. car l’Athênaíôn Politeía dans l'Athènes antique, décrite par Aristote, n’a rien de commun avec les idola tribus de la théologie du financierisme appliqué et autocrate. Ainsi, et sans illusions politiques... très concrètes, Stérgios désormais très amer, ne se laisse pourtant pas abattre. Même si il n’est plus en activité car son entreprise, un atelier de menuiserie est en état de faillite depuis septembre dernier. Fermetures définitives.

Drachme ici et maintenant. Tríkala, décembre 2014

Au centre ville de Tríkala et sur la façade vitrée d’une agence bancaire fermée, sous l’affichette “à louer” on y découvre aussi l’affiche d’un petit mouvement de gauche au message clair: “Drachme, ici et maintenant. L'Euro représente les chaînes de la servitude imposée par l’Allemagne à la société grecque. L’euro est une malédiction ! Un million de licenciements, le chômage en hausse de 190,5% ; 30% des entreprises fermées, le PIB en chute de 25%, la dette augmentée de 35,5%, les salaires en baisse de 38% et les retraites de 45%, la pauvreté en hausse de 98,2%, les cas de dépression en augmentation de 272% et la mortalité infantile en hausse de 42,8%, deux personnes se suicident chaque jour. Ne payons plus rien aux créanciers rapaces, effacement de la dette”.

Une deuxième affiche sur cette même façade informe alors de la ultime représentation du méta-théâtre (sic) de marionnettes dans un bistro de la ville: “Ploutos”, la dernière comédie conservée d'Aristophane où il y aborde notamment, le problème de l'inégalité des richesses.

Tout comme Stérgios, lequel vient de poser cette question à son ami hôtelier: “Alors, d'où sortent-ils ces gens, ceux qui remplissent alors autant ton hôtel et surtout, d'où sortent-ils cet argent ?” Eh bien, ces gens sont médecins, parfois journalistes... caviar, et surtout cette année, des professionnels du tourisme et habitants enrichis des îles. D’habitude, ils partaient en vacances d’hiver en Europe du Nord ou carrément dans l’hémisphère Sud, mais voilà que cet hiver, ils ont assez massivement opté pour les destinations de montagne bien de chez nous.

Effet de crise ou mode ? Peu importe, seulement, je remarque que le regard sociétal change devant la richesse. Lorsque la grande majorité de l’ancienne classe moyenne passe l’hiver en grelotant dans les appartements de plus de 100 m2, eh bien... la haine domine et alors même elle commande. S’agissant des malheureux rescapés de l’incendie du ferry “Norman Atlantic” finalement remorqué jusqu’au port de Bari en Italie, certains esprits ont pu même écrire cela sur internet, sous forme de commentaire: “Salopards, enrichis et escrocs. Vous vouliez passer le réveillon dans les Alpes alors que nous, nous mourons de froid et du chômage. Dommage que le navire n'ait pas sombré et vous avec”. Société... alors degré zéro de l’écriture !

Aux environs de Tríkala. Décembre 2014

Le “Norman Atlantic” en feu. Le 28 décembre

De l’autre côté de la vallée et en dehors des “destinations”, on y découvre enfin vraiment le pays inoccupé et alors quelque part libre, ses villages et ses hameaux plus symboliques et plus éparpillés que jamais. Les rares bergers indiquent toujours le chemin aux visiteurs inhabituels, sauf que le cheptel grec subit la plus grande catastrophe depuis les années de l’autre guerre et de la Guerre civile, celles des années 1940. Les épizooties des années 2013 et 2014 sont sans précédant et comme plus aucune prévention n’est pratiquée suite au délabrement volontairement imposé aux services vétérinaires de l’État, rien ne va plus.

Foúlis, vétérinaire rencontré dans un café d’un village des montagnes à la région de Tríkala est plus que dépité: “Nous étions davantage qu’une trentaine au service il y a trois ans, nous n’y restons que six. Rien que la surveillance sanitaire des cinq abattoirs que compte le département demeure une tâche ardue et très lourde. Au même moment, nos montagnes sont remplies de cadavres des bêtes. Personne ne les ramasse. Évidemment, les visiteurs hivernaux du moment n’y verront rien. Une entreprise nouvellement... montée dans le but de ramasser ces cadavres et de les incinérer, a été dotée d’une certaine grosse subvention de l’UE. Or, le résultat est quasi-nul à ma connaissance. Les incinérateurs manquent et rien n’a été préparé correctement... sauf le versement des fonds européens. Les employés de cette société ont davantage ramassé... les boucles de marquage que les cadavres des bêtes. En tout cas, nous sentons que nos services sont programmés à disparaître pour que de structures privées puissent les remplacer après l’effondrement ainsi provoqué. Moi-même, je commence à me dire que j’aurais hélas intérêt à créer dans un avenir alors proche, une telle entreprise”.

L'autre Grèce. Région de Tríkala, décembre 2014

Sur les barrages d’Achelóos ou Aspropótamos (littéralement le “Fleuve blanc”), fleuve qui prend sa source dans le massif du Pinde plus de 2 000 m. d’altitude entre l'Épire et la Thessalie, certains graffitis rappellent encore la lutte très ardue entre les industriels et les promoteurs d’une part, et en face, les écologistes et les habitants de cette Grèce préférée comme on sait du cinéaste Theódoros Angelópoulos.

De retour sur les autoroutes moins remplies que par le passé, et dans les cafés routiers, on évoque volontiers le sort des rescapés et des victimes du navire affrété, trop rempli d’après les reportages, mais il est déjà et surtout question des élections, enfin, proclamées pour le 25 janvier 2015.

Sur le barrage d'Achelóos. Décembre 2014

Sur le barrage d'Achelóos. Décembre 2014

Le fleuve Achelóos entre l'Épire et la Thessalie. Décembre 2014

La bourse athénienne a encore chuté lundi 29 décembre, déjà une bonne nouvelle, tandis que la marionnette Samarás a fait sa dernière pirouette, à la manière d’un bien sinistre Éphialtès (en grec c’est à la fois le traître de sa patrie et aussi le cauchemar).

Sa “gouvernance”, par emails expédiés depuis les salles de jeu de la Troïka, à Bruxelles ou à Berlin ne nous manquera certainement pas. Une bien courte période électorale commence, on sait que tout l’art de la mécanique sociale et du terrorisme propagandiste seront employés pour empêcher l’arrivée au pouvoir de SYRIZA et d’Alexis Tsípras. Pourtant, les deux photos publiées par le quotidien mainstream lundi 29 décembre en disent long sur les suites éventuelles des événements.

Samarás, le lugubre. Le 29 décembre

Tsípras souriant. Le 29 décembre

Yannis votera SYRIZA, “revenez ou village faire la fête au soir des élections” a-t-il dit à ses cousins venus d’Athènes alors que dans certains immeubles athéniens, le sourire revient de force malgré le froid des appartements et la neige annoncée pour la fin de la semaine.

Pause café sur l'autoroute. Grèce centrale, décembre 2014

Hardoúvelis, le banquier-ministrion des Finances et des escrocs planétaires, déclare que “les élections retarderont sans doute les reformes” tandis que du côté de SYRIZA officiel... il y a cet espoir... inexcusable, à savoir, mettre fin à l’austérité mais dans l’euro.

Les plumes journalistiques au service des oligarques crapuleux, ont déjà emprunté leur... Chemin des Dames: “L’Europe en a des sueurs froides. La perspective d’élections législatives anticipées se rapproche en Grèce et le parti de la gauche radicale SYRIZA, qui promet de faire annuler le programme d’austérité et d’effacer la dette, est aux portes du pouvoir. A quelques milliers de kilomètres d’Athènes, en Espagne, la formation d’extrême gauche eurocritique Podemos (‘nous pouvons’) s’arme pour les législatives de 2015, avec des chances de l’emporter. Fin novembre, les sondages plaçaient le parti de Pablo Iglesias en tête, devant le Parti populaire (PP, droite) du premier ministre Mariano Rajoy et le Parti socialiste. Au Portugal, à Chypre ou en Irlande, les mouvements d’extrême gauche séduisent aussi des électeurs épuisés par une rigueur imposée ‘d’en haut’, depuis Bruxelles, et nostalgiques d’un État-providence généreux”, (“Le Monde” du 28 décembre). Il y a de quoi trembler un certain retour des peuples et de la Phronesis, face à la démesure et face aux crimes du financierisme totalitaire (au demeurant... grand maître des médias) et qui ne sera pas eternel.

Fin de l'automne. Trikala, décembre 2014

Une large sociologie de la gauche grecque apportera son soutien à SYRIZA, tout comme une bonne partie d’anciens électeurs du PASOK et de la Nouvelle démocratie. La suite demeure encore largement inconnue, hormis la volonté (pour le moment certes minoritaire) parfois exprimée et souvent étouffée chez de nombreux Grecs (cadres Syrizistes compris), à savoir, mettre fin à l’imposture de l’Euro et ainsi défaire l’Union Européenne.

Vaste et (lointain ?) programme sous le regard interrogateur des autres peuples soumis du pauvre continent. “Nous ne voulons plus mourir pour que ces escrocs puissent continuer à vivre dans l’opulence. Nous désirons leur mort et enfin, la démocratie”, paroles d’Anna, voisine d’Athènes et... expression forte quant à certaines mentalités du tout dernier moment.

Plus que SYRIZA et ses positions politiques, c’est le déclic probable et la dynamique qui pourraient en découler que nos oligarchies eurocrates appréhendent, et c’est normal. Décidément, le temps est à l’orage, aux sauvetages... et à la guerre. Navigation à vue et incertitudes.

Sous le regard interrogateur. Grèce, décembre 2014




* Photo de couverture: Curiosité. Ville de Trikala, décembre 2014

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