Friday, 9 January 2015

La confection du futur/The making of the future



L’histoire humaine, c’est de la tourmente et de moments d’hiver, entrecoupés parfois d’étincelles signifiantes, de la Raison comme de la Phronesis. L’étincelle du soir (8 janvier) en tout cas, fut celle de la rue Sína, devant l’Institut français au cœur de la ville. Cette rue étroite n’avait jamais accueilli une telle foule. Français vivant à Athènes et gens d’ici et d’ailleurs, tous anciens citoyens... restants du court XXe siècle de l’après-guerre, tous ont rendu un hommage silencieux aux assassinés de Charlie Hebdo. Historicisme, forcement passager et incontestablement trompeur.

Devant l'Institut français de Grèce à Athènes, le 8 janvier

L’ambassadeur de France en Grèce, M. Jean Loup Kuhn-Delforge, s’est alors exprimé assez brièvement. L’essentiel officiel sous le coup de l’émotion fort perceptible, avait été prononcé. De nombreuses personnes de la politique grecque y étaient présentes, par émotion et peut-être aussi, par souci d’une certaine... visibilité de tout temps.

J’ai remarqué par exemple, la... parousie (présence en grec) de Stávros Theodorakis, l’affligeant chef médiatique du nouveau parti dit de la “Rivière”, aux affluents douteux et autres tributaires du système politique marécageux athénien. Présente aussi, Dora Bakoyánni, Ministre de la Culture dans les années 1990, maire d’Athènes en 2003, et ministre des Affaires étrangères de février 2006 à 2009.

Elle détient le... record d’être exclue en mai 2010 de son parti, la Nouvelle démocratie de Samarás, pour avoir voté, contre la décision de son groupe parlementaire, en faveur des mesures d'austérité du gouvernement Papandréou c’est à dire, du premier mémorandum imposé par la Troïka. Son argument fut en tout cas bien clair: en tant que libérale, elle ne pouvait que voter en faveur de mesures libérales.

Dora Bakoyánni rue Sína. Athènes, le 8 janvier

Le lugubre et finissant Samaras justement, a perdu une occasion de se taire, après une déclaration digne de son niveau du pire déraisonnable politique: “Charlie Hebdo: l’indécente exploitation d’Antonis Samaras”, remarque en titre la revue française “Politis” sur son site.

En campagne pour les législatives, il a opéré mercredi 7 janvier un rapprochement entre l’attentat contre Charlie Hebdo et les propositions sur la politique migratoire de SYRIZA: “Aujourd'hui à Paris, un massacre s'est produit avec au moins douze morts. Et ici certains encouragent encore davantage l'immigration illégale et promettent la naturalisation”, a-t-il déclaré.

Politis, le 7 janvier

Jeudi 8 janvier la presse grecque rendait ainsi un hommage tragique aux confrères de Charlie Hebdo... et à la démocratie à réinventer. À la Une du “Quotidien des Rédacteurs”, le dessin et son message sont évidents, de vocation déjà: “Les plumes l'emportent face aux balles”. Tel fut ainsi, tout le sens du rassemblement de jeudi soir devant les locaux de l’Institut français. “La route sera désormais longue et pénible” m’a dit une personne de la délégation diplomatique française. Un certain basculement se feraient alors sentir.

Sauf... pour Samaras, lequel pourtant, a déjà basculé autrement, c’est à dire du côté du passéisme politique. Il vient d’ailleurs de congédier le réalisateur télévisuel de ses propres apparitions, c’est vrai déjà que jusque là, il n’y a pas foule dans ses meetings, il y avait même parfois des protestataires aux abords et parfois dans les salles et cela se voit et se fait surtout entendre. Alors Samarás pense pouvoir compter sur le... transfert de la députée et comédienne PASOK Angela Gerékou sur les listes de la Nouvelle démocratie.

L’intéressée elle-même, déclare devant les journalistes qu’elle sera candidate PASOK et non pas du parti “nouveau”, que l’introducteur de la Troïka en Grèce, Georges Papandréou vient de créer. D’après le reportage du 8 janvier, le ministre Nouvelle démocratie Déndias, n’étant pas candidat à la députation dans son île Corfou, il pèserait de tout son poids pour que la sympathique compatriote locale Gerékou soit élue, bien entendue sous la bannière de la Nouvelle démocratie.

La Une du “Quotidien des Rédacteurs”. Le 8 janvier

Les plumes l'emportent face aux balles, de même que le népotisme grave, face... au népotisme aggravé. Et pour parfaire l’avanie (visant les citoyens et une fois de plus la Raison), Angela Gerékou vient de déclarer que sa décision quant à la pirouette, est “motivée par la gravité de la situation que nous traversons”. De même, un député du parti de la prétendue “Gauche démocratique” est également récupéré par l’ultime Samaritisme.

Pour l’homme de la rue et des appartements froids, l’évidence saute aux yeux: “Ces gens feront tout pour maintenir privilèges et surtout... salaires, car hors Assemblée nationale, le chômage même les menacerait”. C’est si vraisemblable, ce “Parlement” carnavalesque est le pire qu’ait connu le pays depuis la fin de la dictature (des Colonels).

L'ambassadeur de France devant l'Institut français. Hommage et recueillement, le 8 janvier

Devant l'Institut français. Athènes, le 8 janvier

Devant l'Institut français. Athènes, le 8 janvier

Devant l'Institut français. Athènes, le 8 janvier

Hommage aux morts de Charlie Hebdo et en même temps, retour progressif à travers les médias et dans les faits aux emmêlements de la campagne électorale dans la petite Grèce. En outre, il neige encore et dans les Cyclades, l’île de Tinos est sans électricité depuis plus de deux jours.

Époque alors inaccoutumée et ahurissante... moins l’électricité. Et les morts, forcement anonymes, s’accumulent ici ou là, “par le froid” ou “à cause d'un mode chauffage mal maîtrisé”.

Syros, capitale des Cyclades sous la neige. Source: presse grecque du 7 janvier

C’est ainsi dans une Grèce refroidie et grelottante que tous les sondages donnent SYRIZA en tête. On sait désormais que sauf événement majeur, l’enjeu le plus vraisemblable de ces élections se résumera en une seule et unique question: la possibilité ou pas pour SYRIZA de gouverner seul, autrement-dit de retenir la majorité des futurs élus. Plus que seize jours, pour enfin savoir.

Cette Grèce est aussi très mère, il faut bien le dire. Petros qui répare de vêtements est en effet un ancien couturier à l’âge presque mûr de la très hypothétique retraite. Par le passé, il avait même travaillé à Paris et à Milan avant de revenir en Grèce il y a trente ans. En lui apportant mon pantalon jean à réparer ce matin, la discussion a aussitôt porté sur les événements planétaires de Paris. Ce que Petros a appris déjà sur la sauvagerie des assassinats à Charlie Hebdo le rend malade. En plus, il avait habité durant un moment dans le même quartier, se souvient-il. “Ce n'est plus le pays, et ce n'est plus la ville que je connaissais. Paris... comme Athènes d'ailleurs”.

Il sait que la confection de vêtements et la couture d’avant la mondialisation avaient tout un autre sens et qualité. Un client lui avait apporté la semaine dernière une veste neuve et cependant impossible à porter, pour cause de mauvaise qualité du tissu. L’acheteur malchanceux en était tombé malade par intolérance (c’est de sa peau qu’il s’agit). Il pensait alors vendre cette veste à Petros, peut-être pour lui trouver un autre acheteur même à petit prix, impossible. La veste... anaphylactique avait été accrochée sous emballage protecteur par une branche d’un arbre devant l’atelier de Petros. Elle a été récupérée dans moins d’une heure.

Agence bancaire définitivement fermée. Athènes, janvier 2015

Par contre, quant à la confection du futur, Petros est bien embarrassé: “Cette histoire d’hier à Paris, comment le dire, elle commence très mal et elle finira dans le chaos et dans la nuit perpétuelle. Et que dire alors de la Grèce, si petite et si bien ficelée par... sa nouvelle dictature, des financiers et des politicards minables. Hélas, je n’ai plus trente ans pour quitter ce pays”.

Petros ira donc voter, sauf qu’il ne s’exprime pas avec exactitude devant ses clients et quant à ses préférences politiques précises. Il m’a seulement expliqué que le paletot long que je porte ce dernier temps pour cause de froid (acheté d’occasion à Paris il y a déjà un moment), était fait sur mesure par son ancien propriétaire que de tels tissus, sont introuvables aujourd’hui. Me voilà rassuré... quelque part, surtout par les temps qui courent !

Hiver athénien. Janvier 2015

Hiver sombre et toutefois l’attente est là, si proche et presque possible dans deux semaines seulement. On nous dit que les petits partis auront du mal à faire leur entrée au Parlement (dépassant 3%), tant le duel et ses cristallisations entre SYRIZA et la Nouvelle démocratie sont décisifs.

Plus sérieusement et non sans dérision affectée, notre hebdomadaire satirique et politique “To Pontíki” (la Souris) vient de publier jeudi 8 janvier la dernière partie de l’ultime dessin de Georges Wolinski, consacré justement à l’actualité grecque et européenne. Signe des temps ?

Extrait du dernier dessin de Georges Wolinski d'après “To Pontíki”. 8 janvier 2015

L’histoire humaine, c’est de la confection de l’avenir, rarement sous le signe de la Raison et de la Phronesis qu’il va falloir rendre moins introuvable. Tel serait alors tout le sens de notre engagement, la dérision en plus.

L'animal supposé desposé (ayant un maître) de greekcrisis. Janvier 2015




* Photo de couverture: Devant l'Institut français. Athènes, le 8 janvier

No comments

Post a Comment

The team of "Greek Crisis" respect all opinions, but
reserves the right not to publish offensive comments.