Sunday, 8 March 2015

Européisme et nazisme... Das Jahr 2015/Europeanism and Nazism... Das Jahr 2015



Nos annalistes et écrivains d’hier, entrevoyaient parfois assez clairement les fentes du temps humain qui est le nôtre. “Je me souviens de la maison sous l'Occupation, toujours fermée. Pendant la Guerre civile, même chose. Plus tard, je dus m'éloigner pour longtemps. Le régiment, les bateaux, des amours interminables et des tas de soucis, que je considérais comme uniques et pénibles entre tous. Jusqu'au jour où les deuils me ramenèrent chez nous. J'étais devenu le chef de famille. Moi, chef de quelque chose”.

Yórgos Ioánnou (1927-1985)

Quant à la maison toute fermée, non seulement elle n'existait plus, mais on ne savait même plus où se trouvait la rue autrefois. Le plan d'urbanisme, que tracent habituellement des gens qui nous ignorent et se fichent de notre avis, avait tout effacé d'un trait de plume.”, écrivait Yórgos Ioánnou (“Les Cris”, “Le Sarcophage”, recueils, traduction de Michel Volkovitch. Vingt-six histoires autobiographiques, où revivent les années sombres de l'Occupation allemande et des “années médusées” qui ont suivi).

Yórgos Ioánnou (1927-1985) dont l'œuvre est reconnue comme l'une des plus originales de la littérature contemporaine grecque, est né à Thessalonique en 1927 dans une famille de réfugiés de Thrace orientale. Jeune garçon quand la Seconde Guerre mondiale éclate, il ne profitera pas davantage de ses vingt ans dans la tourmente de la Guerre civile qui s’ensuit (1944-1949). Une jeunesse meurtrie par la faim et les exactions, et qui porte en gestation les éléments majeurs de son œuvre à travers cette conscience d’une génération vaincue, la sienne, d’où l’obsession d’une mort subite et prématurée.

Dans la nouvelle “Le seul héritage”, il décrit la mort prématurée des membres de sa famille. Texte alors prémonitoire puisque Yórgos Ioánnou meurt le 16 février 1985 à l’âge de 57 ans, suite à une erreur médicale. Greek Crisis lui rend donc hommage, trente ans après sa disparition.

Athènes, février 2015

Ioánnou, a introduit en Grèce un genre nouveau, où la réalité la plus quotidienne et la plus intime se trouvait transposée en des textes courts, à mi-chemin de la nouvelle et de la confession, écrits toujours à la première personne. Car Ioánnou plus que romancier ; était un observateur lucide de son temps et peut-être bien, de la préhistoire et des racines de notre temps apocalyptique.

Je ne l’avais connu directement (autrement que par le truchement de ses textes), sauf que mon ami Théodoros a eu la rare occasion d’échanger avec Ioánnou, quelques années avant la disparition de l’écrivain. “Très humble de l'existence et aux manières... comptées, comme on dit parfois, il était tout le contraire d’un écrivain prétentieux aux hypocrisies surfaites”, se souvient-il mon ami.

Si j’évoque Yórgos Ioánnou et son œuvre par ce moment si crucial dans la géopolitique de l’Ordre... fraîchement nouveau, et autant dramatiquement européiste, c’est autant, pour faire saisir certaines filiations d’époque avec certaines histoires et avec certaines affaires, celles justement, ignorées intentionnellement par les journalistes et par les analystes mainstream.

“To Fylládio” de Yórgos Ioánnou.

Son œuvre étant traduite en français, les biographies disponibles, notent entre-autres, que Yórgos Ioánnou fut également fondateur, d'une revue littéraire (“To Phylládio”), il a traduit Tacite et l'Anthologie Palatine, traductions lesquels y étaient publiés par fragments.

Car Yórgos Ioánnou entreprit alors en 1978, la rédaction de cette brochure littéraire, justement intitulée “La Brochure” (To Phylládio), à mi-chemin entre la chronique et l’auto-anthologie sélective et variée, certains de ses textes qui selon l’avis de l’auteur ne pouvaient pas être publiés par les journaux et les revues de l’époque, trouvèrent alors refuge et toute leur place, dans cette Brochure à la périodicité incertaine et assumée comme telle, par son créateur.

Yórgos Ioánnou, Place Omónia, 1980.

Même endroit, Place Omónia, Athènes 2013

Ainsi, et à part ses propres (et courts) récits et poèmes, ces brochures (jamais traduites en français à ma connaissance), (elles) ont constitué la seule occasion et possibilité pour Ioánnou, de publier ses “Touffes” (“Thyssanoi”), textes alors brefs, abondants et successifs, en guise de véritable recueil de “micro nouvelles”, chroniques, pamphlets, nécrologies, polémiques, réflexions politiques en somme, ou épisodes, brièvement relatés de son enfance durant la Guerre et la guerre civile (1940-1940). Un premier... blog sans doute.

Je voudrais alors, pour les besoins de mon analyse, préciser un certain angle manifeste quant à la lecture des textes, et... pour ainsi dire ignoré des lecteurs d’Ioánnou au-delà de la Grèce. L’époque où cette brochure littéraire naquit, était celle du débat, très violent en Grèce, opposant les artisans (et partisans) de l’intégration du pays dans l’ensemble que constituait alors la CEE (devenue effective en 1981), et les... eurosceptiques du moment.

Yórgos Ioánnou était donc farouchement opposé à cette sombre perspective, et cela, dès le départ. Il faut préciser que de réserves très fortes allant dans ce même sens eurosceptique, avaient été exprimées, entre autres, par le poète Odysséas Elýtis (Prix Nobel de littérature en 1979), et par les compositeurs, Mános Hadjidákis et Míkis Theodorákis.

Quotidien des Rédacteurs”, février 2015

C’est un jour maudit, je le considère ainsi en tout cas, ce 21 décembre 1978 où, soi-disant, nous avons réussi notre adhésion en qualité de membre à part entière au sein de la CEE. Nous le regretterons très amèrement c’est certain, sauf qu’il ne nous sera plus possible de nous en défaire. Les liens économiques sont encore plus solides que les alliances militaires, entre les pays. (...) Ces affaires ne sont pas faites pour nous, elles ne s’accordent guère avec notre histoire, ni avec le caractère de notre peuple. Ni même, avec la situation réelle de la Grèce en ce moment. Nous serons effacés en tant que pays, en tant que nation. Et ce n’est pas parce que d’autres perspectives ne sont pas suffisamment en vue, qu’il va falloir nous engouffrer dans cette voie (...)

Il ne restera plus rien dans le pays. Déjà, de voleurs sans scrupules bien de chez nous, très nombreux, et encore, certains malfrats internationaux sillonnent le pays pour voler des antiquités et des icones. Ainsi, les salopards et les fainéants, ont trouvé le filon pour s’enrichir facilement et pour s’offrir ainsi la bêle vie. Et tous ces esthètes, cette vermine, découvrent alors une nouvelle manière... de décorer leurs salons. Là, il va falloir taper très fort. Et j’imagine ce qui s’en suivra, depuis précisément notre... liaison avec la CEE. Dieu sait seulement... quelles ‘perles’ internationales, viendront-elles alors jusqu’ici, pour s’emparer de leur nouveau terrain.

Je regarde ces jours-ci à la télévision ‘l’Holocauste’, ce film sur l’extermination des Juifs d’Europe. Son timbre mesuré est pour moi émouvant, ce même ton qui choque alors les plus jeunes. Sauf que je le trouve insuffisant pour évoquer toute cette horreur, telle que j’ai pu la vivre en 1943, à Thessalonique. En dehors bien entendu, des séquences authentiques et d’époque que ce film comporte. À l’époque c’était autre chose. L’horreur, sur toute la ligne. Autre chose, impossible à raconter: C’était en avril 1943, à Salonique sous l’Occupation noire.” (Yórgos Ioánnou, “Fylládio” 3/4, 1978-1979).

Citoyens Chypriotes... accueillant Mario Draghi lors de la réunion de la BCE. Chypre, le 5 mars.

Nous voilà dans une Europe (déjà du Sud), où alors l’ultralibéralisme des financiers, associé à la politique menée par les élites de l’Allemagne, s’assimilent à de figures du “nouveau nazisme” estiment certains analystes dans les pays du sud de la zone euro, et surtout, une bonne partie de l’opinion. Qu’en est-il réellement ? Et pourquoi alors, cette réaction, irrite-elle tant les journalistes mainstream, à l’instar des dirigeants de l’Allemagne (et de la France) actuelles ?

À un certain niveau d’analyse, il faut d’abord comprendre la survie des mémoires collectives, d’autant plus, que la place actuelle du (presque) seul pays grand gagnant de l’architecture européiste (l’Allemagne), permet certaines analogies, au risque même des anachronismes. Sauf que les anachronismes s’avèrent parfois relatifs, et que l’histoire... s’expérimente fondamentalement dans les nuances du gris.

Pour Yórgos Ioánnou, à la conscience humaine marquée à jamais par les plus sombres des nuances du gris, la méfiance était depuis devenue la règle. Pour ce qui est de la CCE, évoluée par la suite en Union européenne, le futur lui a donné raison. La Grèce a perdu ses (déjà) marges étroites d’autonomie politique et économique, ses industries ont périclité, 40% des terres cultivables sont abandonnées, et plus de dix milles petits et grands caïques - ces embarcations traditionnelles faits en bois et utilisées par les pêcheurs - ont été détruits depuis 2010, faisant suite aux directives de l’UE. Plus de dix mille ingénieurs ont d’ailleurs quitté le pays en cinq ans, d’après leur union professionnelle, (journaux grecs du 7 mars).

Et voilà, que (paraphrasant Ioánnou), de voleurs sans scrupules bien de chez nous, très nombreux, ou encore, avec la complicité active de certains malfrats internationaux (lobbyistes d’Athènes, de Bruxelles, de Paris et de Berlin), ont suffisamment sillonné le pays... des subventions européennes et également, celui des juteux contrats, par exemple d’armement (les deux faces de la même médaille). Ainsi, les... salopards et les fainéants, ont trouvé le filon pour s’enrichir facilement et pour s’offrir ainsi la belle vie, parmi eux: journalistes, universitaires, écrivains, syndicalistes et évidemment, politiciens et entrepreneurs. Ces derniers, constituent en Grèce la caste liée au pouvoir clientéliste du PASOK et de la Nouvelle démocratie.

Schäuble et Merkel... détruisant le monument du Soldat Inconnu à Athènes selon un dessin. “Quotidien des Rédacteurs” du 4 mars

Et en Grèce, pour ainsi faire dans l’analogie jusqu’aux détails, pays au régime despotique de la dette imposée, via le mécanisme de l’arme absolue contre les souveraineté et la démocratie, à savoir l’euro, l’administrateur dépêché sur place par Angela Merkel, Horst Reichenbach, (officiellement, chef de la “Task Force” en Grèce, mandaté par la Commission européenne), fêtait par exemple son anniversaire en mars 2013 dans le quartier chic du centre d’Athènes à Kolonáki, en présence de nombreux ministres et sous de mesures de sécurité draconiennes (Radio Real-FM, 07/032013). Autres temps ?

L’historien et écrivain anglais Mark Mazower, dans son ouvrage “Hitler's Empire. Nazi Rule in occupied Europe”, (Londres, 2008), évoque cet article: “Das Jahr 2000” (L’Année 2000), texte étonnant car... futurologue, que Joseph Goebbels publia dans la revue “Das Reich”, le 25 février 1945. Dans son ultime effort de propagande, deux semaines seulement après la conférence de Yalta, le haut dignitaire nazi, établissait alors le lien entre l’Europe du futur et le national-socialisme. Une “Europe unifiée sous la direction de l'Allemagne”, et surtout “cette Europe certainement unie en l'an 2000, celle des enfants de nos enfants, à un moment futur, où cette guerre ne sera qu'un lointain souvenir”.

2015, en Grèce et en Europe

Cet ouvrage de Mark Mazower - lequel à ma connaissance n’a pas été traduit en français - démontre alors combien l’Allemagne des nazis, et cela, à l’instar des autres pays dans les années 1940, n’a pas incarné la rupture présentée en plus comme étant radicale, ni avec le passé... et encore moins, vis-à-vis d’une certaine suite dans l’histoire européenne. Pour faire court, il faut comprendre que le projet européiste n’est pas né avec le nazisme car il l’a précédé, et ensuite... il l’a (mal) accompagné, pour finalement lui succéder. C’est donc un projet, initié et voulu par les élites financières et industrielles de l’Allemagne, et autant par celles des pays voisins de l’eurocentre, France, Belgique, et Pays-Bas notamment. La mondialisation s’y ajoutera alors plus tardivement.

Durant l’été 1940, le ministère de l’Économie du Reich avait prévu la création d’une forme de Paneurope de l’économie, basée, non pas sur l’intégration totale des pays, mais plutôt, ayant la forme de l’union des économies nationales derrière l’impulsion des accords conclus, entre les grands acteurs du secteur privé, sous le regard des responsables gouvernementaux, s’agissant bien évidemment de l’Europe de l’Ouest.

Utilisant les réseaux et les relations entre les industriels et datant de l’avant-guerre, le ministère (du Troisième Reich) a financé des rencontres, entre ces industriels et financiers. L’idée centrale étant “l'américanisation” des industries périphériques, certains industriels furent alors un moment nourris du fantasme, de créer un Parlement européen industriel, sous le patronage de l’Allemagne.

Le rapt de l'Europe par Angela Merkel. Presse grecque, 2015

Gustav Schlotterer, l’homme à qui Walter Emanuel Funk, ministre de l'Économie (1938-1945) et président de la Reichsbank (1939-1945), avait confié le dossier du nouvel ordre économique en Europe, rencontra des industriels Français, Néerlandais et Belges vers la fin de l’été 1940, dans le but de promouvoir une collaboration dans le long terme. L’industriel et financier Belge Paul de Launoit (1891 - 1981), un authentique euro-visionnaire, s’en enthousiasma: “La Rhur, le sud de Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et le nord de la France, constituent une entité économique naturelle du charbon et de l’acier. Nous... entrepreneurs, (nous) devons percer les frontières entre les états et ainsi apprendre à collaborer”.

Parfois même, les forces armées de l’Allemagne avaient protégé des intérêts industriels non allemands, contre les... OPA de l’époque, initiées par les firmes allemandes. Parmi ces entreprises protégées: Gevaert (Belgique), Unilever et Phillips (Pays-Bas), note Mark Mazower (pages 267-269 de la traduction en grec, de son livre).

Parallèlement, Berlin a voulu imposer le Reichsmark comme étant la devise la plus importante en Europe, il a ainsi obligé les autres pays à faire obligatoirement transiter leurs échanges commerciaux et surtout monétaires et financiers via la capitale de l’Allemagne, cela, tout en unifiant et en uniformisant le secteur financier du continent européen (page 270).

La Liberté, il faut la gagner. Athènes, février 2015

Ce n’est pas la BCE... et pourtant ! En tout état de cause, la primauté absolue de la politique raciste d’Hitler a lourdement hypothéqué la réalisation d’un tel programme européiste, durant la guerre en tout cas, ou même, sous sa variante très strictement (et au sens très étroit) national-socialiste. Dans ce sens, il est historiquement anachronique et donc inexact, que de caricaturer Wolfgang Schäuble ou Angela Merkel en nazis. Si certaines consciences très collectives, persistent alors ainsi dans leurs anachronismes, c’est plutôt je dirais, parce que le modèle de domination qui leur est proche (historiquement et par le truchement de la mémoire) est celui de l’Allemagne des années trente et quarante du court Vingtième siècle ; ce dernier s’avère finalement... plus long que prévu.

C’est aussi parce que la modélisation... suffisamment germanique de cette ultime UE ne laisse guère de doute, quant au... Printemps totalitaire déjà fleuri du projet, et cela ne peut plus être occulté par la propagande et encore moins, par les euphémismes (de “gauche” comme de droite) du genre par exemple: “le déficit démocratique de l'UE qu'il va falloir combler”.

Sauf qu’il ne s’agit pas exclusivement des élites allemandes, mais autant, de celles de la France et des autres pays de l’eurocentre, suivies par les para-élites périphériques, celles d’Athènes par exemple, politiquement issues en partie de la Collaboration et dont certains grands acteurs économiques du temps si tragiquement présent... en ce “Das Jahr 2015”, sont les descendants des affairistes, des trafiquants et des escrocs du temps de l’Occupation allemande des années 1940. C’est alors ainsi, qu’une partie de leurs liens... naturels avec les conglomérats industriels et financiers allemands (et autant européistes), remontent exactement à cette période, (je vais y revenir dans un autre article pour ce qui est des... Grecs).

La Grèce d'Alexis Tsípras et l'UE. Dessin de presse, Brésil, février 2015

Et pour rendre l’histoire... un peu plus juste, Mark Mazower précise, que lorsque Rober Schuman a initié son projet de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), à l'origine de l'actuelle Union européenne, il a ainsi facilité la tache aux industriels et aux propriétaires des mines de charbon à traverser les frontières et à commercer.

De nombreux participants, avaient participé aux négociations analogues dix ans auparavant, arrangées par le ministère de l’Économie du Troisième Reich, lorsqu’il fut question de l’organisation de tels cartels européens, coordonnant potentiellement leurs productions alors dans ce but. Une généalogie très analogue est détectable, dans les projets, alimentaire, et de la production agricole en Europe, entre une certaine autarcie visée par l’Allemagne nazie (mais uniquement pour l’Ouest du continuant) et la Politique agricole commune (PAC).

Le nouvel ordre de l’Allemagne national-socialiste avait joué son rôle dans l’émergence de l’européisme de l’après-guerre. Sûrement, les architectes du Marché commun étaient incontestablement Gaullistes, antinazis et antifascistes avérées. Cependant, certains personnages-clefs, œuvrant pour le dossier européiste mais travaillant dans les coulisses, Français, Belges et surtout Allemands, avaient servi le nazisme, sauf qu’ils en ont été déçus.

Hans Peter Ipsen par exemple, juriste nazi ayant fait carrière au sein des autorités militaires occupantes à Bruxelles durant la guerre, il devient ensuite, le plus grand spécialiste du droit des Communautés européennes en Allemagne Fédérale. De même, parmi des économistes et hommes d’affaires nazis, membres du “Cercle Européen” (“Europakreis”) qui se réunissaient à l’Esplanade Hôtel de Berlin sous le Troisième Reich, certains ont joué un tout premier rôle dans la politique et l’économie de l’Allemagne de l’après-guerre.

Fiasco organisé. Athènes, 2012-2015

Parmi eux, Ludwig Erhard, Ministre fédéral de l’Économie de 1949 à 1963 et chancelier fédéral de 1963 à 1966, considéré comme le père du “miracle économique allemand”, puis, les banquiers, Hermann Abs, président de la Deutsche Bank (1957-1967) et Karl Blessing, membre du Conseil d'administration de la Reichsbank allemande sous le Troisième Reich (1937-1939) et... Président de la Deutsche Bundesbank (1958-1969).

Ces hommes, ayant perdu dès le début des années 1940, toute conviction quant à la victoire finale du Troisième Reich durant la guerre, estimaient néanmoins, qu’aucune reconstruction économique de l’Europe ne pouvait se faire, autrement qu’à travers la prépondérance de l’Allemagne. Autrement-dit, l’Allemagne pouvait perdre la guerre, mais gagner la paix. Sous cet angle alors - note enfin Mark Mazower - les pires craintes des euroscepticistes sont fondées, ce qui fait en tout cas apparaître la CEE, comme une vision des nazis, (pages 571-572).

Je remarque une fois de plus que ce livre n’est toujours pas traduit en langue française, et que le plus souvent, les biographies des personnages historiques précédemment évoqués, sont inexistantes ou évasives dans la documentation en langue française, et très exactement, lorsqu’il est question de la période du nazisme. Il faut alors se documenter autrement, en consultant la bibliographie (et même internet), en anglais ou en allemand.

Grèce 2015. Les chiffres: 50% de pauvreté et une chute de 25% du PIB en cinq ans

Par exemple, wikipedia en français, mentionne certes, que lorsque Robert Schuman (comme on sait, ministre sous la Troisième République, sous le Gouvernement de Vichy et sous la Quatrième République), s’est réfugié sur ses terres lorraines, il a été arrêté par la Gestapo et mis au secret dans la prison de Metz avant d'être transféré à Neustadt (actuelle Rhénanie-Palatinat) le 13 avril 1941, grâce à un allègement des conditions de détention obtenu par Heinrich Welsch. Cependant, il faut lire (un peu) l’allemand, pour apprendre que Heinrich Welsch, Ministre-Président de la Sarre en 1955 et 1956 avait été le Représentant spécial de l'autorité du commissaire du Reich pour la réunification de l'Autriche au Reich allemand, et de 1940 à 1945, le Chef de l'administration judiciaire allemande en Lorraine occupée.

Notre regretté Yórgos Ioánnou, très humble dans son existence et aux manières... comptées comme on dit parfois, il était tout le contraire d’un écrivain prétentieux, méconnaissait éventuellement certaines des histoires... parallèles de l’européisme, revisitées par Mark Mazower. Cependant, le grand écrivain n’ignorait pas le sens de l’histoire.

D’où son hostilité devant l’européisme de 1978... comme de 1940. Ioánnou portait en lui les stigmates de l’Occupation Allemande, de l’extermination de la très importante communauté juive de Thessalonique, sa ville, ceux de la famine et du sang versé enfin, et cela, jusqu’à l’expérience de la guerre civile. Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, les rentrées fiscales de l’État (délabré) en Grèce, couvraient à peine 6% quant à ses besoins et dépenses (Mazower, page 273).

Grèce 2015. Les chiffres: 50% de pauvreté et une chute de 25% du PIB en cinq ans

Mark Mazower (et il n’est pas le seul parmi les historiens), estime, d’après ses sources, que la guerre civile en Grèce avait été une politique délibérée de la part des occupants Allemands. La famine en Grèce, la seule famine en Europe du Sud et de l’Ouest à l’exception de celle que éprouvèrent les Pays-Bas mais pour d’autres raisons, rappelait plutôt la “gestion des territoires” conquis plus à l’Est, (Pologne, Union Soviétique), et les... millions de morts, entre massacres et famine organisée à travers ces espaces. En tout cas, les autorités occupante Allemandes, n’ont rien fait pour épargner la famine aux Grecs, plus de cent mille morts ont été dénombrés à Athènes et dans les Cyclades, durant déjà le premier hiver de l’Occupation en 1941.

Nous ne devons pas nous faire du souci pour les Grecs. D'autres après eux seront touchés par le même phénomène.”, déclarait alors Hermann Göring au printemps 1942. Et la presse allemande du moment en rajoutait: “Est-ce vraiment nécessaire de gaspiller les vivres destinés aux forces de l’Axe pour maintenir en vie les habitants des villes grecques ? Sachant alors, que ces gens sont plutôt des voleurs, des trafiquants, des contrebandiers, des entremetteurs et des oisifs”. Ou encore, “Il faut encore voir jusqu'où iront-elles les forces de l'Axe, si durablement éprouvées dans leur lutte, s’agissant de nourrir en Grèce, une population de quelques millions de fainéants” (Mazower, page 280).

Un... argumentaire assez parallèle en somme de celui en usage en ce moment... lorsqu’il est question du... devoir des Grecs et de leur comportement vis-à-vis de “leur” dette, ce qui ne veut pas dire cependant que les Allemands d’aujourd’hui sont les nazis d’hier, mais peut-être plutôt, que certains stéréotypes et survivances culturelles peuvent alors durer longtemps (en Allemagne, en Grèce ou ailleurs) et surtout, que les élites ne changent pas car la géopolitique demeure, mondialisation ou pas d’ailleurs.

Gauche allemande. Janvier 2015

Résumons. La mise à mort du gouvernement SYRIZA/ANEL est en cours d’exécution par ces mêmes élites européistes, avec... l’aimable participation des funestes népotistes d’Athènes. Aucune reculade Syriziste ne leur suffira dans la mesure où, quoi qu’il arrive, ce gouvernement porte en lui le germe de la résistance. Et à notre connaissance, des amis (politiques) de SYRIZA en Allemagne en sont bien conscient, d’où un certain désarroi pas forcement exprimé publiquement.

D’autres amis Allemands voudraient aussi stopper la machine infernale de l’intérieur, ils sont très minoritaires, en tout cas pour l’instant. En plus, du point de vue des élites, il va falloir raconter quelque chose aux autres peuples de la funeste UE, surtout maintenant. Car les élites européistes du temps de la mondialisation ne semblent pas vouloir épargner à terme les habitants de l’Eurocentre, du sort exactement réservé aux Grecs et aux autres... peuplades du Sud.

SYRIZA au gouvernement. “Quotidien des Rédacteurs”, janvier 2015

Mark Mazower note que le répertoire d’idées et de pratiques dans lequel puisèrent les nazis (pour en rajouter), est bel et bien profondément européen, et plus précisément colonialiste. Contrairement aux autres Puissances (France, Grande Bretagne), l’Allemagne a tenté de coloniser l’Europe, telle fut enfin la grande... innovation du Vingtième siècle. Parmi ces pratiques, le double système juridique, le double statut, “mutatis mutandis” allant de l’indigénat... à la citoyenneté, par exemple.

Ainsi et encore, les régimes politiques imposés au nom de la dette et par le mémorandum, comportent autant un paramètre bien de ce type. Cela, n’est pas encore tout à fait visible par tout le monde et pourtant. De ce point de vue, l’européisme “progressiste” du Parti de la gauche européenne (SYRIZA compris), tourne alors dans un vide abyssal et surtout, cela se voit. Les travailleurs en Grèce se demandent alors au nom de quel principe, les droits du travail, la Sécurité Sociale, les salaires ou enfin, le sens de la vie et de la mort ne sont plus les mêmes en Grèce et en Allemagne. Après tout, au bout de cinq années de saignée sociale, humaine et symbolique, la dette ne cesse alors d’augmenter.

Wolfgang Schäuble et la tempête... grecque. Presse grecque, février 2015

La mise à mort du gouvernement SYRIZA/ANEL, ou sinon sa soumission totale, sous forme par exemple de coalition nouvelle incluant le PASOK et le parti initié entre Berlin et Bruxelles “To Potami” (Rivière), ce qui revient au même pour la Gauche et pour ANEL, n’est pas aussi facile que prévue. Les élites oublient parfois, que les peuples arrivent à mettre leur grain de sable dans l’histoire.

Nos annalistes et écrivains d’hier et d’aujourd’hui, entrevoient parfois assez clairement les fentes du temps humain qui est le nôtre ; ils y mettent autant et à leur manière, le grain de sable nécessaire. Leur seul héritage à la manière de Yórgos Ioánnou. Jusqu’à la prochaine fois.

Enfin, c’est la première fois qu’un dirigeant d’une des trois composantes de la Troïka, formée par le FMI, la Commission et la BCE, le dit face caméra. “L'argent a été donné pour sauver les banques françaises et allemandes, pas la Grèce”, a déclaré Paulo Batista, l’un des 19 élus parmi les 24 membres du conseil d’administration du Fonds monétaire international.

Rixes et combats de rue... planétaires. “Das Jahr 2015”, Année 2015.

Rixe... à Athènes, 2015




* Photo de couverture: La Grèce de Yórgos Ioánnou et de l'après-guerre

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