Thursday, 9 April 2015

Fantômes et fantasmes/Ghosts and fantasies



Ce printemps grec, est aux dires de tous plus frisquet que d’habitude. Pluies incessantes entre deux rayons de soleil, bourrasques de vent et suicides... soutenus, à Athènes, à Patras, voire, à Rhodes. Alors maintenant du moins, on ne nous dira plus que tout ça, c'est du conte, ou que c'est du merveilleux... à l’envers.

Fenêtre. Athènes, avril 2015

Ce pays aux hommes pénétrés de modestie obligatoire n’accorde plus le moindre crédit aux forces surnaturelles des “Institutions”, tandis que le gouvernement n’informe plus vraiment de la teneur des discussions et des autres négociations en cours, entre Alexis Tsípras et Vladimir Poutine à Moscou, comme par exemple, entre Yanis Varoufákis et Christine Lagarde aux États-Unis. Seules certitudes avérées... la démission cette semaine toujours du représentant de la Grèce auprès du FMI, le versement d’une ranche de 433 millions d’euros au FMI par la Grèce jeudi 9 avril, ainsi que les six milliards d’euros que la Russie verserait à la Grèce prochainement (dans le cadre d’un accord lié aux futurs gazoducs), d’après une certaine presse en tout cas.

Je remarque alors que le quotidien grec, et d’abord athénien, tourne au ralenti car suspendu au grand vide. Depuis trois mois, la vie supposée économique est incertaine, hormis le tourisme, ainsi qu’une certaine embellie des cafés et des tavernes à la topologie néanmoins sélective.

Les Grecs ont littéralement vidé leurs comptes et nombreux sont ceux (en dehors du 25% des possédants), qui épuisent ainsi leur ultime épargne alors placée... sous les matelas, selon l’expression si bien consacrée. Les banques, déjà vidées de sens, sont enfin vides tout court.

La Grèce du moment. Affiche, Athènes, avril 2015

Tourisme déjà. Athènes, avril 2015

Le voyage d'Alexis Tsípras à Moscou et à la télévision. Le 8 avril

Sauf que ce mois d’avril est autant un moment de recueillement et de souvenir, pour certains d’entre-nous en tout cas. Le 4 avril 2012, il y a donc trois ans, le pharmacien retraité Dimítris Christoúlas s’est suicidé... politiquement parlant, se tirant une balle dans la tête devant un arbre. Par le jeu d’un certain... hasard, je me trouvais sur les lieux seulement dix minutes après les faits, en face de la sortie du métro place de la Constitution (Sýntagma).

Nous venions tout juste d’acheter notre petit pain aux marchands ambulants pour cinquante centimes d'euro. Et alors, nous découvrîmes que sur cette même place des indignés de l'été 2011 il y avait du monde rassemblé, à cette heure matinale c’était inhabituel. Des équipes de la télévision préparaient déjà leurs cameras à l’instar des photographes, une ambulance et la police s’y trouvèrent évidemment.

À l'heure du premier bonjour au boulot pour ceux qui travaillaient et qui travaillent encore, Dimítris s'est suicidé et nous voilà tous immobilisés, figés dès lors pour un moment je crois. “Oui, il vient tout juste de se suicider cet homme, il tenait un revolver ”, me dit un policier. Pas de commentaires, pas trop d'émotion exprimée ouvertement non plus durant les premières minutes du drame. De l’amertume et de la colère, avalées péniblement avec nos dernières bouchées car nos petits pains à moitié rongés, finirent alors dans nos poches. Je me souviens que certains passants faisaient leur signe de croix, dans un pays où la seule grande trinité se nomme toujours “La Troïka”, autrement-dit, les “Institutions” depuis 2015.

Nos premiers touristes de la saison avaient... apprécié également cette Grèce si entière et en direct. Je notais alors dans ce blog et carnet de la crise enfin inénarrable, qu’un graffiti du moment, rappelait vaguement que la révolution tient d'abord... du concept mural et que nous poursuivons notre quête de la vie et de la mort, étant donné que ces derniers jours (en 2012 comme hélas en 2015) nous avons connu toute une vague de suicides.

L'arbre de Dimítris Christoúlas. Le 4 avril 2015

Mémoire réaffirmée. Le 4 avril 2015

Mouvement EPAM, contre l'UE. Place de la Constitution, le 4 avril

Dimítris Christoúlas avant de se suicider, avait rédigé ce bref message: “Le gouvernement d’occupation de Tsolákoglou a littéralement anéanti tous mes moyens de subsistance, qui consistaient en une retraite digne, pour laquelle j’ai cotisé pendant 35 ans, (sans aucune contribution de l'État). Mon âge, ne me permet plus d’entreprendre une action individuelle plus radicale (même si je n’exclus pas que si un grec prenait une kalachnikov je n’aurais pas été le deuxième à suivre), je ne trouve plus d’autre solution qu’une mort digne, ou sinon, faire les poubelles pour me nourrir. Je crois qu’un jour les jeunes sans avenir, prendront les armes et iront pendre les traîtres du peuple, sur la place Sýntagma, comme l’ont fait en 1945 les Italiens pour Mussolini, sur la Piazzale Loreto, à Milan”.

Pour ce qui nous revient de la grande histoire, notons que le général Geórgios Tsolákoglou, signataire de l'armistice avec les forces allemandes, fut le premier chef de gouvernement grec sous l’Occupation, nommé par les nazis (avril 1941- décembre 1942). Son nom en Grèce, est synonyme de “collaborateur”. Voilà pour le contexte disons très historique.

J’avais aussitôt compris que devant l’acte, ainsi qu’en considérant l’endroit... élu par Dimítris Christoúlas pour commettre son ultime geste politique, nous assisterions d’emblée à la création d’un nouveau lieu de mémoire, s’agissant de celle bien entendu de la crise grecque. Rapidement, durant toute la journée du 4 avril, la nouvelle du suicide de la place de la Constitution fit son chemin. À part les médias, la rue avait été aussi un vecteur essentiel quant à la propagation de la nouvelle, à la portée cependant réelle, palpable. Car c'est précisément ce vecteur essentiel qui est créateur de lien politique.

Éric Toussaint devant l'arbre de Dimítris Christoúlas. Athènes, le 4 avril

À Athènes du 4 avril 2012, ce fut à partir de midi que le suicide du matin, prit de l'ampleur dans le syllogisme collectif. Je me souviens de ce jeune homme dans un bistrot du centre ville, il fut gêné, car “le malheureux aurait pu se suicider chez lui ”. Aussitôt, une femme répliqua en rappelant “que cet acte, est d'abord un acte politique, au-delà de son aspect tragique, car cet homme s'est suicidé pour nous et pour nous faire réagir, sur cette même place des manifestations des Indignés, devant le Parlement ”. Le jeune homme avait alors saisi l’insaisissable. J'ai alors senti la portée de cet acte, se transformant en fait politique majeur au fil des heures.

À midi déjà, la foule faisait du... surplace, ensuite, dans l'après midi et vers le soir, des centaines de personnes redevenaient des témoins actifs du temps présent. Des manifestations lycéennes et étudiantes eurent lieu devant le monument du Soldat inconnu (entre la place et le Parlement) ; et au pied du cyprès, des anonymes avaient aussitôt déposé de nombreux bouquets de fleurs et de massages manuscrits fort explicites: “Au soulèvement du peuple” “Soulevez-vous, son sort sera le sort de nous tous ”, “Salopards gouvernants, un jour nous vous suiciderons”, “Le sang du peuple va vous noyer ”, “La liberté ou la mort”, “Vengeance”, pouvait-on lire sur ces messages écrits, le maître-mot n'étant plus “l'indignation” mais “la vengeance”.

Trois ans après, les faits sont là comme on dit parfois en Grèce, graves, hésitants et autant incertains. Un collectif (proche de) SYRIZA, ainsi que la famille Christoúlas, ont appelé au recueillement devant l’arbre. La foule des badauds, affairée et relativement indifférente passait son chemin. Certains pourtant, hommes et femmes plutôt âgés, s’y sont recueillis devant l’arbre les larmes aux yeux.

Emmy Christoúla et Zoé Konstantopoúlou, le 4 avril 2015

Trois ans après, les faits sont là, graves, hésitants et incertains et pourtant. Le Parlement grec érigera un petit monument en ce lieu, enfin. Sa présidente, Zoé Konstantopoúlou, a annoncé mardi 17 mars 2015 lors d’une conférence de presse la constitution d’une Commission d’audit de la dette publique grecque. Cette commission sera coordonnée sur le plan scientifique par Éric Toussaint, porte parole du CADTM International et ancien membre de la commission d’audit de la dette équatorienne en 2007-2008.

L’objectif est de déterminer l’éventuel caractère odieux, illégal ou illégitime des dettes publiques contractées par le gouvernement grec, le peuple a le droit de demander que la partie de la dette qui est illégale - si cela est avéré à l’issue de la commission - soit effacée”, a déclaré la présidente du Parlement grec.

Par un certain hasard (?) du calendrier, le lancement officiel de cette Commission d’audit de la dette publique grecque a eu précisément lieu ce 4 avril, Zoé Konstantopoúlou, Éric Toussaint et certains autres membres de la Commission, se sont autant recueillis devant l’arbre de Dimitri. J’ai brièvement échangé avec Éric Toussaint (je l’avais rencontré déjà en mai 2011, dans le cadre d’une conférence organisée à Athènes lors du lancement de la structure précédant cette Commission officielle), il estime que de résultats probants seront publiés dès juin prochain.

Athènes, avril 2015

Athènes, avril 2015

Quoiqu’il en soit, on sait que le rôle de la commission d’audit de la dette grecque ne sera pas de se substituer au gouvernement grec pour décider quelles dettes doivent être remboursées et quelles dettes doivent être annulées. Et c’est bien là une précision importante qu’apporte la journaliste Adéa Guillot (Le Monde): “Une fois les résultats de cette commission connus, et pour peu qu’ils concluent à l’illégitimité d’une partie de la dette grecque, rien n’obligera cependant les créanciers du pays à accepter le principe d’un effacement pur et simple de leurs créances. Mais le gouvernement grec pourra alors prendre la décision souveraine de ne pas payer”, assure Éric Toussaint. “Notre commission a pour but de donner des arguments solides et scientifiques pour soutenir, ensuite, une décision politique qui appartient au gouvernement grec”, ajoute-t-il.”

Enfin, Nótis Marias, juriste, universitaire, membre en 2011 de la première structure précédant la Commission officielle sur la dette grecque (il n’appartient pas à la nouvelle Commission de 2015), et eurodéputé ANEL (le parti de Panos Kamménos, ministre de la défense), a estimé (Real-FM, le 5 avril), que “curieusement, cette commission n’est pas constitué sur la base procédurale d’un article pourtant bien précis du règlement de l’Eurozone, lequel prévoit pour les pays se trouvant sous tutelle de type Troïka, qu’un audit de leur dette soit subséquemment possible. Dans pareil cas, les résultats de la procédure d’audit ne pourront pas être ignorés des créanciers (FMI, UE, BCE), contrairement à ce qui se passera probablement en juin prochain”.

Bistrot. Athènes, avril 2015

Bistrot, Athènes, avril 2015

Pâques à Athènes. Affiche municipale, avril 2015

Athènes, avril 2015

Avant et sans doute après... la politique et la dette, Emmy Christoúla, la fille de Dimítris rencontrée place de la Constitution, très émue, m’a alors raconté, que l’acte de son père a été d’abord et surtout politique, et qu’il avait tout... préparé, lors du diner familial de la veille, rien dans son comportement ne laissait pressentir et encore moins prévoir son dernier geste.

Et les passants passèrent encore. En Grèce, on se prépare à célébrer Pâques (le 12 avril) et ainsi marquer si possible, une pause dans tout cela. De toute manière, à défaut d’une clarification de la situation (et sans l’espoir d’une amélioration quant aux réalités économiques du quotidien), la Commission d’audit sur la dette grecque ne provoque guère de l’émotion.

Les Grecs soutiennent leur gouvernement les yeux ouverts et les oreilles bouchées ! Personne n’est dupe, tout le monde est épuisé et la longue vie... des fermetures des boutiques à Athènes se poursuit.

Fermeture. Athènes, avril 2015

Athènes, avril 2015

Spectacles à Athènes, avril 2015

Immeuble à vendre ou à louer. Athènes, avril 2015

Dans la capitale, les hommes des unités de la police, MAT (CRS) compris, reprennent peu à peu leur place... habituelle, quoi que moins nombreux que durant le temps de la “gérance” d’Antónis Samarás. Tout a changé depuis... et tout reste comme avant dans un sens, d’où, tout le paradoxe des... “Lagides” et autres épigones de SYRIZA et d’Aléxis... le Poliorcète !

L’amertume qui règne est pour une fois consentie, car elle promet encore les futures douceurs, encore, mais pas pour longtemps. Mon cousin Kóstas, l’enseignant très mal payé du privé, trouve alors que la dernière réforme des lycées estampillée SYRIZA “est désastreuse car mal agencée”. Il pense aussi, que la tumeur qui frappe notre cousine Voúla la pharmacienne, n’est pas étrangère à sa lutte désespérée depuis trois ans, contre la faillite qui menace l’existence de son officine. Opérée cette semaine, notre cousine va mieux, “elle s'en sortira sans problème” d’après les médecins...

Il nous arrive alors à repenser et à nous remémorer nos poètes et écrivains, toujours mieux placés pour nous faire réfléchir, que nos politiques. Une affiche récente à Athènes, invite à redécouvrir le questionnement de Níkos Kazantzákis (1883 - 1957), écrivain principalement connu pour son roman Alexis Zorbas, adapté au cinéma sous le titre Zorba le Grec.Ai-je vaincu ? Suis-je vaincu ? Tout ce que je sais seulement, c'est que je porte tant de blessures et que je me tiens toujours debout”, peut-on lire sur cette affiche, résumant si bien l’air du temps grec.

“Ai-je vaincu ? Suis-je vaincu ?” Níkos Kazantzákis. Affiche, Athènes, avril 2015

Car de la Police. Athènes, avril 2015

Symbolisme ? Athènes, avril 2015

Extenué... Greek Crisis tient alors debout (!), et j’ai ainsi volontiers accepté l’invitation des amis du sud du Péloponnèse, pour ces quelques jours de Pâques. Premières impressions, l’autoroute du Péloponnèse ne connait plus les heures de gloire de jadis, et en plus... il neigeait en Arcadie.

Ces douceurs climatiques et... topographiques grecques près de Pylos (Navarin), seront cependant toujours appréciées quoi qu’il arrive. Dans les cafés, les visiteurs issus du 25% des Grecs... toujours gagnants, préparent à très haute voix leurs plans... touristiques pour l’été prochain: Éphèse, Smyrne, Constantinople.

Certains visiteurs Allemands (et Autrichiens) sont déjà de la fête et de Pâques, d’autres, y habitent même depuis un moment déjà, de manière quasi-permanente. Parmi ces Allemands, amoureux de la Grèce, un auteur et photographe a offert au bistrot du coin, un exemplaire de son album publié en Allemagne. Il s’est même marié en Grèce où, il y distingue ce qui subsiste de typique et d’authentique. C’est alors ainsi qu’une certaine facette des hommes, des imaginaires, des images et des lettres, se situent enfin parfois hors contexte (de la crise) fort heureusement.

La neige en Arcadie. Avril 2015

La neige en Arcadie, avril 2015

Allemands en Grèce. Publication de 2007

Commentaire et regard allemands. Publication de 2007

Le sud grec, comme parfois le reste de la Grèce des côtes et des mers, offre une image (parfois faussement) figée, sous le regard athénien bien entendu. Le tourisme y est pour quelque chose, les liens des patronages feraient (encore ?) le reste. Ainsi, dans un petit port de pêche et autant d’attraction touristique, un petit caïque est... estampillé PASOK, au moment où le Pasokisme est mort et que Papandréou n’a même pas été élu député en 2015.

Les restaurateurs se préparent pour la saison, on vit alors de fantômes et de fantasmes, toutefois devant l’immuable et prometteur spectacle des mers du sud. L’Europe se terminerait pas trop loin d’ici, en face de nous bien au large l’Afrique, invisible, inconnue mais réelle quelque part dans nos pensées et autres rêveries, géographiques en tout cas.

Comme les touristes ne sont pas tout à fait arrivés, les animaux adespotes de la région se débrouillent à leur tour alors comme ils le peuvent, rongés par la famine et l’hiver, décidément trop humide à l’avis de tous.

Restaurateurs prêts pour la saison. Péloponnèse, avril 2015

Péloponnèse sud, avril 2015

Le PASOK, version... caïque. Péloponnèse sud, avril 2015

Sud du Péloponnèse, avril 2015

Animal adespote. Sud du Péloponnèse, avril 2015

Il y a pratiquement un petit siècle, René Puaux avait visité cette même région du Péloponnèse, et il écrivait alors ceci: “le charme invincible de la Grèce est dans l'incessante évocation de la civilisation la plus riche en beauté, en poésie et en philosophie qui ait jamais existé” (1932). Jeu de miroir entre la Grèce et l’Occident, hérité du 18e et du 19e siècle, tout comme les Lumières supposées en plus abouties. Fantômes et fantasmes !

Deux siècles après, entre tant de pluies incessantes, entre deux rayons de soleil, et enfin les bourrasques de vent et de la mondialisation... soutenue, le miroir n’est plus. Il était temps. Alors maintenant du moins, on ne nous dira plus que tout ça, c'est du conte, ou que c'est du merveilleux... et il va falloir enfin faire face à la géopolitique du monde actuel.

Athènes, avril 2015

Nos pays, aux hommes pénétrés de modestie et de confusion obligatoires contemplent alors les mers agitées... ainsi que les élites navigantes. Les restaurateurs se préparent pour la saison, on vit cependant et on se nourrit de fantômes et de fantasmes. Sauf Joachim, et pour ce qui est des hommes, jusqu’au prochain audit.

Il y a beaucoup de misère en Grèce, la vie est difficile. Les barbiers et les tailleurs sont chers.”, (René Puaux, 1932).

Joachim de Greek Crisis. 2015




* Photo de couverture: Devant l'arbre de Dimítris Christoúlas. Athènes, le 4 avril 2015

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