Monday, 13 April 2015

Parodies/Parodies



Dans le Péloponnèse, comme partout ailleurs en Grèce, on scrute l’horizon. Dimanche de Pâques pour les Grecs (12 avril), et la famille des amis dans cette contrée bien au Sud, avait préparé le repas du jour, l’agneau traditionnel comme on aime dire sans trop y croire parfois.

Exposition, Pylos, Péloponnèse, avril 2015

La pause se termine, tandis que la brièveté de sa fête se rangera bientôt du côté des souvenirs. Vœux brefs, vœux laborieux, voire, vœux passablement pieux: santé, prospérité, félicité ou sinon, la fin des difficultés. La résurrection et immanquablement sa parodie.

À Pylos, la Direction du patrimoine archéologique expose certaines pièces et objets issus des naufrages antiques comme modernes des mers proches, tandis que les journaux de la semaine, du jour et de chaque jour, relatent à leur manière toutes les facettes, réelles ou fantasmées du naufrage grec actuel, sauf que personne n’y prête vraiment d’attention.

D’abord, parce que pour l’essentiel les visiteurs appartiennent plutôt à cette marge des possédants relatifs ou même absolus, ensuite, parce que les habitants préparent la saison touristique et enfin, pour une raison encore plus... primitive: les humains ont aussi parfois envie d’oublier et de mépriser même leur sort, d’où tout l’intérêt accordé aux coupures calendaires et festives.

Pylos, avril 2015

On prépare la saison touristique. Péloponnèse, avril 2015

Cependant, l’arrivée d’Antonis Samaras à Pylos (il est originaire de la région) pour ces jours de fêtes, a provoqué un certain émoi perceptible et toutefois assez discret: “Vous savez, le Premier ministre est arrivé, il loge à côté de ma boutique, à l'hôtel. Avec un peu de chance, nous le verrons et nous l’entendrons psalmodier à la messe de ce soir”. Pour certains, leur Antonis, restera à jamais le Premier ministre... au fil des siècles.

Sauf que cette arrivée presque bien prévue, n’a pas vraiment nourri les discussions politiques dans les cafés comme avant. L’épuisement prévaut et les arguments, des uns (Nouvelle démocratie) comme des autres (SYRIZA) d’ailleurs, ne font plus le poids... face au printemps grec. Seules les interrogations plus terre-à-terre demeurent alors pertinentes ! Fánis, un futur retraité originaire de la région mais habitant à Athènes, a dans un café publiquement exprimé son aporie présente et future: “Alors quelle retraite et encore, dans quelle monnaie, l'euro ou bien la drachme ?” Aucune réponse !

Aux alentours, les visiteurs venus d’Athènes et déjà les quelque touristes - sans oublier les nombreux retraités depuis l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Suisse durablement installés - tous dans une certaine proportion, ont préféré cette immersion dans la nature des éléments, en dépit d’une météorologie moins clémente que d’habitude. Moments certainement à savourer avant les afflux de l’été ou avant le chaos, question d’optique.

Sud du Péloponnèse, avril 2015

Restaurant fermé. Péloponnèse, avril 2015

Methoni, Péloponnèse, avril 2015

Cette année encore, les visiteurs Grecs, originaires ou pas de la région, ont choisi de partir tard, entre le Vendredi Saint et le Lundi de Pâques. Avalés par la crise à leur tour, les séjours “des locaux” en Grèce sont de plus en plus courts et hésitants. L’avant-crise comme jadis l’avant-guerre, fait figure... mémorandaire de cette histoire consommée à jamais comme on dit, consommée, c’est peut-être le maître-mot.

C’est alors ainsi que le temps d’une journée, d’une soirée ou d’une promenade, les cafés et les tavernes se sont enfin remplis, pratiques aussitôt débordantes et de trop, dans un pays racorni et sélectivement paupérisé de l’espoir déjà. Une bien étrange ambiance, entre les premiers touristes et les... derniers Grecs dans un sens, d’autant plus que de nombreux restaurants et cafés-pâtisseries invitant à la détente, ornent les murs de leurs photos issus d’un passé supposé si bien avéré et alors stable.

Dans un salon pâtissier et de la sorte, le client découvrira alors le sucre aux dents, cette photo illustrant avec exotisme l’intérieur d’une demeure de la région datant d’un peu plus d’un siècle. Les spécialistes, lesquels n’ont pas forcément découvert la lune, insistent sur ces mutations qui ont défait à jamais, un continuum pratiquement vieux de plusieurs siècles. Le poète Elýtis était pratiquement né avec cette mutation, le peintre dit naïf, Theóphilos de Mytilène est mort (en 1934) avec de son avènement confirmé (symboliquement et pratiquement advenu avec l’électricité).

L’écrivain Papadiamandis quant à lui, il avait certainement peint cet ultime moment avant la transformation. Ainsi, certaines réalités de sa jeunesse étaient encore comparables (pour ne pas dire semblables) à celles que connût par exemple la génération de son père au milieu du 19e siècle. Depuis c’est la technique (et la marchandisation) qui rythme les comportements et les besoins.

Boutique pour visiteurs. Péloponnèse, avril 2015

Intérieur d'une maison paysanne grecque vers 1900

Péloponnèse, avril 2015

Œuvre du peintre Theóphilos.

Notons qu’à Pylos, une nouvelle salle... inaugurée sous le pouvoir d’Antonis Samaras, abrite la collection d’objets, composée essentiellement de gravures, de René Puaux, français lettré, ayant parcouru la Grèce et surtout la région, à la redécouverte du passé grec et philhellène du 19e siècle.

Tout un imaginaire vécu et pratiqué s’offre alors au regard des visiteurs, sauf que ces derniers sont rares, huit personnes samedi dernier seulement, aux dires de l’agent qu’y travaille, et cela parmi les centaines de visiteurs à Pylos, l’ancien Navarin. Pourtant, la grande bataille navale (1827) livrée entre les flottes des Puissances (Grande Bretagne, France, Russie) et celle de l’Empire Ottoman laquelle contribua à l’indépendance (étriquée) du nouvel État grec, fait toujours débat.

Dans une revue du moment, suffisamment spécialisée et de vulgarisation historique comme on dit parfois, un auteur inspiré du récent voyage officiel d’Alexis Tsípras à Moscou, estime que le moment décisif “ayant complété et corrigé les insuffisances de Navarin” quant à l’indépendance grecque, fut “offert” par le Traité d’Andrinople, mettant fin à la guerre Russo-ottomane de 1828-1829. Question d’optique !

La nouvelle salle du musée inauguré sous Antonis Samaras. Pylos, 2015

Collection René Puaux. Pylos, 2015

Au-delà des querelles entre historiens, c’est à dire, entre les différentes visions de la géopolitique et des questions sociales, suivant et à travers les temporalités et les... températures successives, la collection de René Puaux introduit dès lors le regard dans cette antichambre de la complexité et de la modernité quant aux rapports actuels, que fut déjà le philhellénisme. Regard croisé, entre un certain imaginaire occidental sur ce que fut et que devrait incarner (ou ne pas être) surtout, l’Orient grec.

Un jeu d’échecs, géopolitique et identitaire, dont une (dernière ?) partie bien décisive a été inaugurée par... l’avènement de la Troïka, entre la Grèce et ses “partenaires”. Les gravures sont fort intéressantes à contempler des nos jours, d’autant plus que depuis, le méta-monde de la mondialisation a basculé tant de schémas, en Grèce comme partout ailleurs. Ce que les visiteurs ne perçoivent pas vraiment je dirais.

Plus à l’Est, le doublon touristique de Pylos c’est la ville de Koroni, en face du mont Taygète, image déjà immortalisée par les artistes du 19e siècle, hormis sans doute, les nombreux bâtiments proposés à la vente, avec ou sans la crise, de cet autre grand siècle.

La vue sur le mont Taygète depuis Koroni. Collection René Puaux

Même vue depuis Koroni. Avril 2015

Patrimoine à vendre. Avril 2015

Pâques 2015, comme cela se pratique en Grèce depuis deux décennies au moins, est autant le moment de la grande mais utile parodie. Pour l’essentiel (numérique !) des “fideles”, la foule se rend à l’église dix minutes avant minuit pour quitter... la Résurrection dix minutes après, à la grande désolation des rares fidèles authentiques et autant des popes, suffisamment blasés du phénomène il faut dire.

La parodie atteint son comble lorsque les plus jeunes font détoner pétards et autres explosifs festifs, pas uniquement au moment de minuit, mais durant presque tous les soirs de la semaine supposée Sainte et douloureuse. Sauf que cette année à Kalamata, chef-lieu de la Messénie, on a dénombré deux morts et un autre jeune grièvement blessé... dès le vendredi Saint. Parodies alors, mais tragiques.

Messe de Pâques. Péloponnèse, avril 2015

Messe de Pâques. Péloponnèse, avril 2015

En dehors des parodies et des parousies, certains visiteurs (souvent des touristes ou des étrangers ouest-européens installés durablement), ont préféré la nature, le soleil, ainsi que les premières baignades osées, certes de manière un peu hésitante. La température de la mer ne dépasse guère les 15 degrés en ce moment, pour les Grecs, c’est de l’inimaginable.

Pourtant, l’inimaginable grec... a été déjà réalisé mais autrement. La pause pour certains, marque autant le moment de l’avant-saison pour les professionnels du tourisme et d’une certaine la poly-activité. Les politiques quant à eux, ils ont formulé les voeux... pieux habituels, surtout que la nouvelle date butoir quant à la fin du monde grec... vient d’être repoussée de deux semaines, maintenant qu’une tranche de 450 millions d’euros environ vient d’être versée au guichet du FMI. “Nous rembourserons éternellement” a déclaré Yanis Varoufákis... mais sa déclaration date de l’avant la Résurrection.

Premières baignades. Péloponnèse, avril 2015

Printemps grec. Péloponnèse, avril 2015

Péloponnèse, avril 2015

Dans le Péloponnèse, nous scrutons alors l’horizon pour une dernière fois en saluant nos amis, ainsi que leurs bêtes.

Presse grecque et Eurogroupe. Avril 2015

La lointaine presse d’Athènes souligne la gravité de l’avertissement de la BCE (l’hyper-banque fustige le projet de loi du gouvernement Tsípras, relatif à la protection de la résidence principale face aux saisies). En attendant le prochain Eurogroupe. Parodies.

Péloponnèse, avril 2015




* Photo de couverture: Regard. Péloponnèse, avril 2015

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