Friday, 22 May 2015

Musique grecque/Greek music



Les nouveautés de la campagne thessalienne ne dérogent pas aux dernières règles du pays. À Tríkala, ville présentée inlassablement comme paisible par ses visiteurs, l’innovation économique se résume à l’ouverture de nouveaux cafés et des autres bistrots à la mode. Ils remplacent vaillamment les anciennes boutiques, les librairies, ainsi que le plus ancien photographe de la bourgade, boutique immuable depuis les années 1930 du si grand siècle précédant et qui n’st plus. Il n’y a pas photo, la crise c’est aussi le changement.

Nouveau bistrot. Ville de Tríkala, mai 2015

La seule exception dans ce tableau de l’économie réelle, tient de l’inauguration d’une boutique forcement de mode, appartenant paraît-il à une chaîne étrangère. Elle a remplacé, une fois n’est pas coutume, un bistrot, ce dernier “aurait d'abord constitué une bonne affaire de blanchiment d'argent, ayant bravement pu remplir sa mission”, affirment certaines langues locales, sans en apporter les preuves bien évidemment.

Temps de chômage massif, désœuvrement, douceur alors amère et stagnation, le tout, dans un certain confort de la précarité, telle est la situation et le surplace en ce qui concerne les jeunes de Tríkala. “Ils restent quatre heures, mais ils boivent un seul café ou une seule bière, ils tirent leur argent de poche des retraites des parents et surtout des vieux. Ils n’ont rien d’autre à faire en tout cas”, raconte Manólis, un médecin de la ville.

La nouvelle boutique de mode. Tríkala, mai 2015

Les histoires de la ville et de sa campagne se racontent souvent sans trop de timbre dans la voix des narrateurs quotidiens. Par contre, ce n’est jamais sans un sourire sournois, ou tantôt signifiant de la dérision suggérée. On évoque alors volontiers les affaires prétendument ou réellement bridées de la plaine, les aventures des chômeurs, comme de ceux qui s’en sortent encore en travaillant.

Vassílis, natif et habitant d’un village situé au pied de la montagne du Pinde (faisant partie de l'arc montagneux qui part des Alpes, se prolonge dans les Alpes dinariques, les monts Sar puis se poursuit dans le Parnasse), a donc pris la grande décision. Sans travail, il a déniché une annonce attirante et prometteuse. Vivre et travailler à la ferme... et en Nouvelle Zélande. Le salaire annoncé l’élèverait à l’équivalant de 1.500 euros de notre monnaie politiquement incorrecte, et Vassílis a toutefois énormément hésité.

Ses proches et ses amis ont enfin cotisé pour lui couvrir les frais de “l'apodémie” (le départ économique vers l’étranger), et voilà que Vassílis a tenté sa première chance exotique auprès d’autres moutons que ceux, nombreux déjà de sa Thessalie natale.

Au marché de la ville. Tríkala, mai 2015

Quincaillerie à l'ancienne. Tríkala, mai 2015

Vassílis, s’est rendu rapidement compte que les moutons de l’hémisphère Sud ont plutôt le poil très épais ! Déjà sur place, son salaire réellement existant ne dépassait guère les 500 euros par mois, ensuite, les fermes néozélandaises s’étendent sur une superficie mesurant pratiquement cent fois les parcelles thessaliennes ; labeur alors interminable, réveil à quatre heures du matin et surtout, plus de dix heures de travail au quotidien pour alors une rétribution jugée ridicule.

Notre “apodème” a pu tenir ainsi quatre gros mois. Après avoir lancé un appel au secours thessalien, ses mêmes proches et amis, se sont de nouveau cotisés pour lui offrir cette fois-ci, le billet retour, depuis la grande île des moutons et de l’altérité. Cependant, il depuis devenu, à la fois le héros et l’aventurier de l’arche jamais retrouvée pour son village, tout le monde en parle, tout monde en rit et tout le monde en est finalement bien fier.

Des histoires comme celle-là, sortent désormais du fait accompli relevant de l’inédit apporté par la crise, tant l’émigration redevient-elle à la mode dans ces contrées. Sauf que la mésaventure de Vassílis en fait désormais réfléchir plus d’un au village.

Affiche, “Nous voulons du travail stable. Stop au chômage”. Athènes, mai 2015

Campagne thessalienne. Région de Tríkala, mai 2015

Au village de Vassílis, Pétros quant à lui, il hésite. Pour ne pas... décamper dans l’inconnu de l’altérité intégrale, il vient d’envoyer son CV accompagné d’une lettre de son ultime motivation, à toutes les Communautés des Apodèmes sur la planète, que compte le pays depuis les vagues d’émigration depuis plus d’un siècle.

La seule réponse positive reçue, fut celle des Grecs d’une ville située en Afrique du Sud. Les frais de voyage lui seraient d’ailleurs avancés par les compatriotes, ensuite, il besognera comme employé dans un supermarché appartenant à un membre de la Communauté. Pétros hésite toujours: “J'ai peur, un peu de l'éloignement mais surtout de la criminalité, je crois que dans ce pays l'insécurité qui règne n'a rien de commun avec nos... graves souci grecs”, nous dit-il.

Loukás quant à lui, a opté pour l’Allemagne, son épouse et leurs enfants l’ont déjà précédé d’un peu plus d’un an. Agronome diplômé n’exerçant pas son métier, il tenait la seule quincaillerie au village, et l’affaire tournait pourtant encore bien malgré la crise. “Je suis obligé finalement de suivre ma femme. Je séjourne trois mois en Allemagne et deux mois en Grèce, en mon absence, le commerce est tenu par mon père et par mon beau père. L’Allemagne n’est pas l’Eldorado mais le cadre économique y est forcement meilleur. Mais j’ai déjà le mal du pays. C’est le plus beau pays... si mal géré et si mal tenu ! J’apprends l’allemand en formation accélérée, j’ai fait traduire officiellement mon diplôme d’agronome, qui-sait, je finirai peut-être par trouver un travail à la hauteur...

Vieux jeu. Grèce, mai 2015

Yórgos Katroúgalos, ministre heureux car entouré des femmes de ménage rembauchées. Presse grecque, mai 2015

Les reliques de Sainte Barbara et les fidèles dans un hôpital d'Athènes. Presse grecque, mai 2015

La Grèce sous... “l'aigronomie” de la dette dite souveraine, puis l’émigration, comme tous ces vieux “jeux” réactualisés. À Athènes, Yórgos Katroúgalos avait posé pour la photographie, certes bien heureux (et cela sincèrement), aux côtés des femmes de ménage au ministère des Finances, enfin réembauchées par le gouvernement SYRIZA/ANEL, belle action symbolique en attendant la recrue du chômage des autres. Incertitudes encore une fois, telle est en tout cas la teneur ambiante du temps qu’il fait, le... grand succès populaire des litanies des reliques de Sainte Barbara en plus.

Notre époque à l’électronique aveuglante aura enfin tenu toutes ses pires promesses. La richesse comme la paupérisation galopantes dans un monde où le travail ne sera plus jamais acquis pour le plus grand nombre, se verront alors de toute manière solidement connectées à l’univers de l’imagerie virtuelle, dernier lieu commun restant des humains semble-t-il.

Récemment, le quotidien “Kathimeriní” avait reproduit une petite série de dessins humoristiques dénonçant le phénomène, issus de la presse anglo-saxonne, l’autre face de la servitude. Manólis, médecin de ville et de Tríkala alors s’insurge contre cet épiphénomène: “Ces jeunes sans travail qui boivent tant leur café en le partageant parfois, possèdent alors le dernier modèle de Smartphone, bien plus moderne que le mien, lequel n'est qu'un outil professionnel de communication”.

Communicants aveuglés de notre modernité. “Kathimeriní”, mai 2015

Manólis voit toujours défiler ses patients et il offre désormais officieusement, plus d’une consultation sur dix aux plus démunis, parmi les “sans-sécurité sociale”. Le gouvernement vient de faire certes un vrai geste, permettant à tous ces gens d’avoir accès au système de Santé, plus précisément celui des hôpitaux publics, sauf que ces derniers sont broyés par la crise.

À Tríkala, la moitié des spécialisations ne sont plus exercées faute de médecins, tous les jeunes médecins du coin et du pays ont émigré ou le pensent alors très sérieusement, récemment, un des mes collègues, pourtant du privé, s’est installé en Suisse. Personnellement, je ne compte pas partir, ma clientèle, mes patients sont suffisamment et encore nombreux, ancrés comme ils le sont dans le temps je dirais, et même si parfois il y a des abus, j’offrirai toujours ces consultations gratuites à ceux qui me racontent qu’ils ne peuvent pas payer”, raconte Manólis.

Au pays déjà muté, Manólis estime que les liens sociaux s’effacent au fil des années de crise, et cela même dans les campagnes. La crise ne sera rien de mythique pour les campagnes non plus.

Monument de la crise grecque. Athènes, 2015

Monument de la crise grecque. Athènes, 2015

Les suicides, quasi ignorés par les medias sont quotidiens et à Athènes, un terrible monument de la crise grecque, une sculpture, œuvre d’un jeune sculpteur et installée près d’une avenue... incarne alors ces suicides, plus de 7.500 en Grèce depuis le mémorandum, 25.000 décès au total sont attribués directement à la crise, d’après une enquête du Centre médical solidaire d’Ellinikón près d’Athènes. Cela, pour ne pas oublier déjà.

Ainsi vont, la vie et la mort entre présent et passé. Sur les façades de certaines boutiques, des photos anciennes sont pour autant remarquées sous un autre regard, heureusement qu’en contrepartie, nous pouvons ici ou là, boire un jus ou un café... à un prix amical ; à la juste hauteur de paupérisation qui frappe (diversement certes), plus de la moitié de la population de cette Grèce.

Photos anciennes en vitrine. Athènes, mai 2015

Boissons abordables. Athènes, mai 2015

Après un tel café et face aux phénomènes politiquement inconnus, néanmoins probables et à peu près accablants, les Grecs demeurent bien sceptiques. Ils observent les faits politiques suffisamment dissimulés, ils commentent la Une de la presse, comme ils subissent ce flot de la psychose préparée que reversent les prétendus journaux, plus télévisés que jamais.

Seulement, cela ne signifie pas que tout le monde baisse les bras depuis que le nouveau gouvernement a été installé. Un certain SYRIZA d’en bas et du terrain, entend bien agir à sa manière.

Antigone, comptable à Tríkala et Syriziste du temps bien d’avant, prépare ainsi une note, qu’elle compte bien faire parvenir aux ministres responsables de la politique fiscale... cependant sous l’œil de la Troïka. Elle a repéré et étudié une flagrante injustice fiscale frappant la branche des pompistes, amendes de quelques dizaines de milliers d’euros, générées par une sur-complexité administrative que même le gouvernement précédant avait promis d’alléger.

Ce n’est pas parce que deux parmi mes clients sont pompistes, dont un déjà en faillite, que je fais cela. Leur situation est moralement et financièrement intenable, ces amendes n’ont rien de proportionnel ni d’analogique avec l’irrégularité commise, donc, nous ne sommes plus dans la Constitution, et il y a même bien pire. Les pompistes que par le passé avaient été mouillés dans le trafic des carburants, car aujourd’hui c’est quasiment impossible, eh bien, ces gens se sont empressés à payer ces amendes sans rouspéter. Tout simplement parce que... l’embrouille avec les services fiscaux peut motiver et déclencher des enquêtes plus approfondies, alors leurs pratiques d’avant seraient ainsi découvertes. Et voilà encore une fois, comment les entrepreneurs normaux, c’est à dire honnêtes, en subissent, voire même disparaissent du marché. Cette situation m’est insupportable, j’ai déjà saisi les trois députés SYRIZA du département, ce n’est pas qu’ils ne font rien, mais ils ne comprennent pas suffisamment ces problèmes... comptables”.

Graffiti sur la façade d'une banque. “À brûler”. Athènes, mai 2015

Les Grecs devant les titres de la presse. Athènes, mai 2015

Façade retravaillée. Athènes, mai 2015

Cette Grèce aux façades retravaillées, perd aussi parfois ses animaux comme ses mots, mais jamais pas ses musiques. Manólis, le médecin de Tríkala, suit assidument sa formation musicale dans la musique Rebétiko, plus exactement, dans la pratique se son instrument-roi, le bouzouki. D’autres comme lui par milliers et cela de toute condition sociale perpétuent cette tradition du vécu et de la force, je crois et j’espère, inébranlables.

Tríkala il faut préciser, est aussi une ville connue pour ses liens avec cette musique, Vassílis Tsitsánis, figure des figures parmi les... divinités du Rebétiko y était né et y avait vécu, et il n’est pas rare que de découvrir à Tríkala, une surface ou un mur, ornés de son image. Manólis d’ailleurs connait déjà presque toutes les chansons de Tsitsánis, même si il n’arrive pas encore à les interpréter avec toute la ponctualité qui s’impose.

Animal perdu. Récompense pour toute info. Athènes, mai 2015

J’ai donc raconté à Manólis que ma famille avait alors eu un certain lien avec Vassílis. Avant la guerre (de 1940), et avant que Tsitsánis ne quitte Tríkala pour Thessalonique, il y avait eu, une aventure amoureuse avec la sœur du frère de mon grand-père. Oncle Léonidas de son nom habituel et familier, recevait ainsi assez souvent la visite de son... futur beau-frère, ainsi que toute la famille. “Le jeune Tsitsánis emmenait alors son instrument et déjà il chantait ”, aimait raconter Apóstolos, l’autre frère de mon grand père.

Car oncle Léonidas a péri quelques années après, suite à ses... merveilleuses racontes durant la Guerre civile (1944-1949), une histoire parfois sans fin. Pour l’exactitude du récit, je dois préciser que le lien sentimental entre Tsitsánis et cette jeune Grigoríou des années 1930, n’a pas perduré, hormis dans les mémoires et dans certaines chansons peut-être. Cependant, les membres de ma famille, s’agissant de la génération de mon père, ont toujours été reçus avec les honneurs et la nostalgie, aux endroits où se produisait notre Rebète national et cela jusqu’à sa disparition. Enfin, deux des nôtres, sont devenus professionnels et amoureux du bouzouki, il faut le dire aussi.

Petits pains quotidiens. Athènes, mai 2015

Bienvenue en Grèce. Athènes, mai 2015

En quittant Tríkala, c’est sur les quais de la petite gare qu’une troupe de musiciens de Rebétiko, interprétaient, bien justement du Tsitsánis. Bienvenue alors et enfin en Grèce, à la grande satisfaction des passagers du train, touristes compris ; au pays de la crise et de son refrain, pour une fois effacée derrière l’inaltérable fait musical.

Gare de Tríkala et chant Rebétiko, mai 2015

Certains usages de la campagne thessalienne dérogent ainsi toujours aux dernières et aux futures règles du pays. Comme du temps de l’oncle Léonidas... et de Manólis Glézos: “Battons les pavés pour dire aux usuriers et escrocs que nous n'avons pas d'autre sang à donner, soyez-vous alors fiers de cette... Europe et des institutions qui nous asphyxient”, vient de déclarer le Résistant de 1940 et eurodéputé SYRIZA depuis Bruxelles, jeudi 21 mai, sauf que le nouvel accord entre la Grèce et la Troïka serait alors si proche.

Avec Manólis Glézos chez lui, lors du tournage du film Khaos. Athènes, 2012




* Photo de couverture: Musique de Rebétiko en image peinte. Tríkala, mai 2015

No comments

Post a Comment

The team of "Greek Crisis" respect all opinions, but
reserves the right not to publish offensive comments.