Tuesday, 2 June 2015

Sourds et muets/Deaf and dumb



Au-delà des apparences, notre époque serait assez sourde et suffisamment muette. Cependant, la Grèce s’habille de son soleil comme chaque été, et la saison s’annonce même très bonne en dépit des incertitudes. Les touristes, déjà fort nombreux à nous rendre visite, sont fiers de l’être et cela se voit. Le... compromis grec aurait donc dès lors un sens.

Une certaine presse d'Athènes. Fin mai 2015

Cette semaine a même débuté sous la précipitation médiatique, quant à l’accord (présumé) proposé par la Grèce aux créanciers, autrement-dit aux instances... “escrocrates” si largement planétaires. C’est à prendre ou à laisser, semble alors suggérer Aléxis Tsípras en personne.

Quelle leçon de choses ! Qu’ils discutent de l’avenir de l’Europe ou qu’ils essayent de se dépêtrer de l’embrouille grecque dans laquelle ils se sont fourrés, les dirigeants européens se caricaturent eux-mêmes. Il a fallu réunir hier les plus hautes autorités du FMI, de la BCE, de la Commission européenne, de l’Allemagne et de la France pour aplanir leurs divergences - sans y parvenir totalement semble-t-il - car celles-ci devenaient le principal obstacle à un compromis avec le gouvernement grec, qui ne peut plus être retardé. Durant ces mois de négociations, ces dirigeants ont marqué des buts contre leur propre camp en formulant des exigences qui ne pouvaient pas être acceptées, et il faut maintenant se résoudre à les assouplir, le moins possible cela va de soi. Quelle clairvoyance, quelle sûreté de jugement !”, écrit de son côté sur son blog Paul Jorion.

La rue... grecque. Athènes, mai 2015

La rue grecque toutefois, elle observe alors passive... sans plus attendre son heure, qui ne viendra plus. Mendiants, récupérateurs d’objets divers, banquiers... réellement existants, nantis tout comme des sans-abris authentiques, tout y est. Car la crise, de par son caractère soudain devenu somme toute permanent, a d’abord été présentée par les gouvernements de l’aporie et qui se succèdent, comme une grande coupure, relevant d’un bouleversement définitif à travers “l'horizontalité” du temps vécu.

Depuis le printemps 2010, la dette souveraine s'est imposée dans la maîtrise du temps politique et symbolique, et pour ainsi dire, par la dépossession généralisée de toute vision du futur. Cependant, SYRIZA a pourtant le mérite d’avoir posé ouvertement et officiellement, autrement-dit de manière politique, le problème de la non viabilité de la dette dite “grecque”.

Certes, pour une certaine presse athénienne, Aléxis Tsípras serait toujours plongé dans l’obscurité, seulement, la rue de la capitale, plongée comme elle est dans ses journaux tout comme dans ses problèmes, elle ne pense qu’à ses seuls moments de détente, lorsqu’ils existent, et cela à très court terme, car le moyen ou le long terme pour les Grecs ne relève plus du prévisible.

Récupérations. Athènes, juin 2015

Souvent, les avenues d’Athènes sont comme vidées de leur circulation, tandis qu’au contraire à d’autres moments, ces chemins de l’échappatoire deviennent presque congestionnés. Mélanges étonnants et détonants: chômage, errances et... vacances, le week-end prolongé de la pentecôte (orthodoxe) de cette année (28 mai-1er juin) en a été la preuve incarnée.

On lit les journaux. Vendeur de livres d'occasion. Athènes, mai 2015

Avenues parfois moins fréquentées. Athènes, mai 2015

La Grèce patauge sans trop se montrer mecontente vis-à-vis de son gouvernement (pour l’instant), les faillites d’entreprises connaissent pourtant une nouvelle montée de fièvre et les fournisseurs de certaines pièces et produits mettent la clé sous la porte. Les exportateurs étrangers (le plus souvent européens), exigent des leurs clients grecs, le règlement par avance et par versement, avant toute commande livrée. Asphyxies.

Les contrats ainsi (difficilement) honorés voire aboutis, comportent de plus en plus une “clause euro ou dollar”, car si entre-temps, la Grèce bascule dans un autre système monétaire, les versements s’effectueront uniquement en euros ou le cas échéant, en dollars. Tout le monde comprend et les Grecs en rigolent déjà un peu. “Le pays n'est absolument pas préparé pour basculer vers un autre système que celui de l'euro”, nous déclarait récemment Yórgos Katroúgalos, Ministre de la réforme de la Fonction publique, rencontré dans le cadre d’une interview effectuée pour le nouveau mensuel parisien “Ruptures”. Qui dira le contraire ?

Athènes des touristes. Mai 2015

Images et imaginaire vendue. Athènes, mai 2015

Une certaine image du pays. Athènes, mai 2015

Nos politiques aux affaires se montrent réservés, mais ils demeurent optimistes. Certes, il y a eu quatre mille fonctionnaires rembauchés, en réalité, “mille postes seulement exigent un financement”, aiment préciser les membres du gouvernement, histoire de convaincre du coût modéré d’une politique... modérée de justice sociale mais annoncée comme retrouvée.

Même la réouverture de la Radiotélévision ERT, pour l’instant sous le nom de NERIT, ce dernier ayant été généré par le gouvernement Samaras s’agissant de la structure ersatz ayant succédé à l’ERT après sa “mort subite” en juin 2013, cette réouverture a alors fait grincer des dents chez SYRIZA, cela-dit, dans l’indifférence générale.

Le contraste, entre le vécu... d’en bas, et les éclaircissements... de gauche est certain. “Nous avons baissé notre froc, il faut sortir de l'UE et de toute manière, le nœud du problème c'est la dette, insoutenable et en partie injustifiée. Il aurait fallu cesser de payer et faire faillite dès janvier”, a déclaré au journaliste venu de France, Yannis, chauffeur de taxi et ingénieur chimiste de son vrai métier perdu à jamais.

Mur athénien. Juin 2015

Un modeste restaurateur installé dans un quartier populaire près du centre mais loin des flux touristiques, malmené par la crise s’est mis à pleurer en présence du journaliste français ; il venait d’être interrogé sur la situation et sur les faillites des petits commerçants et autres garagistes dans son quartier, autrement-dit, ses clients.

Épuisements. Les Grecs se ruent ainsi de plus en plus sur les objets à bas prix au centre d’Athènes, et les touristes quant à eux, ils se restaurent parfois auprès des vendeurs de fruits sous l’Acropole et sous son soleil, histoires donc parallèles.

Le quotidien “Kathimeriní” avait fait récemment sa Une, photo à l’appui, sur le sort de l’île d’Agios Efstrátios, ancienne île des déportés communistes au demeurant... ancien, n’ayant pas aperçu un seul bateau de ligne accoster depuis 34 jours consécutifs. Les lignes subventionnées, dites “stériles”, ne le sont plus suffisamment, et certains armateurs sur le déclin ont baissé les bras en dépit des engagements.

Pour certaines destinations en mer Égée, et d’autant plus, en dehors des goûts touristiques ou hors période estivale, les pendules de l’insularité sont retournées aux années 1950. À Agios Efstrátios, toutes les administrations locales ont fermé leurs portes jusqu’à nouvel ordre, c’est-à-dire, jusqu’à l’arrivée... triomphale du premier bateau après si longtemps.

Agios Efstrátios, 34 jours sans bateau. “Kathimeriní”, mai 2015

Engouement pour les fruits. Athènes, mai 2015

Marché grec. Athènes, mai 2015

La crise c’est aussi l’insularité renforcée et pas seulement celle des îles. Par la même Une, “Kathimeriní” informe aussi ses lecteurs de la ligne il faut dire dure, adoptée par le FMI, lors des négociations avec le gouvernement grec, “en adoptant une ligne dure, le FMI joue de son côté une carte dans le but de se dédouaner politiquement”, fait remarquer Paul Jorion.

Le FMI a certainement de la suite dans les idées et autant dans les pratiques. La semaine dernière, Vassílis Korkídis, président de la Confédération grecque du Commerce et de l'Entrepreneuriat (ESEE) a fait sa déposition devant le Comité d'enquête parlementaire, examinant les conditions “d'adhésion” de la Grèce, au régime tutélaire de la Troïka et du mémorandum. “Certains ont été si prompts à nous enfoncer dans ces protocoles et d'autres l'ont fait”, a déclaré le président de l'ESEE, “les visites de la Troïka ont toujours terrorisé le marché. Je ne crois pas qu'il y ait un Grec qui croit que le mémorandum a secouru les affaires à travers le pays”.

M. Korkidis, dont la déposition se poursuit, a évoqué aussi les visites en Grèce des représentants de la Troïka, et plus précisément leur comportement face aux interlocuteurs grecs.

Immeuble à Athènes. Juin 2015

Une fois, c’était en Décembre 2011, nous avons reçu la visite de la Troïka, M. Klaus Mazouch (BCE) et M. Poul Thomsen (FMI) s’étaient rendus dans nos bureaux, sans être accompagnés de la représentation grecque. Lorsque nous avons réagi devant leur exigence de réduire nos salaires pratiqués chez nous, et lorsque nous avons voulu les comparer avec les salaires des autres pays européens correspondants, vous savez ce que M. Thomsen avait dit ? ‘Vous faites une grosse erreur. Regardez les salaires en Europe du Sud-est et dans les Balkans, parce que vous y appartenez.’ Lorsque je lui ai demandé, ce qu'il en pensait, et ce que devrait être alors le salaire grec, il m'a dit, ‘300 €, c’est bon’.” “Quand je leur ai dit, 'tombons d'accord pour comparer la Grèce à un pays européen sur cette question des salaires', alors leur position fut claire: 'Il faut pratiquer les salaires de la Bulgarie'. Rien n'a été implicite de leur part, ils nous l'ont dit”, propos cités par la presse grecque.

Cet argument... culturaliste et sélectivement mondialiste, ainsi rudement avancé par les représentants de la Troïka, est de toute première importance dans la compréhension du mécanisme de l’asservissement par la dette et autant, de la vraie nature et des intentions (en partie réalisées) du colonialisme européiste. Et ce n’est pas parce que les salaires du secteur privé (et parfois public) en Grèce tournent quelquefois autour de cette somme magique des 300 euros mensuels, que la dette grecque diminue, c’est même le contraire qui s’est produit, la paupérisation généralisée en plus. Les masques tombent... et la Troïka demeure.

Grèce apparente. Athènes, mai 2015

Objets pour touristes. Athènes, mai 2015

Poésie... terminée. Athènes, mai 2015

Nikos Fílis, porte-parole parlementaire du groupe SYRIZA que nous avons rencontré la semaine dernière dans le cadre des interviews réalisées par le journaliste du mensuel français “Ruptures”, a eu l’honnêteté politique de préciser que “le gouvernement tiendra sa promesse de rétablir en Grèce, un salaire minimum de 751 euros par mois et en brut, et cela de manière progressive, en net cela représente un peu plus de 500 euros”.

Ce n’est pas ce que les Troïkans ont exigé, ce n’est pourtant pas le niveau de vie datant de l’avant-crise. Un loyer à Athènes c’est au minimum 250 euros par mois et un café coûte alors, un à trois euros, les salariés à 500 euros actuels, se nourrissent déjà dans les poubelles ou mieux, auprès de l’aide alimentaire des associations, des municipalités et de l’Église. Et ce n’est... pourtant pas la sympathique Bulgarie !

Présentatrice... Barbie d'une chaîne de télévision privée. Athènes, mai 2015

Objets proposés à Athènes. Mai 2015

Devant le siège de l'ERT. Nous avons gagné et nous poursuivons. Athènes, juin 2015

Siège de l'ERT... NERIT. Athènes, mai 2015

Les animatrices... Barbie des télévisions privées d’Athènes, ruminent alors les images du quotidien pour en faire cette mélasse suante, si typique de notre modernité engluée. Devant le siège de l'ERT, une banderole accrochée: “Nous avons gagné et nous poursuivons”, c’est selon, et c’est certainement à suivre.

Cependant, c’est sur les ondes de la radio culturelle et musicale de l’ERT... NERIT, notre vaillant Troisième Programme, qu’un écrivain et essayiste très pertinemment de notre temps, a fait remarquer combien la signification première du mot “Agora” a été estropiée par l’hybris moderne, pour enfin signifier de notre temps, tout... simplement: “les marchés”. “Agora qui fut à l'origine de la Démocratie jadis, et voilà que cette Agora de notre mondialisation... accomplirait la mise à mort de la Démocratie”, Yánnis Kiourtsákis, Troisième Programme, 2 juin.

Ce qui en reste du Lycée d'Aristote. Athènes, juin 2015

Monument de la Drachme. Athènes, mai 2015

À l’écoute de cette émission, je me remémorais ce Lycée d’Aristote, aux restes récemment remises en état, mais ignoré des Grecs comme des touristes, indifférence qui frappe autant cet autre monument, dédié à la mémoire de la drachme et peut être bien à celle de la Démocratie qui lui avait été historiquement liée.

Les Grecs furent ajoutés aux touristes de la première saison 2015, car ils ont été bien nombreux à voyager, surtout près d’Athènes pour ce week-end de la Pentecôte orthodoxe. Flottilles de voiliers à Méthana, familles se faisant photographier sur l’île de Póros, chats navigateurs et chats des quais, tout un cosmos.

Flottille à Méthana. Juin 2015

Photographie de famille sur l'île de Póros. Juin 2015

L'île de Póros. Juin 2015

J'y ai rencontré mon ami Vardís, skipper professionnel (voir sur le site greece-terra-incognita). Ses clients et voyageurs fascinés, un groupe d'hommes sourds- muets venus d'un pays de l'Europe du Nord.

Une jonction entre leur monde et celui de la mer, parfois silencieux mais tellement parlant. Sur les îles (Póros, Hydra et Spetsai) il y avait beaucoup de monde déjà, touristes, flottilles de voiliers de location, Grecs aisés ou partiellement aisés, WE de Pentecôte orthodoxe oblige encore. Univers humain suffisamment bruyant mais au fond... sourd et muet, face aux effondrements (crise ou pas finalement) ! Au-delà des apparences, notre époque serait assez sourde et suffisamment muette. Chats navigateurs et chats des quais !

Chat navigateur. Póros, juin 2015

Chats des quais. Póros, juin 2015




* Photo de couverture: De notre temps. Athènes, juin 2015

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