Monday, 13 April 2020

Confinosaurs
Confinosaures



Les confinés du pays sommaire et déjà du monde d’après, se réveillent parfois assez tôt. On guette les chalutiers de retour au port, c’est vrai que le poisson est abondant sauf que les prises ne sont pas à la hauteur car la demande est en forte baisse et que la pêche des amateurs reste toujours interdite. Les chats, plus imperturbables que jamais, iront pêcher aux premiers instants de la journée... en bons professionnels, clarté éclatante sur ces plages du Péloponnèse que visiblement les touristes déserteront alors massivement l’été prochain. Temps nouveaux ?

De la vieille Europa... Péloponnèse, avril 2020

De la vieille Europa il ne restera sans doute que ces enseignes embaumées, jadis prometteuses dans les années 1990, constructeurs entre autres de portes et de fenêtres. Lucarnes par lesquelles d’ailleurs l’industrie européenne nous a entre-temps quittés pour filer jusqu’en Chine. Et désormais, il va falloir la rapatrier, après avoir récupéré à l’occasion nos belles patries... du goulag européiste. Il y a urgence.

Pour ceux de la petite bourgade c’est déjà l’inconnu qui se profile et avec lui, toutes les solutions, au besoin ancestrales qui refont surface. Les potagers, les vergers, les poulaillers, les chèvres et les moutons et j’en passe. La tradition et le bon sens voudront dans ce pays que lorsque l’on n’y voit pas clair, il vaut mieux alors scruter sa terre puis la mer.

Printemps aux engins abandonnés en pleine verdure, saison aux gants en latex jetables que le vent emporte, printemps aux chats majestueux dont les miaulements déchirent les nuits à défaut d’autres sons. Ni véhicules conduits sous l’emprise de l’ouzo, ni vélos, ni tavernes, ni même musique. Et nous autres, nous observons, nous discutons, nous nous rendons même chez nos amis d’ici boire du bon vieux café grec en dépit du confinement, comme enfin nous écrivons. “L'aube nous retrouve près de la lampe fatiguée - À dessiner avec effort sur le papier, maladroitement - Des navires, des sirènes et des coquillages”, écrivait jadis notre poète et diplomate préféré Yórgos Séféris dans “Mithistórima”, en traduction de Jacques Lacarrière. L’écriture, solution autant, au besoin ancestrale.

Printemps aux engins abandonnés. Péloponnèse, avril 2020

Printemps. Péloponnèse, avril 2020

Gants en latex jetables. Péloponnèse, avril 2020

L’inachevé hérité de la crise d’avant épousera alors de force l’inénarrable de la crise d’après, les citernes à fioul sont par terre et le pompiste du coin ne vend déjà plus grand-chose. Les jeunes d’ici suivent parfois leurs parents, lesquels suivent à leur tour leurs chèvres, maintenant que les écoles sont fermées et que tout laisse penser que l’année scolaire s’est terminée le 11 mars dernier. D’autres jeunes et moins jeunes rénovent les cafés et les tavernes de leurs familles, profitant de leur fermeture forcée et qui s’éternise. “On finira par rouvrir, même sans touristes cette année il y a les gens du coin. En août les Grecs viendront, ils viendront, même à moitié. Seulement c’est dommage, j’ai rénové certaines des chambres que je loue, j’ai investi quinze mille euros en janvier, elles ne seront pas louées cet été”, soupire alors Yórgos.

Yórgos n’est pourtant pas à plaindre, il a ses réserves, ses oliviers, l’orangerie et son fils qui travaille dans la marine marchande. Sa taverne et ses chambres à louer peuvent ainsi tourner au ralenti, du moins pour cette saison. Les habitants de la bourgade ne pensent pas forcément à un nouveau modèle économique... post-viral, ils composent toutefois leurs solutions très concrètement, entre ciel, mer et terre. Temps peut-être nouveaux et surtout ancien.

María qui n’a pas le luxe des réserves de Yórgos puise alors ses richesses là où elles ont toujours résidé, chez l’Homme. “Ne vous en faites pas vous les écrivains. Nous ne mourrons pas de faim. Nous irons acheter de la farine, nous avons déjà des olives et de l’huile. J’ai la machine chez moi pour fabriquer nos pâtes traditionnelles, nous irons en voiture de l’autre côté de la presqu’île sous son volcan pour cueillir des figues et des amandes le moment venu. Je connais bien ce coin, ses arbres sont en accès libre. Nous ferons sécher les figues au soleil, dans les années 1960 c’était notre seule sucrerie avec le miel, nos parents étaient pauvres mais ils savaient faire et ils nous l’ont appris.”

De l'inachevé. Péloponnèse, avril 2020

Citerne à fioul. Péloponnèse, avril 2020

Les chèvres et leurs berger. Péloponnèse, avril 2020

Le petit pays se prépare... sauf certains des plus aisés, enfants d’ici mais travaillant et vivant à Athènes et qui n’ont pas eu le temps ou la prévoyance de quitter la ville avant le confinement. Leurs demeures resteront alors pour l’instant fermées, ensuite personne ne peut prévoir quelle sera la part de l’activité économique qui survivra... si ce n’est qu’en lambeaux. Les économistes évoquent une chute de 25% à 30% dans les mois prochains, autant dire qu’il va falloir se préparer, comme il faut se préparer à la guerre... tout court, étant donné l’agressivité historique et hystériques de la Turquie.

C’est aussi de saison ici car la Grèce est alors le seul pays en Europe qui mène à la fois la guerre contre le virus, contre la Turquie qui d’ailleurs envoie déjà et menace d’envoyer dans les prochaines semaines des migrants malades de coronavirus, enfin la presse mainstream l’admet désormais. Guerre ensuite contre les migrants récents et... massifs lesquels se comportant de plus en plus à la manière d’une contre-société envahissante et explosive, manipulés ou pas d’ailleurs peu importe, les Grecs le savent et les politiciens le taisent.

Rien de tout cela n’est ignoré, seulement la survie et le quotidien bien aptes occupent naturellement le devant de la scène des humains. Les Grecs surtout des campagnes admettent que guerre ou pas, tourisme ou non, il faut alors survivre... et ceci du local au national. Et comme cette semaine c’est notre semaine Sainte en Grèce, les fidèles du coin veulent alors saisir leur pope pour lui suggérer de dire la messe les portes de l’église fermées mais en diffusant par les haut-parleurs, sans oublier de faire sonner les cloches... en dépit de l’interdiction. “Basta, les religieux ont trahi, ils se sont inclinés sous le diktat des Antéchrists, c’est-à-dire des politiciens actuels, cela ne passera pas”, s’emporte alors María.

Résidences fermées. Péloponnèse, avril 2020

Basse-cour. Péloponnèse, avril 2020

Abandon. Péloponnèse, avril 2020

C’est vrai que Keraméos, la Ministre de l’Éducation ex-nationale et des cultes est une Bilderbergienne avérée, et que seule la Grèce dans l’ensemble des pays de la Chrétienté orthodoxe a si radicalement interdit les messes, les cloches, contrairement à ce qui se passe en Serbie, en Bulgarie ou en Russie. Ces politiciens marionnettes visent directement la culture grecque pour ainsi la briser jusqu’aux derniers ressort de la nation, sauf que les Grecs se rebiffent et que la Police se ridiculise lorsqu’elle traque désormais des popes pour avoir ouvert leurs églises... clandestinement, presse de la semaine. Et cela fait bien du bruit, y compris jusqu’aux campagnes perdues du vieux Péloponnèse.

Les confinés du pays sommaire et déjà du monde d’après se réveillent donc assez tôt ou peut-être bien, avant qu’il ne soit trop tard. Le poisson est abondant et les dauphins s’adonnent à cœur joie devant le port comme près des plages. Le pays réel prépare son heure, rien ne lui échappe, il sait toutefois que sans sociabilité la vie n’a plus de sens. Le sans-contact c’est la mort dans l’âme et des âmes, ce sont les mains que l’on serre plus, c’est la peur qui gouverne à défaut de l’espoir fabriqué alors collectivement. D’où le contre-sens voulu, à peine voilé des confinosaures qui gouvernent par le virus de la dernière chance, la leur. “C’est fait exprès” estime Calliope de l’épicerie. “Ils veulent faire de nous des détenus politiques dans nos propres maisons, voilà tout.”

La Mouette et la chat. Péloponnèse, avril 2020

Sur le port déserté, le chat des lieux guette alors la mouette qui déchire son poisson maintenant que la pêche des amateurs reste toujours interdite.

Les chats, plus imperturbables que jamais, iront ainsi pêcher aux premiers instants de la journée... comme ils vont régner en maîtres sur les bistrots qui n’ouvriront certainement plus l’été prochain. Clarté alors éclatante en ces plages du Péloponnèse.

Luigi Pirandello l’écrivait déjà dans “Les géants de la montagne” en 1936. “Le jour est éblouissant, la nuit appartient aux rêves et seuls les crépuscules sont clairvoyants pour les hommes. L'aube pour l'avenir, le couchant pour le passé.”


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Les chats, plus imperturbables que jamais. Péloponnèse, avril 2020


* Photo de couverture: L'aube en pays réel. Péloponnèse, avril 2020