Saturday, 2 May 2020

Cava dei Greci



Époque charnière, semaines qui défilent. Admettons que du confinement à la déconfiture, le chemin ne serait guère long. L’horizon du mois de mai enfin atteint et c’est déjà l’été grec qui s’annonce. Au village, on vit toujours au rythme des caïques d’ici ou alors de courte escale, comme dans l’après-midi du premier mai. Un chalutier d’Égine est venu décharger sa prise jusqu’à l’entrée du port, il y avait même de la crevette à bord mais en quantité exclusivement destinée au grossiste du coin. Petite déception, grande curiosité !

Église fermée. Péloponnèse, mai 2020

Les habitants attendent surtout le moment du déconfinement dit graduel, celui de la liberté supposée retrouvée allant de l’ouverture de leurs églises et de l’autorisation retrouvée des baignades... à la libération tant espérée de la pêche des amateurs. Ce n’est pas une mince affaire, car on se sent à l’étroit depuis presque deux mois. Pour le capitaine Yánnis l’adéquation n’est pas simple. “Nous comptons alors les jours comme du temps de notre service national. En cette lointaine époque nous calculions le temps restant jusqu’à la dernière heure. Lundi prochain déjà, nous allons pouvoir circuler librement, si ce n’est que dans le département. Pourtant, je crains ce qui peut bien nous arriver par la suite. Nous n’aurons pas de saison touristique, les gens ne retrouveront pas de travail et les miettes distribuées par le gouvernement seront vite épongées. L’hiver risque d’être alors celui de la famine.”

Devant son caïque accosté au port et comme de coutume, une petite agora se forme ainsi de manière spontanée. “Mitsotákis ira nous dire qu’il a sauvé les Grecs d’une mort certaine, ensuite il provoquera des élections anticipées, je le vois venir.” “Ah non, écoute Cóstas, nous devons nous abstenir à plus de 90%, c’est tout leur système qui est pourri, on a déjà donné les gars.” Yánnis a eu la parole de la fin en guise d’épilogue avant d’appareiller. “Je dois remonter mes filets ; eh bien, ce que je peux vous dire c’est que nous sommes tous pris dans un filet mondial. Les Mitsotákis sont des sbires car au moment où on parle, quelques familles seulement ont réussi à prendre l’humanité en tenaille. Les Rothschild, Bill Gates et l’autre fou Sóros, voilà tout. Le problème c’est alors comment se débarrasser de leur pouvoir mes amis, comment sortir de cette Junte mondiale.”

La Grèce a avalé tant de couleuvres. En dix ans de crise dite “de la dette”, autrement-dit de l’escroquerie organisée par la mafia financiarisée et politique dans le but de piller le pays et ses habitants, les mentalités ont tout de même évolué. Au-delà du clivage droite-gauche, si savamment entretenu pour que le jeu de rôle puisse maintenir à plat le corps social ou à défaut son esprit, les Grecs ont vu, ils ont surtout subi, comme ils ont également suffisamment compulsé... de ces notes, essentiellement sur Internet.

Mois de mai plutôt étrange, toutefois aux traditionnelles couronnes et aux bouquets de fleurs accrochés aux édifices, moment aussi où certains caïques sont sortis de l’eau pour leur entretien annuel. Ne se laissant pas abattre, les villageois traversent cette époque de nouvelle charnière comme ils le peuvent, tant que les moyens du bord le leur permettent encore. Ce n’est certes pas une mince affaire car l’adéquation une fois de plus n’est pas simple.

Mai des fleurs. Péloponnèse, mai 2020

Mai des couronnes et des fleurs. Péloponnèse, 2020

Caïque en travaux. Péloponnèse, mai 2020

Époque charnière, semaines qui défilent. “Les gens se disent que la liberté c’est pour bientôt, sauf que rien n’est certain, tout nous semble-t-il demeurera encadré. Les politiciens et leurs médecins promus en vedettes par la télévision nous disaient il y a un mois que porter un masque c’est plutôt nuisible pour les bien-portants. C’était au moment où le pays manquait cruellement de masques.”

“Maintenant que les amis des Mitsotákis importent ou qu’ils font fabriquer ces masques par milliers, il va falloir écouler les stocks pour qu’ils en profitent, comme par hasard et comme durant chaque crise. Il va de soi qu’à présent, ils nous disent que porter un masque deviendra assez souvent obligatoire, sinon c’est l’amende de 150 euros qui nous attend. Pas mal. J’apprends également par mon couin policier, que leurs services n’ont pas encore reçu toutes les instructions nécessaires quant à la supposée sortie du confinement. Les détails restent à préciser. Verbaliseront-ils la pêche des amateurs ou encore tous ceux qui fréquenteront les plages, voire ceux qui ne porteront pas de masque au bistrot ? C’est déjà le foutoir mais attendons voir.” Questions que le pays réel alors se pose en ce moment.

Pour ne pas perdre le Nord, celui de l’histoire pour commencer, il faut se dire que les temps-charnière se ressemblent ou du moins, ils comportent suffisamment d’analogies et d’intonations bien semblables pour qu’on le remarque. Le poète et diplomate Yórgos Séféris avait bien noté en son temps dans son Journal, cette autre période des années 1940. La guerre, son exil auprès du gouvernement grec en Égypte sous le contrôle des Britanniques et enfin, le retour tant attendu en Grèce en passant brièvement par l’Italie, où le gouvernement provisoire avait été transféré depuis Alexandrie et le Caire durant trois semaines en automne 1944. Drôle d’ambiance et drôle de guerre.

Yórgos Séféris en 1960. Source Internet

Le HMS RAINBOW. Alexandrie, 1940

Gare à Alexandrie. Années 1940

Séféris a vécu en Égypte avec de courtes absences, pendant ces années de la Seconde Guerre mondiale, de 1941 à 1944. Il a eu l’occasion de rencontrer ceux de la diaspora grecque, des responsables grecs et britanniques mais dans une ambiance alors “sableuse” et pour tout dire, maladive et délétère. Chaleur, humidité, intrigues, l’atmosphère fut suffocante. Le poète alors employé diplomatique du ministère grec des Affaires étrangères est arrivé au pays du Nil en mai 1941 avec le gouvernement Tsouderós pour y rester jusqu’en 1944.

À son arrivée à Port-Saïd le 16 mai 1941, Séféris fut impressionné par l’absence de montagnes. Rapidement, il établit le lien entre ces lieux et l’étrange poésie de Cavafy, cette “poésie brûlante de la Méditerranée et de la mémoire” comme il songe en même temps à ses amis restés à Athènes. “C’est le pays le plus bas que j’aie jamais vu. Pas la moindre montagne à l’horizon. Les seules hauteurs qu’on peut apercevoir à l’approche depuis la mer sont les bateaux et les édifices. Une mer jaune, mer de Protée et des méduses car il y en a tant, puis, un bleu alors d’azur. Où est-il Tonio, où se trouve-t-il Elytis ? Je pense à Cavafy, telle est également sa poésie. Aplatie, à la manière de cette vaste plaine qui s’étale devant nous. Terre qui ne s’élève jamais, terre qui ne descend pas brusquement. Et Cavafy le voilà, il chemine de la sorte si subtilement. Je le comprends mieux maintenant et je l’apprécie pour ce qu’il a réalisé.”

Séféris et son épouse Maró se sont installés au Caire, sauf qu’ils se sont souvent rendus à Alexandrie. La ville lui rappelle son enfance à Smyrne ; il écrit à ce propos à la date du 16 juin 1941. “Dans cette ville on ne peut pas cesser de penser à Cavafy rassemblant lentement ses impressions depuis les petites choses. Il faut vivre à Alexandrie pour comprendre comment Cavafy a fonctionné. On saisira alors qu’il ne pouvait trouver nulle part ailleurs un tel sentiment de dissolution stagnante, de vanité dans l’effort humain, voire, de nihilisme sensuel.”

Le poète Constantin Cavafy 1863 - 1933

“27 mai 1941. Rue des Fatimides. Dégoûté jusqu’aux narines j’aurais souhaité pouvoir enfin dormir 24 heures. Je suis triste d’être parti de Grèce, mes amis s’y trouvent, c’est mon peuple. Le soir, Dimítris Galátis nous invite au Monseigneur. Ambiance Jazz trop bruyante sous le plafond bien bas de la salle. C’est alors sous ce plafond que toutes les tribus de la terre qui combattent les Allemands sont en train de danser. Tous ces uniformes de l’Empire britannique qui s’entremêlent, aux tissus en segments sur les épaules que je ne saisis guère. Visages qui semblent se réjouir par bouts d’extase dans cette danse de la mort. Autour de moi, on parle et on remâche ce que nous avons déjà entendu et même raconté plus de mille fois depuis notre arrivée.”

“Vendredi 30 mai 1941. Maró rapporte le récit d’un officier Anglais évacué de Crète, arrivé hier soir. Heráklion encerclé par les Allemands, son port est empli de navires coulés. Les Crétois disaient alors aux Anglais, partez, nous, nous avons nos montagnes. Les hôpitaux ont été réduits en ruines suite aux bombardements. Des pilotes Allemands prisonniers, nous ont avoué que c’était fait exprès d’après des ordres reçus, bombarder d’abord les hôpitaux pour anéantir le moral de la population grecque.”

Yórgos Papandréou Premier ministre. Égypte, 1944

Cava de' Tirreni, siège du gouvernement grec. Octobre 1944

Yórgos Papandréou Premier ministre. Cava de' Tirreni, octobre 1944

“27 septembre 1941. Que reste-t-il de l’épreuve des dernières années quand j’essayais en lieux maudis, entouré de chacals et de cadavres, d’accomplir ce que pouvais d’après ma conscience ? Que reste-t-il ? La satisfaction d’avoir accompli mon devoir. Mon devoir, non pas entier mais à 50%, voire à 30%. Personne n’arrive à accomplir son devoir entier dans un tel monde alors qui le dénie. C’est le destin qui m’a installé dans ce monde du déni. C’est mieux ainsi. Je suis étranger à ce monde. Je ne suis rien, je ne possède rien. C’est peut-être mieux ainsi. En avant donc, nous devons alors tout recommencer à zéro. Lâchons alors les morts...”

Yórgos Papandréou, grand père de celui toujours funeste des années 2010, valet des Britanniques fut installé aux supposées commandes en 1944 et déjà en Égypte. En septembre de la même année, son gouvernement était sur le point d’échoir en Italie, plus exactement à Cava de' Tirreni bourgade de la province de Salerne. Le tout, dans une ambiance plus délétère que jamais. Séféris le suit faisant partie de l’administration. C’est à bord du MV Durban Castle qu’il note alors ceci au sujet des politiciens.

“12 Septembre 1944. Je crois que la réaction contre tous ces gens finis qui nous gouvernent, elle viendra alors plus tard. Non pas pour ce qu’ils ont pu faire par le passé, mais à la suite de leurs forfaits à venir. Car il est déjà dicté qu’ils ne pourront pas éviter de les commettre.”

Le MV Durban Castle. Années 1940

Cava de' Tirreni, bourgade sitôt surnommée en gréco-italien [Φάκα] dei Greci, le “Piège pour Grecs”, car... haut lieu de quasi-confinement pour ce microcosme grec des politiques et des administratifs, sous le contrôle absolu des Britanniques.

“Déjà premier jour d’octobre et pas le moindre espoir d’un départ immédiat pour la Grèce. Enfermés sans contacts ni informations. Le Général a surnommé Cava de' Tirreni, Piège dei Greci. Les affaires qui préoccupent notre petit peuple d’ici, hormis les tractations politiques, elles tiennent de sa subsistance, tout comme de ce que tout un chacun recevra en aide de l’Armée américaine. Aujourd’hui, une voiture est venue distribuer des imperméables, des chaussures, des sous-vêtements aux militaires ainsi qu’à certains ministres. Dans l’après-midi, tout le monde ressemblait à ces enfants des orphelinats brusquement vêtus de leurs nouveaux habits d’hiver.”

“4 octobre 1944. Bien à l’image des vêtements longtemps oubliés dans une valise, fripés et engourdis, tel est devenu l’hellénisme de la Cava de' Tirreni, lui et ses pliures. Il invente ses coutumes et ses groupes, comme il se divise autant en classes sociales. Il y a donc les satisfaits, les insatisfaits, ceux disposant d’un véhicule et ceux qui n’en disposent pas, les dragueuses et les bovaryennes, les espions et les espionnés. Tout notre drame tient en cette affirmation par le désarroi quant à l’impossibilité d’influencer le cours des événements par notre propre volonté. Nous nous trouvons tous dans un réceptacle mis dans le four, nous allons être cuits quoi qu’il arrive ingrédients compris ; tomate, patate, sel et poivre, puis, ils nous serviront à leur manière. Confinés et ainsi séparés du monde extérieur, nous traduisons alors tout en querelles internes et en disputes.”

Séféris et Tsátsos son beau-frère. Le Pélion, été 1935

Confinement obligatoire... souvent loin des faits et gestes qui feront l’histoire. En 1944, le gouvernement Papandréou n'est même pas convié à commenter le cours des événements, il en est encore moins informé. Tout simplement, on lui interdit très explicitement d’atteindre le périmètre même des questions importantes. “Le gouvernement grec ne sait rien des plans et ne doit en aucun cas en être informé”, déclarait déjà Churchill à Éden lui exposant les phases du plan d’opération préparant l’installation à Athènes du gouvernement grec en exil “immédiatement après l’occupation de la ville par les unités spéciales de l’armée britannique, lorsque les Allemands se retireront et ceci, sous prétexte de normaliser la situation comme de distribuer de l’aide alliée.”

Les autorités britanniques ont décidé de transférer le 7 septembre 1944, le gouvernement grec dit “d’unité nationale” du Caire et de son désert nord-africain, vers la petite ville de Cava de' Tirreni à environ 45 km de Naples. La délégation grecque s’est retrouvée dans les hôtels Vittorio et Impero, tandis que le Premier ministre Papandréou s’est vu attribuer une résidence en cette même villa que le Maréchal Pietro Badoglio avait utilisé pendant un certain temps pour les mêmes raisons. Toute décision quant au départ vers la Grèce restait du seul pouvoir des autorités anglaises lesquelles en informent d’ailleurs les ministres intéressés... seulement 24 heures avant le voyage.

Aujourd’hui, ce confinement... gouvernemental grec constitue pour nos amis Italiens une bien étrange curiosité à voir à Cava de' Tirreni, sous le regard du pays réel et de tout son vécu. On y organise même des concerts commémoratifs, en tout cas on y organisait, avant le régime confinatoire actuel. La mémoire s’arrange, alors que l’histoire galope de nouveau.

Sous le regard... du pays réel. Péloponnèse, avril 2020

L'île de Póros vue du Péloponnèse. Avril 2020

Époque charnière pour Séféris, enfin arrivé à Athènes par la mer. “Dimanche 22 octobre 1944. Lorsqu’on entre en Grèce, on n’a plus le sentiment d’avancer. On se dit plutôt franchir un seuil après avoir emprunté des escaliers. Autre monde d’un tout autre niveau. Ce matin la côte Est d’Hydra, l’île de Póros et ensuite les monts d’Égine d’une pointe placée derrière le promontoire. Enfin l’Acropole, aperçue d’abord aux jumelles. Je crois avoir été le premier à la distinguer. Tout le monde à bord, les étrangers, les nôtres, les soldats et les gradés, l’équipage, alors tous ils se sont tus. Le silence fut total, on dirait que le chef d’orchestre venait de taper de son bâton sur le pupitre avant le début du concert. Aujourd’hui cela fait exactement trois ans et demi depuis mon départ du Pirée, le 22 avril 1941. C’est la plus belle, la plus légère journée du monde.”

Pourtant, le poète a été sitôt plongé dans l’ambiance de la guerre civile et de sa bataille d’Athènes durant les événements dits “de décembre”. Du confinement à la déconfiture le chemin est finalement court.

Un chalutier d’Égine. Péloponnèse, mai 2020

En 2020 et au village, on vit au rythme des caïques d’ici ou alors de courte escale comme avec ce chalutier d’Égine, de passage. On attend le moment du déconfinement dit graduel et de la liberté supposée retrouvée. On compte alors les heures. Entre-temps... durant dix ans, les hôpitaux du pays sont à terre, “bombardés” comme ils sont par la Troïka et les Mitsotakiéns assimilés sous l’ordre de Berlin. Encore et d’abord les hôpitaux, rien que pour anéantir le moral de la population grecque. Le coronavirus et sa peur s’occuperont peut-être du reste.

Séféris est passé dans ces eaux-là, lui et son gouvernement confiné comme provisoire. L’histoire qui se met en boucle depuis les sables de l’Afrique du Nord et jusqu’à la Cava dei Greci. Pour ne pas changer, notre poète toujours entouré de chacals et de cadavres. Que reste-t-il, à part... “normaliser la situation” ? La satisfaction d’avoir accompli son devoir ainsi que l’espoir.
On attend le moment du déconfinement dit graduel. Péloponnèse, mai 2020


* Photo de couverture: Depuis les sables de l’Afrique du Nord. Années 1940-1950, source Internet