Monday, 1 June 2020

Children of Piraeus
Enfants du Pirée



Péloponnèse proche de l’Attique. Les premiers ferrys sont de retour fin mai avec l’arrivée des chatons nouveaux. Pays aux cafés certes déjà rouverts, on croit alors revivre les temps d’avant, mais c’est une illusion. Belle illusion et néanmoins nécessaire, tant la petite joie populaire, celle de la proximité, est grande ; elle vient accompagner les inquiétudes et la morosité ambiantes. Juin déjà.

Les premiers ferrys sont de retour. Péloponnèse, mai 2020

Petite traversée jusqu’au Pirée pour nous tous, déjà passagers à seulement 50% de la capacité des navires et porteurs obligés de masques, ainsi poussés par le vent du déconfinement comme par celui des affaires courantes. Les compagnies maritimes ont même été pressées par le gouvernement pour pratiquer malgré elles une légère baisse de leurs tarifs, ce n’est pas forcément tenable mais le public apprécie, naturellement.

Belle traversée après trois mois sans horizon, escale à Égine, le cap habituel qui passe par la zone de mouillage des gros navires au large de Salamine. Pour certains d’entre eux l’attente est visiblement finie, leurs équipages les ont déjà rejoints par navette au moment où le plein en carburant est effectué au moyen des petits pétroliers ravitailleurs. Car c’est autant vrai, la marine marchande est également affectée par le contexte actuel.

Yánnis, rencontré à bord du ferry est mécanicien de bateaux ; il rejoint d’ailleurs son équipe prête à assurer la maintenance d’un gros navire, au mouillage justement dans la zone. Il n’est pas très optimiste. “Mon employeur a vendu en février dernier un moteur à un armateur de la mer Égée, lequel exploite notamment une petite dizaine parmi ces grosses navettes rapides allant jusqu’à une vitesse de 36 nœuds. C’est une folie, les moteurs sont poussés à fond, d’où les pannes fréquentes. L’armateur possède pour cela deux bateaux de rechange, ils reprennent service immédiatement pour faire face aux pannes. Rien que pour une petite traversée vers les Cyclades en aller-simple, ces bateaux consomment plus de onze tonnes de carburant et de ce fait pour être rentables, ils doivent être remplis à 90%. L’armateur nous disait que tous frais déduits, dont salaires, cotisations, taxes et impôts, ainsi que toutes les autres charges liées à l’exploitation des navires et de sa société, chaque bateau lui procure un bénéfice net de 25.000 euros par jour, ceci bien naturellement en saison touristique bien pleine.

Belle traversée. Golfe Saronique, mai 2020

Les premiers ferrys sont de retour. Golfe Saronique, mai 2020

L’attente est visiblement finie. Mouillage au large de Salamine, mai 2020

“Le problème c’est que l’armateur n’a pas payé son moteur à mon patron et que tout son personnel n’a pas reçu un seul euro depuis fin février. C’est le moment de l’attente, de l’insécurité économique plus que sanitaire. Sauf que pour l’instant l’armateur n’a pas voulu licencier. Il tient à son personnel car il est bien capable, formé et expérimenté. L’horizon pourtant s’obscurcit. La peur du COVID-19 est progressivement remplacée par la terreur du chômage, voire, celle de la faim. Un client à Rhodes, lequel possède dix voiliers ainsi qu’un bateau assurant la navette avec les îles proches, n’a plus une seule réservation. Il nous disait récemment que de nombreux hôtels de l’île n’ouvriront pas.”

Courte escale à Égine. Son port de plaisance est pratiquement vide. Beauté sinon immuable. Petros, chauffeur de taxi monté à bord lors de l’escale, s’est joint à nous. Il est originaire de l’île mais il travaille au Pirée. “Ah les gars, c’est la catastrophe. La circulation est fluide même si de nombreux Athéniens préfèrent utiliser leurs voitures plutôt que d’emprunter le métro par peur de la promiscuité. Ensuite, les tavernes ne se remplissent plus. Déjà la distanciation sociale, les tables installées à une certaine distance les unes des autres, les masques portés par les serveurs faisant d’eux des figures maudites de Matrix, tout un film plutôt mauvais.”

“Tout cela colle alors très mal avec la vraie vie. Les gens hésitent, surtout ils n’ont plus les moyens, ou ils économisent pour si possible ne pas mourir de faim le jour d’après. Ils ont été de la sorte... éduqués durant les deux mois du confinement à vivre hors du monde, loin des liens, se contentant du minimum par la force des choses. Toute une formation on dirait. Si cela continue, pour notre métier comme pour tant d’autres c’est la mort assurée.”

Égine, le port. Mai 2020

Le lion du grand port. Le Pirée, mai 2020

Le Pirée, port... chinois. Mai 2020

Le Pirée enfin, notre... grand port, son lion, son histoire et ses enfants, jadis chantés ; c’était en 1960. La chanson fut comme on le sait composée par Mános Hadjidákis pour le film “Jamais le dimanche” de Jules Dassin. Elle a été interprétée pour la première fois par Melína Merkoúri et elle obtient même en 1961, l’Oscar de la meilleure chanson originale. Elle a également été interprétée par Dalida.

En 2020, le port est chinois, majoritairement vendu à la société COSCO, laquelle entreprend d’ailleurs son agrandissement. Les habitants s’y opposent car la réalisation du projet comporterait la destruction programmée d’une partie des fortifications antiques du Pirée, le géant chinois ayant acquis comme on le sait la part majoritaire au complexe portuaire du Pirée... depuis l’inoubliable ère Tsípras. COSCO poursuit pourtant dans son projet.


D’après le reportage disponible, il s’agit de transformer en terminal de croisière, une large partie de la zone de mer située à l’entrée du port, à quelques mètres des rochers historiques et autant vestiges depuis l’antiquité, qui plus est, devant l’École nationale des officiers de la marine. Les habitants manifestent toute leur opposition depuis 2018, mais personne ne les écoute.

En 2020, on ne peut que constater le début des travaux dans la zone concernée... dans l’indifférence médiatique d’ailleurs totale. Au même moment, dix autres grands ports grecs sont sur le point d’être cédés, c’est-à-dire bradés par la gouvernance trop actuelle des Mitsotakiéns, infrastructures notons-le, déjà sous le contrôle du TAIPED, la... Treuhand coloniale imposée à la Grèce, presse grecque, fin mai. Le COVID et ainsi le vide.

Le Pirée enfin. Mai 2020

On ne peut que constater le début des travaux. Mai 2020

Petite traversée jusqu’au Pirée... pour nous tous. Mai 2020

Fin de la traversée, les affaires courantes, puis le retour. “La famine sévira dès septembre” nous dit Stélios, patron du café situé sur notre petit port. Péloponnèse surtout proche de l’Attique. Les premiers ferrys sont de retour fin mai avec l’arrivée des chatons nouveaux. Stélios nous parle aussi de son fils, officier au sein de notre marine marchande... mais alors bloqué aux Antipodes pour cause de COVID-19. “Normalement, il devait débarquer après un an à bord, sauf que les armateurs ne peuvent pas faire autrement. C’est tout de même lourd pour le moral.”

Seule la presse spécialisée ainsi qu’une certaine presse sur Internet évoquent alors le sort des marins, ces autres enfants du Pirée et autant du pays réel.

“Ne nous oubliez pas, crient alors les otages de la marine grecque en quarantaine... travaillée. Ils assurent que la nourriture, le carburant et les autres produits puissent parvenir à destination en toute sécurité aux quatre coins du globe afin de ne pas interrompre la chaîne d’approvisionnement. Mais les marins eux-mêmes qui travaillent à bord des navires marchands se trouvent piégés en mer tout au long du... verrouillage induit par la politique du CODIV-19 et jusqu'à ce jour, ils se sentent alors oubliés.”

“Mihális Lágouras, 30 ans, est Second capitaine à bord d’un pétrolier en partance de l’Océan Indien à destination du Brésil. Seulement cette fois, il ne sait pas même quand il retournera dans sa famille. Son contrat a expiré le 12 mai et il attend son prolongement, comme c’est le cas pour tout marin en poste pendant cette période. En raison du verrouillage, les marins n’ont pas la possibilité de descendre sur terre, d’utiliser les vols aériens et ainsi de rentrer chez eux. Les problèmes du rapatriement, comme l’appelle ce droit pourtant fondamental des marins, concernent environ 150 000 marins à bord des navires marchands dans le monde. Autant de gens qui, selon la Chambre maritime internationale, SCI, devraient être remplacés d’ici le 20 mai.”

Mihális Lágouras, 30 ans, Second capitaine. Internet grec, mai 2020

“Sur les neuf marins grecs du pétrolier de Mihális Lágouras, six ont démissionné. L’un d’eux se trouvait alors à bord du même navire depuis août dernier. La nature du travail maritime crée un autre problème sérieux en ce qui concerne le remplacement de l’équipage. Les marins à bord de pétroliers et de cargos n’apprennent généralement qu’à la dernière minute la destination vers laquelle ils se rendront prochainement. Aucun navire marchand ne sait 14 jours à l’avance sa destination et ainsi son prochain arrêt. Pas question d’ailleurs d’y rester 14 jours.”

“Autant dire que le remplacement des marins qui doivent quitter leurs navires est soumis à la quatorzaine. C’est intenable. Permettez-moi de vous donner un exemple, nous dit Mihális Lágouras. Nous étions en Inde et sitôt, on nous a dit, partez pour le Brésil. Après seulement deux jours, nous avons appris le port de notre prochaine escale. Et pendant le voyage, nous nous arrêterons à l’île Maurice et au Cap. Les employés de l’industrie du transport maritime soulignent autant cet autre facteur. Aucun armateur disent-ils, ne paierait le marin remplaçant pour rester dans l’hôtel d’un port pendant quatorze jours”, presse grecque sur Internet, mai 2020.

Traversée. Saronique, mai 2020

Pays aux cafés déjà rouverts comme aux petites et grandes traversées. On croit alors revivre les temps d’avant. Belle illusion et néanmoins nécessaire pour nous tous. Enfants comme chats du Pirée et des autres ports. Juin déjà.
Enfants comme chats du Pirée et des autres ports. Péloponnèse, mai 2020


* Photo de couverture: L'arrivée des chatons nouveaux. Péloponnèse, juin 2020

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