Monday, 6 January 2020

Year... to the nuts !
Année... à la noix !



Les fêtes s’achèvent. En ce 6 janvier c’est l’Épiphanie, Théophanie pour les pays orthodoxes, plus la neige des abords d’Athènes jusqu’en Crète. L’attraction désormais légendaire de la ville de Tríkala en Thessalie occidentale ferme ses portes jusqu’au mois de décembre prochain. En attendant, on trouvera toujours sur le marché la production locale, dont les noix de Tríkala, réputées et... méritantes. 2020, année déjà plutôt... à la noix, si l’on juge par certaines actions disons inaugurales qui minent autant davantage le système de la géopolitique actuelle.

Le portait géant de Vassílis Tsitsánis à Tríkala. Janvier 2020

N’en empêche, faisant dans un sens... du beau surplace, la ville honore une fois de plus son enfant Vassílis Tsitsánis, né justement le 18 janvier 1915 à Tríkala et mort le 18 janvier 1984 à Londres; ce grand compositeur et virtuose de bouzouki est devenu l’un des principaux auteurs de musique populaire grecque contemporaine. Tsitsánis a écrit d’ailleurs plus de 500 chansons et son musée à Tríkala a reçu de nombreux visiteurs ces dernières semaines, motivés d’abord par la fréquentation du parc thématique dit du “Moulin des fées et des esprits” ouvert chaque année de décembre à janvier.

Au musée Tsitsánis, abrité à l’étage du bâtiment partiellement restauré du hammam ottoman, on peut choisir sur un écran d’ordinateur entre les 500 chansons, celle ou celles que l’on désire écouter, réécouter et parfois découvrir pour les plus jeunes, belle musique que les Grecs généralement encore connaissent et apprécient. Les fêtes s’achèvent mais pas la musique.

Une salle de l’ancien hammam ottoman abrite en ce moment même une exposition temporaire consacrée au mécanisme d'Anticythère, le premier calculateur analogique antique permettant de calculer des positions astronomiques, et pas seulement. C'est un mécanisme de bronze comprenant des dizaines de roues dentées, solidaires et disposées sur plusieurs plans, unique exemplaire, dont les fragments ont été trouvés en 1901 dans l’épave d’une Syracusía, navire marchand de 100 mètres de long, le plus grand navire de l'Antiquité romaine. Le naufrage est daté du 1er av. J.-C., près de l'île d'Anticythère, entre Cythère et la Crète. Ce plus vieux mécanisme à engrenages connu, car en réalité il s’agit du premier “ordinateur portable” ainsi découvert, est conservé au musée national archéologique d'Athènes. Des scientifiques encadrent également l’exposition pour les éclaircissements nécessaires, moments forts et alors enfin... hors du temps, comme bien loin des accablements actuels.

Au musée Tsitsánis. Tríkala, janvier 2020

Exposition sur le Mécanisme d'Anticythère, Tríkala, janvier 2020

Exposition sur le Mécanisme d'Anticythère. Tríkala, janvier 2020

La Thessalie en... fête. Sauf que les effets habituels de la foule se font déjà sentir en cette onzième édition du “Moulin des fées et des esprits”. Encombrements aux alentours, restaurants bondés dans une zone bien localisée de la ville de Tríkala, voire, l’augmentation des prix de manière injustifiée, alors d’après la presse locale, les trikaliótes s’en plaignent. Fort heureusement il y a d’autres établissements, surtout aux alentours qui pratiquent encore des prix locaux et non pas “athéniens”. Voilà pour les préoccupations disons un peu primaires du moment.

On visite certes le fameux “moulin”, et on visite également les monastères de la région, car en dehors des célèbres Météores, il y en a tant d’autres aux alentours, ceux qui justement échappent à la vague touristique et de ce fait demeurent authentiques étant donné que les Météores se sont transformés en musées au fil des années.

Ces autres monastères, solidement liés à la population locale, reçoivent leurs habitués. Petits et grands moments d’échange entre les moines et les fidèles, comme dans ce couvent féminin, lorsque l’on nous a montré par exemple la petite grotte “où l’icône de la Sainte Vierge aurait été trouvé miraculeusement” il y a près de huit cent ans, ce qui a constitué l’acte fondateur du monastère, bien entendu. Les visiteurs comprennent, ils baissent les yeux, ils embrassent alors les icônes, puis, vers la fin de la visite, ils vont goûter la petite sucrerie et le café offerts lors de la discussion qui précède leur départ. La religieuse qui les reçoit explique qu’elle y vit depuis 52 ans, et que son monastère ne loge plus les fidèles pour la nuit à cause des débordements. “Ces dernières années, bien des gens se comportent à la manière des touristes, faisant du bruit la nuit et gênant même nos moments de repos et de messe, tel est notre monde actuel désormais voyez-vous.”

“Nous ne possédons plus de troupeaux, mais nous avons une quarantaine de chats et de chiens avec nous, plus notre atelier de tissage traditionnel. De temps à autre, des jeunes femmes croyantes passent un moment parmi nous pour apprendre. C’est ainsi que notre temps se déroule ici, avec l’aide de la Sainte Vierge.” Évoquant la récente scission dans le monde orthodoxe faisant suite au schisme entre l’Église autoproclamée d’Ukraine et le Patriarcat de Moscou, une affaire qui secoue autant l’Église grecque, nous obtenons cette réponse plutôt... embarrassée: “Nous ne savons pas ce qu’il faut alors penser. Notre métropolite est venu nous en parler une fois, ces affaires nous dépassent, nous ne les comprenons pas et elles ne sont même pas de notre ressort. Notre Christ comme toujours reconnaîtra les siens, sa grâce est alors immense.” Petits et grands moments d’échange entre moines et fidèles.

Ces autres monastères, liés à la population locale. Région de Tríkala, janvier 2020

Ces autres monastères, liés à la population locale. Région de Tríkala, janvier 2020

Ces autres monastères, vers la petite grotte. Région de Tríkala, janvier 2020

Les fêtes de fin d’année s’achèvent, et aujourd’hui c’est l’Épiphanie. “Ce que l’on appelle - d’après les théologiens - abusivement l’Épiphanie orthodoxe est en fait la célébration de la Théophanie, mémoire du baptême du Christ dans le Jourdain. Une fête célébrée par les orthodoxes partout dans le monde, en janvier également - le 6 ou le 19 selon les calendriers grégorien ou julien -, ce qui augmente la confusion avec l’Épiphanie catholique. Ce qui rapproche réellement cette dernière de la Théophanie, c’est l’expression de la manifestation de la gloire de Dieu aux hommes.”

En ce jour, c'est à cette occasion qu’a lieu la traditionnelle cérémonie de bénédiction de l’eau: cette fête se déroule soit à l'église soit sur un rivage en Grèce. Partout au pays, les popes s’embarquent à bord d’un bateau ou depuis les rivages, ils récitent des bénédictions pour remercier le ciel du don des eaux. Après quoi, ils prennent la croix, à laquelle est attaché un brin de basilic, et la jettent à l’eau. Les jeunes plongent pour retrouver la croix. Une fois repêchée, ils la remettent au prêtre, celui qui l’attrape en premier sous l’eau devient bien entendu le héros de la journée, voire de la nouvelle année.

Sauf qu’en cette Théophanie de 2020 la météo est exécrable, pluie et neige balayent le pays, et la navigation est même restreinte pour cause de vent violent de force 9 à 11 sur l'échelle de Beaufort. La municipalité de l’île de Póros par exemple, près du Péloponnèse, vient d’annoncer que lors de la cérémonie dans la matinée, la croix ne sera pas jetée en mer depuis une embarcation comme de coutume mais depuis le rivage pour cause de la météo, presse locale, le 6 janvier 2020.

Le pope au village Thessalien est passé pour la bénédiction des maisons déjà hier dimanche, il a trouvé par exemple Dimitri mon cousin s’affairer péniblement car en train de couper et de préparer son bois. “Quelle calamité. Nous étions des gens normaux et nous voilà réduits à vivre comme nos gitans, en hiver dans leurs campements. J’ai soixante ans et je m’occupe du bois tous les jours, tous les soirs, depuis que le fioul domestique est taxé et que son prix a doublé. Nous sommes condamnés... à mourir de froid, avant de mourir tout court. Saleté de vie...”

Vendeur ambulant de salep. Tríkala, janvier 2020

Vue de la ville. Tríkala, janvier 2020

Vue de la ville depuis les collines proches. Tríkala, janvier 2020

Et pour autant se réchauffer, c’est en ville de Tríkala que des vendeurs ambulants proposent encore du salep, cette boisson que l'on confectionne avec de la farine faite à partir de tubercules d'Orchis, joli lustre dirions-nous de l’image alors globale. Mon autre cousin Chrístos, mieux loti que Dimitri, se permet même que d’avoir d’autres préoccupations, bien du moment.

“C’est le contexte qui m’inquiète. Depuis l’assassinat du général iranien par les États-Unis, la situation peut de nouveau s’embraser. La Turquie pourrait nous agresser par la même occasion... mais autour de moi le nirvana est plutôt de mise. Finalement, au village comme en ville de Tríkala, on ne veut pas se rendre compte de l’époque dans laquelle désormais nous vivons. J’ai reconstitué mes réserves vitales, je m’assure... de la pérennité de mon poulailler, puis... du bon fonctionnement de mon fusil me rendant parfois à la chasse comme c’est de saison. Mais en règle générale, les années fastes depuis Papandréou Andréas et ses socialistes au pouvoir durant si longtemps, elles nous ont rendus ramollis, puis la crise, elle a bien fini par épuiser nos résistances disons politiques et même concrètes sur le terrain. Et maintenant, il nous faut attendre le clash car le chaos y est déjà là, pour que les gens se réveillent... et encore.”

L’année commence et c’est dès lors... sa fête. En ville de Tríkala le marché local offre toujours ses fruits et légumes de saison de bien meilleure qualité qu’à Athènes au dire des visiteurs en tout cas. Et au village, on évoque alors volontiers le temps de jadis, tandis que les murs intérieurs de la salle communale, officiellement transformée en café des vieux, est orné des dizaines de photos disons historiques pour nos familles et pour nos parentèles décimées par la mort et par l’expatriation des jeunes. J’ai ainsi découvert cette photo de notre oncle Yórgos dans son atelier de menuiserie, il n’est plus de ce bas monde depuis près de vingt ans.

Le marché local. Tríkala, janvier 2020

Notre oncle Yórgos, photo ancienne

La ville et le Pinde. Tríkala, Thessalie occidentale, janvier 2020

L’année donc commence, pour ce monde et sa géopolitique bien... à la noix. En attendant mieux discerner à notre niveau, c’est depuis les collines environnantes que l’on contemple alors la ville de Tríkala, ainsi que le Pinde, notre massif montagneux mesurant plusieurs centaines de kilomètres de long. Il fait partie de l'arc montagneux qui part des Alpes, se prolonge dans les Alpes dinariques, puis il se poursuit à la suite du Pinde dans le Parnasse et les montagnes du Péloponnèse ; toute une géographie autant humaine, encore ardente il y a quelques décennies.

Le chaos, il est déjà là d’après mon cousin Chrístos, “le gouvernement par le chaos” plus précisément d’après le dernier Nicolas Bonnal qui se souvient à l’occasion de Marx et de Machiavel: “Quelles formes de gouvernement voulez-vous appliquer à des sociétés où la corruption s’est glissée partout, où la fortune ne s’acquiert que par les surprises de la fraude, où la morale n’a plus de garantie que dans les lois répressives, où le sentiment de la patrie lui-même s’est éteint dans je ne sais quel cosmopolitisme universel ?”, “Les Carnets de Nicolas Bonnal”, janvier 2020.

Noël et Théophanie au village, plus prosaïquement c’est surtout le bonheur de notre Mimi de Greek Crisis, du haut de ses 16 ans elle a retrouvé les joies du jardin.

Le pays est sous la neige mais on se chauffe comme on peut. Un grand merci à ce propos aux amies et amis de ce blog. Merci d’avance pour votre soutien ! Notre campagne de soutien a atteint son but en décembre 2019, nous comptons sur vous pour aller jusqu’au bout... en fin janvier 2020 et si possible par la suite et dans la durée. Nouvelle... année !

Mimi de Greek Crisis au village. Région de Tríkala, janvier 2020


* Photo de couverture: Noix de la région. Tríkala, janvier 2020